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Critique de film
Le film

Casino Royale

Partenariat

L'histoire

Pour sa première mission, James Bond affronte le tout-puissant banquier privé du terrorisme international, Le Chiffre. Pour achever de ruiner ce dernier et démanteler le plus grand réseau criminel qui soit, Bond doit le battre lors d'une partie de poker à haut risque au Casino Royale. La très belle Vesper Lynd, attachée au Trésor, l'accompagne afin de veiller à ce que l'agent 007 prenne soin de l'argent du gouvernement britannique qui lui sert de mise, mais rien ne va se passer comme prévu. Alors que Bond et Vesper s'efforcent d'échapper aux tentatives d'assassinat du Chiffre et de ses hommes, d'autres sentiments surgissent entre eux, ce qui ne fera que les rendre plus vulnérables...

Analyse et critique


Coup de poker

Meurs un autre jour a été un très grand succès commercial, confirmant encore s’il le fallait le statut populaire et apprécié dans le monde entier du James Bond de Pierce Brosnan. Néanmoins, les coûts de production n’ont cessé d’augmenter de façon exponentielle au fil des années pour atteindre une dimension inquiétante. A cette allure, faire un James Bond prochainement va devenir bien trop cher vis-à-vis même de ce qu’il rapporte au box-office. Car la saga connait une nouvelle fois les affres d’un essoufflement artistique programmé. Avec ses effets spéciaux numériques tous azimuts et ses séquences de bravoure absurdes, Meurs un autre jour a peut-être emmené Bond un peu trop loin, beaucoup trop loin diront certains détracteurs du film et de la période Brosnan en général. A l’instar de Moonraker à la fin des années 1970, Meurs un autre jour a lancé son personnage dans un immense n’importe quoi grotesque et amusant, finalement trop tapageur pour que l’expérience continue sur le long terme. Et tout comme au lendemain de Moonraker, avec la préparation d’un Rien que pour vos yeux beaucoup plus crédible et terre-à-terre, Eon Productions se met à réviser son jugement afin de trouver le moyen de pérenniser la franchise en la réinventant. Parallèlement à cela, alors que pointe le milieu des années 2000, la production hollywoodienne commence à être envahie de préquelles (1) qui tendent à expliquer les débuts de sagas cinématographiques triomphantes. Le succès de Batman Begins de Christopher Nolan en 2005 confirmera cette tendance qui ne tardera pas à exploser dans la seconde moitié des années 2000, avec notamment la multiplication des adaptations de comics aux super-héros quasi divins. Paradoxalement, les héros hollywoodiens semblent devenir plus vulnérables, émotionnellement fragiles. En outre, le cinéma hard-boiled, avec ses héros physiques et éprouvés, refait surface. Le personnage de Jason Bourne devient très plébiscité au cinéma, avec Matt Damon dans le rôle de cet agent secret amnésique qui découvre peu à peu qu’il possède des facultés d’homme débrouillard et surentrainé. Peu d’effets spéciaux, beaucoup d’action à l’ancienne, un univers moderne et crédible à la fois... Dans cette conjoncture propice au retour d’un James Bond plus humain, le choix devient évident : il convient de ramener Bond à ses origines (notamment littéraires) en le recréant fondamentalement, tout en conservant autant que possible son identité bien connue. Pierce Brosnan vieillit petit à petit (il a dorénavant la cinquantaine) ; et dans l’optique d’éviter de retomber dans les travers des derniers temps de la période Roger Moore, Michael G. Wilson et Barbara Broccoli décident de se séparer de leur star. C’est en 2004 qu’ils appellent Brosnan au téléphone et lui annoncent la nouvelle. L’acteur ne s’y attendait pas, il passe quelques jours à ressasser, accusant le coup. Très vite, il comprend le choix des producteurs, Bond a besoin de repartir sur des bases nouvelles. La production a besoin de sang neuf, voilà tout. Il regrettera quelque peu de n’avoir pas eu davantage l’opportunité d’emmener 007 dans d’autres sphères plus difficiles, mais il entamera une nouvelle partie de carrière débarrassée du spectre bondien, souvent dévolue à un cinéma de qualité, exigeant et personnel. Pierce Brosnan ne tardera pas à exulter...  Finalement, il est libre !

Broccoli et Wilson optent rapidement pour un projet avorté dans les années 1980, après le départ de Roger Moore, et qui voyait Bond au commencement de sa carrière d’espion. A l’époque, Albert R. Broccoli avait jugé le pari trop risqué, renvoyant cette possibilité aux calendes grecques. La saga s’apprête à entamer une nouvelle ère, un départ dans lequel Bond deviendra 007 et fera face à sa première grande mission, ses premiers ennemis, ses premiers doutes et son premier amour. Le public est prêt à recevoir ce nouveau Bond, à l’observer débutant. La mode est à la présentation de la source des mythes, et James Bond doit maintenant se laisser déconstruire pour mieux revenir. Un sacré pas est franchi, et la recherche d’un nouvel acteur capable d’interpréter le personnage a commencé. De nombreux noms sont évoqués, de Hugh Jackman à Sam Worthington, en passant par Ewan McGregor. C’est en fin de compte un certain Daniel Craig qui l’emporte, acteur de composition qui a déjà une jolie carrière derrière lui, notamment au travers de seconds rôles très appréciés. Ses tests ont convaincu tout le monde, et même enthousiasmé Broccoli et Wilson. Il hésite, se demande si reprendre le rôle est une bonne idée, et finit par appeler Brosnan pour lui demander son avis. La réponse de son prédécesseur ne se fait pas attendre, il lui conseille de foncer. Craig accepte donc d’interpréter James Bond, ce qui est rapidement annoncé à la presse par Eon Productions. Malheureusement, la nouvelle déclenche la fureur des fans qui ne comprennent pas ce choix. Daniel Craig est blond (mais un blond très sobre), trop musclé, trop gauche... Il n’est pas spécialement un bel homme au sens où le cinéma hollywoodien du moment en décline la définition. La presse s’empare de ce phénomène et moque sans cesse l’acteur au physique rugueux, l’éprouvant au centre d’articles orduriers. Le public ne veut pas de cette figure trop éloignée du 007 qu’il connait. Certains vont même jusqu’à réclamer assidument le retour de Brosnan. Mais Broccoli et Wilson tiennent bon, contre vents et marées, imposant leur choix en dépit de la tempête négative déclenchée autour de Craig. Venant à son secours, les anciens interprètes de la saga le défendent. Les très populaires Sean Connery, Roger Moore ou encore Pierce Brosnan vantent un choix intéressant et courageux. L’adaptation de Casino Royale, dont les droits furent récemment acquis par Eon Productions, est donc mise en chantier. L’ouragan médiatique ne fait que commencer, il s’agit de tenir bon.

Le scénario terminé, l’ensemble de la production se met en chantier. Afin d’assurer toute la sécurité possible au projet, les producteurs font appel à Martin Campbell pour mettre en scène ce nouvel opus. Déjà réalisateur sur le formidable Goldeneye, contredisant par ce biais la nouvelle formule établie durant la période Brosnan et qui voulait qu’un réalisateur ne fasse qu’un seul James Bond, l’homme devrait sans aucun problème relancer la franchise dans la bonne direction. Afin de bien entourer leur nouvelle star, la distribution se compose d’acteurs remarquables, notamment par la présence de Mads Mikkelsen dans le rôle du Chiffre, ou encore d’Eva Green dans celui de Vesper Lynd, la femme dont James Bond tombera fou amoureux. L’enveloppe du film est fixée à 150 millions de dollars (2), un très gros budget mais une somme raisonnable si l’on considère la monstruosité financière de quelques-uns des films hollywoodiens contemporains, produits aux alentours de 200 ou 250 millions. Daniel Craig touchera quant à lui la somme de 3 millions de dollars, soit un salaire dérisoire comparé à ceux versés aux stars hollywoodiennes du moment comme aux acteurs ayant incarné l’agent secret dans le passé. Le tournage s’étale du 30 janvier au 21 juillet 2006, aux quatre coins du monde, dont les Bahamas, le Monténégro ou encore l’Italie. Tout se déroule dans une relative bonne humeur, entre voyages incessants et cascades mouvementées. Malgré toute la protection que Broccoli et Wilson, ainsi que l’ensemble de l’équipe, tentent d’apporter à Daniel Craig, l’acteur subit une énorme pression. Infatigable sur le plateau, il craque néanmoins discrètement à l’occasion, avouant quelques années plus tard aux journalistes (durant la sortie de Skyfall) qu’il a voulu tout abandonner à l’époque de Casino Royale. Exténuant, tant sur le plan professionnel que personnel, le tournage d’un James Bond est un challenge unique en son genre pour l’acteur qui endosse le rôle. Il doit avoir les nerfs solides, supporter sa nouvelle aura médiatique et se consacrer au rôle en faisant tout pour ne jamais décevoir les admirateurs de la saga. Daniel Craig relève en tout cas le défi avec brio, amenant doucement le public à penser qu’il était un choix plus que judicieux. La sortie du film se prépare sous les meilleurs auspices, alors même que ce nouveau Bond représente un coup de poker hallucinant.

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Bond begins

Il y a manifestement dans l'histoire de la saga James Bond un avant et un après Casino Royale. Opus relativement unique en son genre, quoique se nourrissant en grande partie d'influences passées, ce nouveau Bond n'est pas le chef-d'œuvre que beaucoup estiment ainsi, mais il est au moins une aventure différente, brillante même, et disposant en son sein d'atouts fondamentaux qui en font un moment plein d'enthousiasme. En réalité, Casino Royale est à l'image de son nouveau James Bond, c'est à dire en recherche de sa propre identité, plein d'assurance, inégal mais souvent superbe, un sprinter à la carrure de marathonien et qui s'essouffle malheureusement dans une dernière partie disgracieuse. Original, novateur, Casino Royale l'est assurément. Mais pas au-delà de certaines limites. Il réinvente certes en partie son personnage et le place dans une période de relative jeunesse où inexpérience et apprentissage se mêlent encore à l'aventure, quoi qu’il soit déjà un professionnel de grande envergure. Car ce redémarrage de la saga n'en fait pas non plus un débutant, ni même véritablement un "bleu". Redémarrage plutôt que préquelle par ailleurs, puisque le film ne fonce pas dans une volonté expressive de revenir à la source de tout, d'autant que beaucoup d'éléments fondamentaux subsistent déjà en ces lieux (l'aventure, le voyage, le dynamisme, la présence de M...). Ce Bond nouveau est déjà un être au passé important, et dont assez peu de chose nous sont dévoilées. Si le personnage est solidement écrit et interprété, il n'en reste pas moins délimité par des contours psychologiques dont la causalité n'est la plupart du temps pas expliquée, excepté en quelques rares occasions (son assurance, sa première histoire d'amour). En somme, ce « Bond Begins » (3), si l'on peut le nommer ainsi, a déjà commencé bien avant les premières images de Casino Royale. Et ce n'est pas plus mal, tant la perspective de découvrir un James Bond post-adolescent ne semble guère séduisante... En l'occurrence, Bond est ici présenté comme un agent secret nouvellement intégré à la section 00, prenant ainsi son matricule mythique et célébré depuis le début des années 1960, à savoir le fameux 007. Un double zéro qui, comme cela nous l’est expliqué en bonne et due forme dans le pré-générique de Casino Royale, revêt la signification suivante : Bond a déjà tué un homme (le premier zéro) et a désormais le droit de tuer (le second zéro). Cette introduction, en noir et blanc, navigue entre une image léchée (le deuxième meurtre dans un complexe de bureaux high-tech) et un rendu granuleux (le premier meurtre, douloureux, extrême). Le deuxième assassinat programmé se déroule sous nos yeux tandis que vient s'intercaler le flash-back du premier. Celui-ci décrit une bagarre brutale et âpre dans des toilettes publiques, esquintant lavabos et tubulures, obligeant Bond à révéler sa nature profonde de tueur capable, employant tous les moyens à portée de main pour parvenir à ses noirs desseins. A l'inverse, Bond tuera son deuxième adversaire dans son bureau, d'un seul coup de pistolet, d'une façon calme et posée, en esquivant la difficulté de la situation d'un bon mot ravageur et donc forcément cynique. Jamais un pré-générique n'aura semblé aussi épuré, aussi simple et, disons-le, aussi austère. Au noir et blanc de cette séquence charnière, dont la froideur et la violence en justifient amplement l'utilisation chromatique, se substituent ensuite les couleurs appuyées et souvent chaudes du film dans son ensemble. Autrement dit, du noir et blanc oppressant surgiront les couleurs vives d'une existence bondienne désormais dévolue aux aventures rocambolesques les plus insensées. James Bond 007 est né, et avec lui perspective d'un monde exotique et coloré. Bien que profondément ancré dans son temps, avec ses revers barbares digne d'un film de Jason Bourne (4) et son inclusion dans un monde très contemporain (celui des banques, ainsi que des pays où les enfants soldats portent une arme...), Casino Royale en dévie constamment l'approche sombre trop dépressive. Le film choisit sa nature en fonction d'un bon équilibre entre vivacité de l'intrigue, lieux exotiques variés, et cas de conscience tragiques. Si ce n'est dans sa dernière partie, Casino Royale est ainsi un film plutôt positif, chaud et enlevé.

Cependant, sous ses dehors originaux bien souvent incarnés par une métamorphose parcellaire du personnage de Bond, Casino Royale sait aussi et surtout se souvenir de tout ce que la saga a tenté par le passé en resservant des traits diégétiques fouillés qui, en leur temps, n'avaient pas su séduire le public au-delà du raisonnable. L'histoire sentimentale avec Vesper, son premier grand amour, si elle apparaît première dans l'œuvre d’Ian Fleming, arrive en revanche bien plus tard dans la chronologie de la saga cinématographique. C'est-à-dire bien après Au service secret de Sa Majesté, opus réalisé plus de 35 ans auparavant. On a entendu bien des choses à la sortie de Casino Royale, et notamment cette certitude éhontée qu'un 007 tout neuf était arrivé, presque de nulle part. Grossière erreur, car non seulement le film reprend des préceptes thématiques déjà établis depuis longtemps au sein de la franchise, mais en plus de cela il n'existerait tout simplement pas sans ses prédécesseurs. C'est ce qu'il convient de rappeler à tout prix, alors que beaucoup se mettaient à conspuer le passif de la saga, arguant qu'elle avait ici enfin trouvé sa raison d'être. Il ne faut pas confondre, car c'est absolument l'inverse qui apparaît véridique. Aimer Casino Royale en ignorant le registre de tout ce qui a fait l'identité de James Bond durant les vingt premiers films (ou tout au moins une partie d’entre eux), c'est en aimer la structure de thriller raffiné et très bien dosé, sa carrure de film solidement réalisé, mais en ignorer en définitive sa fonction véritable : la revigoration et le rajeunissement d'une identité bondienne incontournable. Casino Royale fonctionne parce qu'il vient après les autres films. Si celui-ci était sorti aujourd'hui, sans qu'il y ait eu la moindre aventure de James Bond auparavant, soyons à peu près certains qu’il n'aurait remporté aucun véritable plébiscite et se serait fondu dans la masse de films d'action et de franchises hollywoodiennes naissantes au cœur des années 2000. On a souvent dit de l'ensemble de la franchise qu'elle ne tirait ses qualités fondamentales qu'en regard de son évolution, de sa durabilité et de sa profusion de films qui avaient dès lors créé une identité unique et par ce biais fatalement en rupture avec les évolutions et les modes collatérales ayant traversé les décennies. Si l'idée est discutable, elle ne s'est en revanche jamais mieux accordée qu'avec Casino Royale. Qui serait venu voir les aventures de James Bond dans Casino Royale s'il n'y avait pas eu un immense imaginaire populaire qui lui avait préalablement donné sa consistance, sa raison d'être ? Si Casino Royale est brillant, tout au moins sur une certaine quantité de points, il le doit avant tout à la longue construction qui a amené le personnage à "recommencer", à "reposer les bases", 44 ans après son apparition sur un écran de cinéma. Parallèlement, l'histoire d'amour qui a tant vendu ce Bond à sa sortie n'est pourtant pas une première dans son genre. James Bond n'a-t-il pas épousé l'amour de sa vie dans Au service secret de Sa Majesté, et ne l'a-t-il pas perdue quelques minutes après la cérémonie de mariage, tuée d'une balle de mitrailleuse ? La sécheresse et l'angulosité de ce nouveau Bond n'avaient-elles pas déjà été pleinement dévoilées dans Permis de tuer à la fin des années 1980 ? La renaissance du personnage n'avait-elle pas déjà été tentée dans Goldeneye au beau milieu des années 1990 ? Et si Casino Royale réussit la plupart de ses tentatives thématiques avec brio, il n'en reste pas moins inférieur à ces trois chefs-d'œuvre précédents, sommets d'intelligence, d'efficacité et de beauté plastique. En effet, Casino Royale n'a pas le romantisme sincère et si juste d'Au service secret de Sa Majesté. Il n'a pas non plus la gravité délétère et la noirceur épurée, sèche et violente de Permis de tuer. Enfin, il ne peut rivaliser avec Goldeneye et sa résurrection transcendante en forme d'œuvre onirique et baroque. Il leur oppose tout simplement les langoureux violons hollywoodiens destinés à accompagner une histoire d'amour qui perd en équilibre dès lors qu'elle intègre cette troisième partie à Venise, la roublardise musclée d'un film américain testostéroné, ainsi qu'une esthétique ultra-léchée, superbe à plus d'un titre, mais sans grande surprise. Bien sûr que Casino Royale est un excellent James Bond, et probablement le meilleur depuis Goldeneye, mais son aura surmédiatisée et propre à salir une saga passée que l'on a pointée à cette occasion comme vide de sens et d'humanité demeure largement infondée. Un beau James Bond assurément, régulièrement fort et intéressant, mais sans doute légèrement surévalué en raison des conditions de comparaison qui, non observées à la lumière des éléments soulevés ci-avant, ne sont qu'arguments de complaisance, sans réelle valeur ajoutée. Il n'est ici pas question de revenir sur un jeu des comparaisons thématiques et formelles en regard des autres films, les précédents chapitres présentant suffisamment les films pour que le lecteur procède à son propre raisonnement. Il n'est pas non plus question de rester sur cette perception de Casino Royale qui, en l'occurrence, en desservirait la teneur plutôt que de la soutenir, alors qu'il convient avant toute chose de donner à ce film la possibilité de s'exprimer par lui-même, avec ses qualités bondiennes intrinsèques et son ampleur personnelle. Mais il était en revanche nécessaire de revenir sur cette question afin de dissiper tout malentendu quant à son approche aujourd'hui. Non, à l'époque de sa sortie, Casino Royale n'était pas le meilleur James Bond jamais produit. Non, Daniel Craig n'est pas non plus le meilleur acteur à avoir endossé le costume de 007. A chacun son acteur préféré, c'est un fait, mais certains de ses prédécesseurs ont eu tout autant, sinon plus, de mérite à incarner ce héros monumental. Et non, Casino Royale n'est pas sorti de nulle part, envers et contre tout autre film de la saga, bien au contraire. Il s'inscrit dans sa continuité, tout en revenant à la source du matériau littéraire d'origine. Casino Royale n'est ni l'un des chefs-d'œuvre de la saga, ni la némésis de la période Roger Moore (par exemple)... Il n'est tout simplement qu'un épisode sincère et débordant d'énergie. Il tente beaucoup de choses, et s'il se trompe parfois, va néanmoins constamment de l'avant et propose une expérience bondienne étonnante, séduisante, brutale, rarement médiocre, toujours débordante d'enthousiasme. Ce qui est déjà énorme.

Américain, le film l'est bien plus que tout autre dans le passé. Avec son James Bond désormais bodybuildé et son approche du cinéma d'action plus proche d'un Die Hard que d'un autre film de la franchise, Casino Royale a délaissé une partie de ce qui faisait autrefois le charme old fashioned et stylisé de cette saga très anglaise. La période Pierce Brosnan avait fait un pas vers l'américanisation de certaines bases, transformant progressivement la recette en usine à blockbusters frontaux (on pensera à Demain ne meurt jamais et Meurs un autre jour), mais c'est bien ce premier film de l'ère Daniel Craig qui en repense les principes en profondeur. Le héros s'est américanisé, même s'il garde encore une attitude orgueilleuse très britannique. L'intrigue s'est pliée aux rythmiques habituelles des thrillers hollywoodiens, avec sa progression naturelle hautement efficace. L'atmosphère s'est standardisée, délaissant notoirement la patine anglaise pour une optique américaine plus basique et frontale. Bien plus encore que sur un Permis de tuer en partie adapté à son temps, l'action a troqué ici son élégance sophistiquée coutumière contre une attitude brutale plus vindicative, cette fois-ci stylistiquement. L'un des principaux problèmes de Casino Royale réside donc dans son identité plus proche du blockbuster hollywoodien, et donc moins reconnaissable. Si un spectateur découvrait Bond aujourd'hui, il n'est absolument pas certain qu'il ferait la différence stylistique entre Casino Royale et un bon film d'action américain du moment. Et cela même si le James Bond possède des décors, une enveloppe visuelle et une gestion narrative de haute qualité, fondant ainsi une différence notable avec des superproductions hollywoodiennes sans âme produites par dizaines. Bond a toujours été un produit de son temps, mais n'a jamais transgressé sa créativité propre et sa résonance structurelle bien établie. Or, Casino Royale est pour la première fois de la saga un film s'inscrivant presque totalement dans son époque artistique américaine, quitte à délaisser son indépendance habituelle. Et pourtant, le film n'en finit pas d'ériger les axes esthétiques bondiens habituels, souvent au détour d'un plan, très simplement. De fait, Casino Royale conserve la sportivité de Goldeneye, de même que son James Bond transpirant et fonceur. L'arrivée de Bond au Monténégro, soulignée par la superbe musique de David Arnold, avec ce train louvoyant entre les montagnes, convie l'arrivée de Bond au château de Max Zorin dans Dangereusement vôtre, elle-même accompagnée en son temps par la miraculeuse musique de John Barry. Rude, Casino Royale sait aussi se faire savoureux, tout en douceur, lardé de ces quelques pauses énergiques, comme l'arrivée de Bond à Nassau (que l'on n'avait pas revu depuis Opération Tonnerre), son installation dans la chambre d'hôtel en compagnie de Vesper, ou encore ces dialogues assurés desquels ressortent la confiance et l'arrogance du personnage.

La période Brosnan est désormais un lointain souvenir. Le scénario revient à une progression logique et classique de thriller tendu, rappelant le bon vieux temps de Bons baisers de Russie, tout en le maintenant dans une série de rebondissements appropriés. Si certains liens paraissent un peu grossiers, tels que l'enquête de Bond qui se sert sans doute trop de son portable numérique et d'une intuition bien commode pour retrouver la trace d'un contact terroriste, l'ensemble possède une très belle dynamique et une fluidité remarquable. Il faut bien avouer que les deux premières heures du film passent sans accroc majeur, entre une première partie musclée et une deuxième plus posée, aux enjeux multiples. Curieusement, Casino Royale concentre l'essentiel de ses séquences d'action dans sa première heure, se montrant plus sporadique dans la deuxième, avant de proposer à nouveau une dernière scène de bravoure plus ambitieuse dans la dernière demi-heure. Le film tranche donc avec les attentes du spectateur et refuse sa soumission aux codes contemporains voulant qu'un film d'action aille toujours vers le plus explosif en fin de parcours. C'est tout à son honneur, prenant ainsi le public par surprise, osant une deuxième heure de film ponctuée de quelques bagarres mais surtout tenue par un excellent suspense autour d'affrontements psychologiques forts. Casino Royale commence donc par une longue enquête ensoleillée, enjouée, avec ses parties de poker, ses courses-poursuites, ses échanges plein d'humour malgré une dureté inhérente aux situations plus réalistes que l'on ne trouvait plus lors des derniers temps de la période Brosnan. On y croise notamment une excessive poursuite à pieds à Madagascar, faisant appel à la discipline du Parkour (5), et une course-poursuite en camion dans l'aéroport de Miami. La première scène, longue, dense, éreintante, possède absolument tout de la scène d'action topique de l'univers bondien : de la rapidité, de la frénésie même, d'incessantes utilisations du décor au beau milieu d'un chantier de construction, le tout surmonté par un sens des hauteurs hitchcockien et une pyrotechnie mesurée mais destructrice. On pourra avancer que cette fabuleuse enfilade de cascades impressionnantes est un modèle du genre, et eut pu constituer aussi bien un pré-générique qu'un final, faisant de sa stature un astucieux mélange de variations autour des attentes habituelles concernant l'action d'un James Bond. Daniel Craig s'y donne à fond, tout comme son ennemi, et le réalisateur Martin Campbell démontre qu'il n'a rien perdu de sa maîtrise technique depuis Goldeneye. On peut même supposer qu'il en a amélioré certaines approches ici et là, comme une caméra plus mobile encore ou un sens de l'immersion plus probant. Autre époque, autre style, Campbell s'adapte et, sans surpasser son travail sur Goldeneye, livre une performance technique au moins aussi exceptionnelle, trouvant de nouveaux moyens de rendre l'action à l'écran et tout le panache de l'agent secret préféré de Sa Majesté. La deuxième scène, tout aussi musclée mais plus encline à jouer sur un registre bourrin, fait exploser des véhicules en plein aéroport et lance son héros aux trousses d'un terroriste conduisant un camion destiné à sauter lui-même contre un nouvel avion de ligne paré au décollage. Bond souffre, court à toute vitesse, s'accroche avec l'énergie du fou qui n'a guère conscience du risque, se métamorphosant tout autant en cet agent secret que l'on suit depuis plus de quarante ans qu'en héros américain du moment. Les qualités de la séquence font aussi ses défauts, car son efficacité inventive et brusque ne compose qu'en partie seulement avec la tonalité bondienne attendue. En ce sens, nous sommes bien souvent en présence d'une scène qui ressemble davantage à celle d'un Die Hard que d'un James Bond. De quoi ravir les uns et mortifier les autres, même si, dans un grand élan de générosité artistique extatique, l'instant fonctionne génialement grâce à un suspense au cordeau. Car en cela réside toute une part du savoir-faire et de l'audace de Casino Royale, en sa maitrise du scénario et du suspense. A l'inverse des blockbusters hollywoodiens contemporains qui enrobent une maigre histoire par des effets spéciaux et des scènes de bravoure insensées, James Bond préfère de nouveau se concentrer sur les ressorts de son intrigue. L'action, aussi divertissante et essentielle soit-elle, ne doit intervenir que pour la soutenir. Les producteurs ont en ce sens pris un véritable risque, celui de proposer un film écrit et conceptualisé autour de moments forts noués entre eux, et non un pur film d'action euphorique. Les plus sceptiques n'auront qu'à regarder Demain ne meurt jamais ou Meurs un autre jour pour mémoire, les deux opus les plus déchainés de l'ère Brosnan, afin de se rendre compte à quel point Casino Royale revient à une étonnante sobriété en comparaison.

Le scénario est en effet une force capitale dans le processus de ce nouveau Bond, à la fois complexe, accessible, facile à suivre et faisant confiance à son spectateur. Alors que Le Chiffre détourne les fonds de criminels militaires internationaux afin de servir ses noirs desseins financiers, l'attaque terroriste lancée sur l'aéroport de Miami a pour finalité de déstabiliser les actions boursières de la compagnie aérienne concernée. Ce faisant, Le Chiffre joue l'argent des autres (de surcroît l'argent de la guerre, l'argent du sang), suppute la faillite d'une entreprise internationale et provoque lui-même les catastrophes. Il subsiste en ce méchant un petit air du Eliott Carver de Demain ne meurt jamais, sans l'ego et avec davantage de discrétion. Toute la première partie du film consiste à observer les plans du Chiffre, à en découvrir les tenants avec 007, et à en stopper la nature. Casino Royale a de plus l'intelligence de concentrer la substance de ce qui ferait habituellement un film entier en à peine une heure de film, stoppant net son intrigue pour en fournir une autre, cette fois-ci autour du Chiffre lui-même et de son arrestation commandée. On y retrouve le principe même du serial, sectionné en plusieurs parties relançant sans cesse l'intrigue, additionné à l'envie de redéfinir Bond en une entité crédible, apte à rebondir et à reformuler sa mission et ses enjeux. Dans l'échec de son offensive terroriste, Le Chiffre a perdu 100 millions de dollars, dont une bonne partie appartenait à un investisseur qu'il avait rencontré en Ouganda, un criminel de guerre peu raffiné et prêt à le tuer sauvagement pour récupérer son dû. Pour survivre et rembourser ses créanciers, il doit impérativement regagner cette somme en un temps record. La deuxième partie aura donc lieu autour d'une immense partie de poker avec pour enjeu principal la somme de 100 millions de dollars, et confrontant certains des meilleurs joueurs mondiaux. Expert en ce domaine, Bond est envoyé pour affronter Le Chiffre et le battre. Si Le Chiffre gagne, il pourra s'enfuir et le MI6 aura financé une partie du terrorisme mondial. Si 007 remporte la partie, le MI6 pourra arrêter Le Chiffre et lui extorquer des informations capitales sur l'organisation à laquelle il appartient en lui promettant bien sûr une protection. Dans sa mission, Bond sera accompagné d'un agent du Trésor, la belle Vesper Lynd. Jeux d'ego, luttes pour l'ascendant psychologique de l'un sur l'autre, histoire d'amour imprévue, irruption des ennemis ougandais du Chiffre brutalement menaçants, poison, morts violentes, arrêt cardiaque... La partie de poker de Casino Royale est aussi élégante et subtile que tendue et traversée d'idées formidables. Peut-être la meilleure partie de poker de l'histoire du cinéma, tant elle brasse les subtilités, les tentatives pour garder le pouvoir vis-à-vis de l'autre, non sans en passer par de sordides bains de sang. James Bond se salit les mains, mouille la chemise et change constamment de costume. Alors que l'étau se resserre de plus en plus autour du Chiffre, celui-ci fait tout ce qu'il peut pour stopper Bond, allant jusqu'à l'empoisonner. Tous les coups sont permis, personne n'en sortira indemne. Passionnante, cette deuxième heure propose un cadre esthétique au luxe considérable, avec son Monténégro de rêve et ses hôtels confortables, mais aussi des dialogues ciselés, sans oublier quelques bagarres musclées et très dures dans lesquelles s'agitent des corps salement mis à l'épreuve. On y retrouve l'acharnement et la sécheresse des meilleurs corps-à-corps de la franchise, de Bons baisers de Russie à Goldeneye en passant par Au service secret de sa Majesté. Bond se bat pour tuer, mais conserve inlassablement sa verve et son entrain.

L'esthétique développée par Martin Campbell diffère ostensiblement de celle qu'il avait conçue pour Goldeneye au milieu des années 1990. Son Casino Royale n'a rien d'onirique, et ne tente rien d'ombrageux. La force du récit doit suffire à imposer un nouvel univers plus vraisemblable. La photographie est la plupart du temps assez chaude, particulièrement lors des deux premières heures, et propose une expérience lumineuse, exotique, curieusement bien plus chaleureuse que lors de la période Brosnan. Si le récit revêt des atours violents et empreints de gravité à l'occasion, la charte visuelle en modère l'apanage et confère à l'ensemble une tenue de film d'espionnage soigné, souvent subtil, en dépit de sa carrure américanisante régulièrement grossière. Il y avait longtemps que l'on n'avait plus revu Bond au centre d'une atmosphère aussi luxuriante en terme de tonalité, et aussi nuancée, qu’il s’agisse des décors ou bien des situations géographiques dans lesquelles se promène le héros. Sans doute pas depuis Permis de tuer. On retrouve des détails de la période Sean Connery, avec un James Bond en chemise à manches courtes, athlétique et débonnaire, circulant dans des hôtels en bord d'océan. Et la partie de poker au Monténégro fait en partie écho aux lieux d'Isthmus city dans lesquels Bond se promenait dans Permis de tuer, à la fois prédateur et en danger, joueur et adversaire psychologique acéré. Pour tout cela aussi, Casino Royale fait du bien. On y retrouve les bases de la saga, à savoir son appartenance au cinéma d'espionnage et son goût pour les couleurs chaudes trop belles pour être vraies, et le désir ardent de défendre une certaine idée du cinéma populaire de qualité, sophistiqué, intelligent, flamboyant, à des année-lumières de la majorité des productions interchangeables et dépressives produites par Hollywood durant les années 2000 et 2010. Si ce James Bond est aussi bon, c'est aussi parce qu'il n'hésite pas à proposer une expérience de cinéma à la fois classique et moderne, saupoudrée de moments "à l'ancienne". Peu d'effets spéciaux numériques et une  belle utilisation des cascades et du terrain font enfin de ce Bond une cuvée comme l'on n’en n'espérait plus. Martin Campbell utilise bien le cadre de sa caméra et procure une belle élégance à l'ensemble, soulignant le luxe des lieux par quelques angles refusant le tapageur. On peut regretter que Campbell n'ait pas réalisé davantage de James Bond dans sa carrière, car entre Goldeneye et celui-ci, nul doute qu'il apporte une fraicheur et une intelligence que l'on pouvait retrouver, mais sous d'autres aspects, chez des réalisateurs réguliers de la saga tels que Terence Young, Guy Hamilton ou encore John Glen. Campbell fait partie de ces metteurs en scène qui ont parfaitement compris l'univers de 007, respectant ses valeurs artistiques fondatrices, et lui offrant diverses évolutions. Si Casino Royale propose une partie de l'exotisme d'Opération Tonnerre, le soleil ravageur de L'Espion qui m'aimait, la mer bleu azur et la chaleur de Permis de tuer ainsi que la noirceur de Goldeneye, c'est en majeure partie grâce à sa vision des choses. A cela s'ajoute la musique de David Arnold, ample et belle, avec ses cuivres onctueux. Il ne fonde presque aucun lien avec ce qu'il avait composé durant la période Brosnan, et enlève dès lors toute sonorité synthétique, ou presque. Reste donc une bande originale orchestrale de grande qualité, évitant l'utilisation du thème jusqu'aux dernières secondes du film. Par volonté artistique, le thème bondien mythique ne fera son apparition que lors des dernières secondes du film, lançant le générique de fin. Une manière de préciser que Bond est définitivement devenu James Bond. Arnold utilise plusieurs thèmes, et surtout celui du générique, pour les scènes d'action comme pour les instants plus calmes. Il faut dire que le thème de la chanson de Chris Cornell s'y prête admirablement. You know my name est en l'occurrence une excellente chanson rock endiablée, la première chantée par un homme depuis Tuer n'est pas jouer, soulignant un générique de Daniel Kleinman très différent de ceux qu'il avait concoctés pour la période Brosnan. Sans être l'un des plus beaux du genre, le générique de Casino Royale regorge d'idées intéressantes : le thème du jeu, constant et inévitable, ou encore la dame de cœur aux deux visages laissant à voir celui de Vesper (incarnée par Eva Green), donnant donc déjà un indice sur la future trahison de celle-ci envers Bond... Inventif, le générique donne immédiatement à Daniel Craig l'identité de sa période, dure et virile, fonceuse et viscérale. Techniquement, tout est donc effectué pour faire de la période Daniel Craig quelque chose de différent, et cela d'entrée de jeu. Aucun doute à avoir, le nouveau Bond n'a que peu de choses à voir avec le précédent, et se rapproche beaucoup plus de Sean Connery, George Lazenby et Timothy Dalton.

Daniel Craig est James Bond, c'est indubitable. Objet de critiques très dures à son égard comme de louanges exagérées, Craig incarne cependant la pièce maîtresse de cette nouvelle direction bondienne. De l'acteur et de sa personnalité dépendent les tonalités qui seront déployées dans les films, et Craig ne déroge pas à la règle. On a tout dit à son propos, y compris les choses les plus absurdes, péjoratives comme laudatives. Selon les avis, Craig est blond, trop musclé, trop brutal, trop petit, peu glamour... Mais ce serait oublier que Sean Connery était lui-même un 007 à la carrure bestiale, même s'il portait mieux le costume. Craig n'est pas beaucoup plus brutal que Connery, et sa blondeur est tout de même très relative, tirant vers des teintes austères. Ces critiques apparaissent d'ailleurs peu constructives dans leur ensemble, même si l’on peut tout au moins comprendre le désenchantement de certains admirateurs concernant cette nouvelle tournure des évènements. Si l'auteur de ces lignes ne trouve pas en Craig son Bond préféré, loin de là, il a néanmoins apprécié ce choix dès l'annonce de son nom pour incarner l'agent secret, et cela bien avant qu'un tonnerre médiatique ne tente de le dénigrer. Enfin, si l'on se réfère à sa taille (6), il convient de ne pas exagérer là encore. Il est certes bien plus petit que ses prédécesseurs, mais se trouve tout simplement dans la moyenne masculine du moment. D'un autre côté, une fois passée la sortie du film, Craig a été présenté comme le meilleur Bond, le plus élégant, le plus profond, le plus crédible. Tout d'abord, la crédibilité dont il est fait mention n'a guère de sens au sein d'une saga composée en regard de son évolution totalement farfelue et invraisemblable. Chaque interprète a été, à son niveau et sa façon, crédible sur le Bond qu'il incarnait, n'en déplaise aux détracteurs de l'un ou de l'autre. Par ailleurs, l'élégance n'est pas une force du Bond de Craig. Aucun interprète n'a moins bien porté le costume, quel qu'il soit, au travers des opus précédents. Et justement, c'est paradoxalement l'une des forces de Craig, de faire de Bond un homme éduqué, certes, mais aux manières rustres animées par de douloureuses origines orphelines. Il porte le costume avec dédain, comme le souligne Vesper, et ne fait guère la différence entre les différents luxes. Il aime le confort et le beau, mais sans en connaître ni le sens ni la valeur. Le Bond de Craig n'est pas un esthète, contrairement à celui de Roger Moore, ni un homme romantique et sensible à l'art, contrairement à celui de Timothy Dalton. Quant à savoir si Craig est le Bond le plus profond, rien n'est moins sûr. Il est certes attaché à découvrir les recoins de son personnage, mais ne progresse pas forcément plus loin que certains de ses prédécesseurs. George Lazenby et Timothy Dalton avaient su amener Bond dans d'autres directions affectives, surtout concernant Dalton. Son Permis de tuer reste à bien des égards un immense modèle du genre, souvent infiniment plus fin et plus sordide que Casino Royale. (7) Ce qui n'empêche pas Craig de procéder à sa propre création, réinventant à son tour certaines facettes du personnage.

Le Bond de Daniel Craig est un homme, pas un dieu. Il saigne, tout comme Dalton dans Permis de tuer, et même plus encore. Il est froid, cynique, désabusé, jeune mais déjà vieilli par un passé que l'on devine douloureux. Les femmes, elles, se retournent à nouveau sur son passage, ce qui n'était pas arrivé aussi visiblement depuis Au service secret de sa Majesté. Bien que d'origine aristocratique, écossais de surcroit (8), il ne démontre aucune manière sensible ou sophistiquée. Il suffit de voir sa réaction face à un serveur qui lui demande s'il veut son vodka-martini au shaker ou à la cuillère, élément récurrent des embardées festives du héros, pour apercevoir un Bond presque sauvage, énervé, esquivant la question et renvoyant de fait négligemment une partie de ses racines populaires se cacher derrière le bar ! Une référence qui énervera les uns et amusera les autres, de par sa position référentielle légèrement irrévérencieuse et qui traduit toute une part de ce que tente le film dans son ensemble : repartir sur les fondamentaux, se servir du mythe, jouer avec le mythe, décaler légèrement les codes. On pourrait définir le Bond de Craig par ces quelques traits caractéristiques, et qui n'hésitent pas à jouer avec son image d'homme viril dominant, en réalité petit garçon jamais content et toujours irrespectueux. Ses gestes sont mesurés, mais brutaux. Sa verve contrôlée, mais suffisante. Bond est libre, y compris en regard de son travail. Il n'a de respect pour la hiérarchie que dans des proportions restreintes, et n'hésite pas à franchir les limites pour parvenir à ses fins. Il désobéit régulièrement à ses supérieurs, viole la seule règle de diplomatie internationale inviolable (à savoir attaquer une ambassade et y enlever l'homme qu'il poursuit), s'introduit chez M pendant son absence et attend son retour, non sans avoir utilisé son ordinateur portable. C'est un rogue, plus que jamais en ce sens où il ne rend de compte à personne, ou presque. On y retrouve la sagacité et le mordant du James Bond de Permis de tuer, mais sans l'expérience et le discernement. Ici, Bond reste un 007 en rodage, qui s'affine et progresse. Il commet beaucoup d'erreurs, parfois de jugement, comme lorsqu'il perd une première fois au poker face au Chiffre. Intelligent, il fonce parfois trop vite afin de résoudre une problématique. A l'ambassade, s'il accède à des informations, il met néanmoins à sac les bureaux et crée des remous politiques. Il avance dans son enquête et récupère de précieuses informations qui lui permettront de remonter le fil de l'intrigue, mais compromet les services secrets britanniques, et donc l'Angleterre. Ce Bond se caractérise par sa jeunesse, sa fougue, son étonnante condition physique encore neuve. Très agile, il reste gauche et doit souvent faire appel à son esprit d'initiative, y compris dans les moments les plus pessimistes. Fier de lui, arrogant au point de compromettre d'emblée sa couverture au Monténégro, Bond est aussi un guerrier infatigable. Il se bat sans cesse, dans sa tête et physiquement, réfléchit tout le temps et ne conçoit sa mission que comme un jeu de puissance. Daniel Craig lui apporte son physique musculeux et sa gueule carrée barrée d'un sourire adolescent de circonstance. Tous les traits de caractère de Bond sont ici surdéveloppés, jusqu'à cet ego presque incontrôlable qu'il devra pourtant bien dompter au travers de sa carrière d'agent secret. Cet ego sera l'un des grands défis à venir, et qui l'amènera à surpasser sa condition d'homme pour mieux accepter sa condition de super-héros vulnérable. Le Bond nouvelle formule tue sans ressentir d'amertume, il contrôle ses nerfs jusqu'à l'abstraction, incorporant la violence si profondément en lui qu'il ne fait que la digérer. Le dialogue dans lequel Bond avoue à Vesper qu'il veut tenter de sauver ce qui reste de son âme, dans la troisième et dernière partie du film, concourt à laisser penser le contraire. Néanmoins, les attitudes du personnage semblent aller à l’encontre de ce mode de pensée, faisant de cette dernière partie une conclusion inégale et en léger désaccord avec ce qui s'est déroulé auparavant. Si l'on excepte des dialogues à l'intérêt proche du néant dans la troisième partie (à la clinique, en voyage et à Venise), et qui trahissent l'équilibre du film par une volonté de vouloir trop en dire, alors que la suggestion et la sobriété fonctionnaient tellement bien dans la saga jusqu'ici (9), Casino Royale présente un Bond assez fin et très convaincant. Mal dégrossi, 007 est encore un jeune coq sans grande ambition, sans doute encore trop fier et nerveux pour être ce super agent secret que l'on connait tous. Une belle ébauche de construction donc, et un démarrage tout à fait pertinent, auxquels s'ajouteront prochainement de nouvelles directions dans les films suivants de l'ère Daniel Craig.

Pour sa première mission d'envergure, Bond va malheureusement tomber amoureux. Si la chose semble se dessiner durant la partie de poker au Monténégro, c'est bien dans la troisième partie que les sentiments qu'il partage avec Vesper vont se dévoiler pleinement. C'est peut-être ici que se joue le principal problème de Casino Royale. A la fois dans son histoire d'amour et dans cette dernière partie aux effets discutables. Sans avoir la magie et l'humanité développées par le personnage de Tracy dans Au service secret de Sa Majesté (incarnée par Diana Rigg), le personnage de Vesper aurait néanmoins pu être plus consistant. L'intelligence de cette femme, et son attitude rebelle mais élégante face à Bond, ne doivent pas cacher le manque de substance qui la caractérise, de même que son manque de chaleur humaine. Eva Green séduira ou pas, ce sera selon le spectateur. En ces lignes, sa performance reste discutable. Bonne actrice, jolie femme, Eva Green reste trop glaciale pour emporter l'adhésion. Produit d'un scénario qui voyait en Vesper une femme d'affaires avisée et donc l'égale de Bond en intelligence, cette héroïne féminine reste moyennement convaincante. Si Bond est séduit, c'est parce qu'elle représente à la fois son contraire et son similaire. Vive et charmante, elle est aussi froide et réservée. Femme désespérée au passé douloureux, prise à la gorge par une organisation criminelle internationale qui travaille dans l'ombre, Vesper est destinée à être le personnage féminin en souffrance, au pied du mur, sacrifiée. A bien y regarder, c'est un superbe personnage tragique, idéal dans cette première véritable histoire d'amour profond dans l'existence de Bond (quoique seulement deuxième dans l'histoire de la saga cinématographique). Sur le papier, Vesper est une figure émouvante, contrariée, déchirée, victime d'une manipulation terrible, vouée à trahir Bond et à se suicider par la suite. Néanmoins, le scénario ne tient pas ses promesses au court de la dernière demi-heure. Les dialogues romantiques paraissent d'une fadeur confondante, tandis que les acteurs semblent avoir quelques difficultés à épaissir leurs prestations. De fait, après avoir pris son temps durant deux heures, en dépit d'une intrigue filée à toute vitesse, Casino Royale décide de foncer et de raconter une histoire d'amour profondément sincère en quelques minutes. On a dès cet instant du mal à comprendre les réactions de Bond, trop rapidement énoncées. D'abord solides, les fondations relationnelles des deux personnages s'écroulent péniblement, percutées par des échanges plats, des formules amoureuses en manque cruel d'imagination, des situations ordinaires aux poncifs éculés (les aveux amoureux de Vesper, la fougue des deux amants, la plage glamour, les deux amants en maillots de bain, la croisière jusqu'à Venise...), et un manque de naturel avéré. On pouvait reprocher à Au service secret de Sa Majesté quelques uns de ces aspects, langoureux et un peu faciles, mais le film dominait toutes ses tentatives sentimentales par la présence d'une fraicheur indiscutable. Casino Royale n'a ni cette fraicheur, ni l'envie de passer au travers des topoï vus et revus. Peut-être les producteurs ont-ils jugé que la présence d’une histoire d'amour dans un James Bond était déjà en soi un acte original se suffisant à lui-même. Or il n'en n'est rien, cette histoire en toc sonne difficilement juste, excepté lors de la mort de Vesper, étonnement horrible, figée par une image d'asphyxie apte à imprimer l'esprit pour longtemps. Là encore, la sécheresse préalable de Casino Royale fait défaut. L'envie de terminer le film sur une importante séquence d'action aura eu raison d'une issue plus réfléchie. La musique de David Arnold n'arrange rien dans cette dernière scène tragique, soulignant les émotions à l'aide de violons tous azimuts. Située dans un bâtiment de Venise en train de sombrer dans la mer, la scène d’action elle-même n'est pas une réussite. Surdécoupée, pas toujours bien chorégraphiée, la fameuse scène de bravoure en clôture échoue à raviver la flamme, par ses gun-fights incompréhensibles et sa frénésie approximative annonçant en quelque sorte déjà les débordements visuels directifs d'un Quantum of Solace anéanti par sa propre grammaire. Il ne reste alors plus à Bond qu'à nous offrir un dernier moment d'émotion lorsqu'il tente de ranimer le corps sans vie de Vesper, noyée par suicide. Tout à la fois trahi et sauvé par cette femme, James Bond ne sera plus jamais le même homme. Il sera désormais cet aventurier sans accroche, passant de femmes en femmes par plaisir et sans aimer véritablement. Maladroitement, mais avec une certaine tendresse, Casino Royale tente vaillamment de nous expliquer en quoi Bond est devenu l'être humain que l'on a toujours connu. Comble de malchance, cette dernière ligne droite n'a fait qu'étirer le film sur la longueur, parfois inutilement, tout en délaissant un peu les deux acteurs se dépêtrant de personnages tout à coup simplifiés. C'est à la mort de Vesper que Bond semble retrouver sa complexité et sa lutte intérieure continuelle. Il s'apprête à devenir un véritable bouclier humain, dénigrant Vesper jusqu'à sa mémoire, préférant se séparer de cette histoire qui, s'il la laissait perdurer dans sa mémoire, ne ferait que le détruire lentement.

On aurait préféré assister à une fin peut-être plus intimiste, et pourquoi pas à l'adaptation exacte de la matière présente dans le roman de Ian Fleming. La saga s'est toujours émancipée de l'œuvre de l'écrivain, mais Casino Royale prétendait tellement retrouver les origines du personnage et de son univers que nous aurions souhaité retrouver un peu de cela dans les dernières minutes. Comme dans le roman, Vesper aurait pu se suicider dans son lit, à l’aide de médicaments, laissant une lettre à Bond, et permettant au récit de se conclure sur la réaction abrupte du héros. Pourtant, cette histoire de rapprochement affectif entre deux être bouleversés avait au départ largement de quoi séduire. Les premiers affrontements verbaux entre Bond et Vesper sont très toniques, piquants, culminant dans une scène où chacun apprend à l’autre à s’habiller, à revêtir des apparats dignes d’eux. Daniel Craig dans son premier smoking, face à une glace dans la salle de bains de sa chambre d’hôtel, a de quoi raviver les émotions des admirateurs de la saga. Il se regarde, s’admire pour la première fois dans cette tenue qui sera dorénavant l’une de ses cartes de visite à la postérité, non sans un sourire de contentement enfantin. Il est prêt à entrer en scène, comme l’acteur qui s’apprête à livrer sa meilleure performance. Mais la plus jolie séquence du film ne nous parvient qu’à mi-parcours, lorsque Vesper, traumatisée par la tuerie de l’escalier, reste prostrée sous la douche, tout habillée, recroquevillée sur elle-même. Il subsiste quelque chose de profondément doux dans ce court instant où Bond la rejoint pour l’envelopper de ses puissants et délicats bras consolants. Jamais la violence et la mort n’avaient encore donné lieu à pareille douceur par la suite dans un James Bond, à pareille délicatesse de la part de celui qui, l’espace d’une poignée de secondes, comprend que cette femme si forte reste bien plus humaine que lui. Car vulnérable, sujette à la souffrance morale. Il fallait bien que Bond laisse tomber ses défenses un jour où l’autre, et comprenne qu’un meurtre faisait également de son probable témoin une victime. Et que David Arnold soit remercié pour cet accompagnement au piano figurant parmi ses plus belles compositions. Raison de plus pour en vouloir à cette troisième partie décidément ingrate et grossière, et qui intervient en outre juste après le climax du film : une séance de torture comme la saga n’en n’avait jamais connue. On sait que Ian Fleming adorait projeter son héros au centre de ce genre d’épisodes, dans Casino Royale mais aussi dans d’autres de ses romans, comme Vivre et laisser mourir. Jusqu’ici, la franchise cinématographique était restée pondérée concernant ces subtilités, en dépit de quelques tentatives effectivement perverses ici et là : Bond confronté à un rayon laser mortel dans Goldfinger, Bond et Melina accroché l’un à l’autre et trainés sur des coraux dans Rien que pour vos yeux, ou encore Bond attaché à un chevalet de torture par Elektra dans Le Monde ne suffit pas. Dans Casino Royale, nous croisons donc 007 nu, ligoté sur une chaise, dans une semi-obscurité, et décidé à ne pas révéler au Chiffre ce qu’il veut savoir, c’est-à-dire le numéro de compte sur lequel ont été versés les 100 millions de dollars que l’agent secret a remportés lors du tournoi de poker. Un tournoi qui a élevé l’ego de Bond à son pinacle, avant qu’il ne connaisse cet interrogatoire pour le moins sadique. Le Chiffre lance une cordée à résonance phallique sur les parties génitales de Bond, lui extorquant cris et refus successifs de parler, ne réussissant à obtenir qu’humour noir et humiliation. C’est là toute la force du Bond de Craig, de pouvoir humilier son adversaire alors que lui-même est en fâcheuse posture, de lui refuser ce qu’il devrait pourtant sans peine obtenir dans ces conditions. On n’aura jamais vu James Bond aussi masochiste, aussi décidé à s’amuser une dernière fois aux dépens d’un méchant, dans une série de réponses absurdes lancées avec ironie. Torturé par ces procédés barbares qui feront sans doute mal à de nombreux spectateurs masculins qui regarderont la scène, Bond n’aurait pour autant jamais parlé, c’est un fait. Sauvé in extremis par un tueur mystérieux liquidant Le Chiffre, le héros se réveillera à la clinique. Qui était ce tueur ? Pour qui travaillait-il ? Pourquoi a-t-il sauvé 007 ? Vesper a dû trahir Bond pour le sauver dans le même temps, en faisant verser l’argent du tournoi à une sombre organisation. Elle savait qu’elle ne s’en sortirait jamais, et a accepté de donner sa vie pour permettre à Bond de vivre. Les tenants et aboutissants ne feront leur apparition que dans l’opus suivant, Quantum of Solace.

Reste alors la galerie de personnages qui entourent le héros dans cette nouvelle aventure. Tout d’abord, Miss Moneypenny et Q brillent par leur absence. Ils n’existent pour ainsi dire pas. La création de leurs personnages se fera plus tard, dans un autre film. Pas de dialogue à double sens avec la secrétaire la plus connue du Royaume-Uni, pas de gadgets novateurs, rien d’autre que de la sobriété à tous les niveaux. L’Aston Martin est bel et bien de retour, dans une version DBS V12, notamment pour une cascade légendaire (10), mais sans le moindre artefact de fiction supplémentaire. A noter que l’on croisera aussi le modèle DB5 mythique et déjà éprouvé à de multiples reprises dans l’histoire bondienne. (11) Quant au Walther P99, Bond le porte une fois de plus en tant qu’arme de service. Voici un élément qui ne change pas depuis l’époque Brosnan. 007 croise donc une batterie d’agents des services secrets britanniques, mais sans réellement s’y confronter, à l’exception de M, ici toujours incarnée par l’exceptionnelle Judi Dench. Agressive, tentant de maintenir son poulain dans les règles strictes du service, M est devenue en quelque sorte la figure maternelle attendue, celle qui donne à Bond son matricule (puisque l’on apprend au début du film que c’est elle qui lui a conféré le statut de 00). Constamment sur le qui-vive, elle croit en son agent mais le rappelle constamment à l’ordre. La relation qui lie les deux personnages mature dès lors de plus en plus, les accordant autour d’un même concept de leur métier, de leurs idéaux. Austère, M est la mère de substitution, un peu comme si son matricule lui était prédestiné dans sa relation à Bond. Et ce dernier n’aura de cesse de vouloir s’émanciper du système qu’elle lui oppose, transgressant toujours un peu plus les limites, tel un adolescent en lutte avec les règles, en recherche de lui-même. Le tandem ne tardera plus à exploser de mille feux, Skyfall viendra prochainement en exploiter toute la substance. Du côté des alliés, nous croiserons une nouvelle fois Felix Leiter, agent de la CIA, personnage auparavant totalement absent de la période Brosnan. Suivant la logique de Casino Royale, l’américain Leiter rencontre le très britannique James Bond à cette occasion, signant ainsi le début d’une indéfectible amitié. Devenu noir (12) sous les traits de Jeffrey Wright, Leiter est un peu plus caractérisé dorénavant. On le voit inquiet, efficace, et plutôt cynique. De son côté, Solange, épouse d’Alex Dimitrios, connaîtra la torture et la mort. Chronologiquement, Casino Royale fait d’elle la première femme indirectement victime de 007, tuée pour avoir croisé sa route. Les méchants, eux, sont multiples, du libidineux Dimitrios au terroriste Carlos, en passant par Gettler et ses agents à Venise. Ils représentent le mal du siècle, se fondant parmi les populations, anonymes, sans réelle présence. Casino Royale en fait des natures crédibles et ne composant en rien avec les débordements de certains des épisodes les plus hauts en couleurs de la franchise. La figure du méchant n’est absolument plus comparable à Goldfinger, Largo dans Opération Tonnerre, Karl Stromberg dans L’Espion qui m’aimait, Kamal Khan dans Octopussy ou encore Gustav Graves dans Meurs un autre jour, pour ne prendre que ces exemples. Casino Royale se situe bien davantage dans la veine de Rien que pour vos yeux et Tuer n’est pas jouer de ce point de vue-là. Le Chiffre restera la figure négative dominante du film, avec ses larmes de sang et son comportement anxieux. Mads Mikkelsen en fait un personnage très intéressant de grande classe, maniéré et fort antipathique. Banquier trouble, figure en ce sens éminemment actuelle, Le Chiffre est un sbire comme un autre, un méchant redoutable mais anodin, car n’étant que le pion d’une organisation qui, si elle n’est pas encore nommée, semble surgir du néant dans des proportions gigantesques. Sa mort dérisoire en est une preuve supplémentaire. Enfin, Mathis (savoureux Giancarlo Giannini) est un personnage dont on ne saura pour l’heure s’il était un traître ou non. Contact fringant de Bond à son arrivé au Monténégro, il apporte une touche de légèreté à Casino Royale, finissant d’enterrer l’image de l’allié d’autrefois. Pour la première fois de la saga, Casino Royale laisse le doute planer concernant l’intégrité du personnage à son fonction première, ce qui en dit long sur les préjugés d’une époque moderne perdue et tourmentée : A qui peut-on se fier ? Mon allié est-il vraiment ce qu’il prétend être ?

Casino Royale a tenu un grand nombre de ses promesses, incarnant la preuve irréfutable que les producteurs ont une fois de plus, et pour la première fois depuis Goldeneye, su prendre de vrais risques. Bien moins radical et intègre qu'Au service secret de Sa Majesté ou Permis de tuer, par exemple, Casino Royale a néanmoins parfaitement assumé sa direction. Et si le film commet des erreurs, tombe dans certains travers, et n'évite pas les lieux communs dans une dernière ligne droite décente mais assez banale, il permet tout au moins à la saga de connaître une énième renaissance thématique et formelle assez audacieuse, pour ne pas dire courageuse. L'avenir de James Bond est donc prolongé de plus belle, pour le meilleur, mais avant cela également pour le pire qui ne tardera pas à venir. Daniel Craig peut se féliciter d'avoir imposé sa personnalité contre vents et marées, et de lui avoir offert un charisme animal que l'on avait peut-être un peu oublié lors de la période Pierce Brosnan. Culte pour un grand nombre d’admirateurs, Casino Royale demeure aujourd'hui l'un des James Bond préférés du public. Reste néanmoins que le chef-d'œuvre de la période Daniel Craig est à venir.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

Le nouveau James Bond est très attendu, c’est un euphémisme. Alors que se calme un peu la presse à propos de l’acteur incarnant 007, mais que grondent toujours le doute et la colère parmi de nombreux fans, les premières bandes-annonces arrivent sur les écrans. L’effet est immédiat, la majorité pense rapidement qu’il va s’agir d’un grand millésime et que Daniel Craig va ravir les suffrages. On y observe la promesse d’un suspense solide autour de quelques scènes que l’on imagine déjà cultes. Les affiches déboulent un peu partout, d’une sobriété impressionnante. Tout d’abord, l’affiche teaser montre James Bond assis à une table de jeu, la main sur son arme posée à même la table, des jetons de poker empilés à côté. Craig a le regard intense et incarne déjà un Bond sauvage. L’affiche principale montre James Bond marchant et tournant le dos au fameux casino du titre, le nœud papillon défait (une subtilité graphique datant de l’époque de la sortie de Permis de tuer), l’arme au poing, calme mais tendu. Derrière lui figure Vesper, dans sa longue robe de soirée, l’air grave. Les teintes sont majoritairement grises et noires. La signification est claire, ce Bond va faire très mal, à la fois "badass" et sérieux. Ce qui avait échoué avec Permis de tuer en son temps va sans doute fonctionner désormais, car le public est prêt à recevoir un Bond énervé, sensible et, pourquoi pas, en souffrance. D’autres affiches revêtent une patine plus classique, mais toujours austère, reprenant la silhouette de Bond dans la même posture, et le confrontant à des éléments de d’action et d’exotisme : un hors-bord, un hydravion, un hélicoptère, le couple Bond / Vesper enlacé dans la mer, une explosion secouant le casino et l’Aston Martin rutilante. Le lien à l’intrigue est parfois aux limites de l’honnêteté, mais l’effet agit pleinement. Les avant-premières sont monstrueuses, la critique s’emballe : le film serait un chef-d’œuvre, ou presque, en tout cas le meilleur James Bond jamais réalisé. On peut s’en amuser un peu avec le recul aujourd’hui, et prendre de la distance avec cette mode médiatique qui, après avoir éreinté Daniel Craig d’une façon ignoble, s’est mise à mettre ses prédécesseurs au pilori par la suite. Si Sean Connery s’en tire alors plutôt bien, légitimé par sa nature de 007 originel, Roger Moore et Pierce Brosnan en prennent plein la tête. George Lazenby et Timothy Dalton continuent quant à eux d’être princièrement ignorés par la presse dominante. Et pourtant, bien connaître la franchise, et notamment les périodes Lazenby et Dalton, aurait permis d’éviter d’asséner de sidérantes inepties comme des vérités absolues. En première ligne, Pierce Brosnan est plus ou moins vilipendé dans la presse entière, rangé aux rayons des souvenirs dont il est honteux de se remémorer les plaisirs. Heureusement, le public et les fans, eux, se souviennent de ces bons moments. La sortie du film en Angleterre le 16 novembre 2006 lève les foules, le succès est immédiat. Le 17 novembre, c’est au tour des USA d’accueillir Casino Royale. Important, le box-office du film est néanmoins relativement stable depuis Meurs un autre jour et rapporte à peine plus d’argent (et même presque rien si l’on on calcule le comparatif en dollars constants). Le public américain accepte bien ce nouveau 007, mais ne lui fait pas de triomphe exagéré. Casino Royale atteint en tout cas la 9ème place au top annuel sur le territoire, s’arrogeant au passage la somme de 167,4 millions de dollars. Il intègre donc le top 10, bat un grand nombre de concurrents, et subit les coups de boutoir de certains adversaires très appréciés du public : Pirates des Caraïbes : le secret du coffre maudit de Gore Verbinski (un ouragan, 1er), La Nuit au musée de Shawn Levy (2ème), X-Men, l’affrontement final de Brett Ratner (4ème), Da Vinci Code de Ron Howard (5ème), Superman Returns de Bryan Singer (6ème) et trois films d’animations, à savoir Cars de Joe Ranft (3ème), Happy Feet de George Miller (7ème) et L’Âge de glace 2 de Carlos Saldanha (8ème). La plupart du temps des produits sans surprise, formatés pour un public familial et peu exigeant. Casino Royale fait donc figure de challenger original, un film pour adultes, coupé d’une bonne partie de son public en bas âge.

En Europe, la popularité du film frise le délire. Dès le 23 novembre, l’Allemagne fait un triomphe au premier opus de Daniel Craig, lui donnant la 5ème place au top annuel et 5 461 490 entrées. C’est à peine 40 000 entrées de moins que pour Goldeneye, le premier Bond de Brosnan, et trois places de moins dans le classement ; mais les faits sont là : le public est plus que conquis, il exulte. D’autant que le film réunit un peu plus de 520 000 spectateurs supplémentaires depuis Meurs un autre jour. L’Âge de glace 2 (1er), Pirates des Caraïbes : le secret du coffre maudit (2ème), Da Vinci Code (3ème) et Le Parfum de Tom Tykwer (4ème) sont les seuls à passer devant lui. En France, Casino Royale sort le 22 novembre et engrange rapidement les entrées là encore. Robuste, l’ascension du film est cependant légèrement plus laborieuse que durant la période Brosnan. Avec le score final de 3 182 602 entrées, il s’échoue à environ 310 000 entrées de Goldeneye et à un peu plus de 830 000 entrées de Meurs un autre jour, soit un recul fort visible. Qu’importe, la barre des 3 000 000 d’entrées est une fois de plus franchie, avec un nombre d’entrées quasiment similaire à celui de Rien que pour vos yeux 25 ans plus tôt, l’un des beaux et fiers succès de la très lucrative période Roger Moore. Au passage, le film prendra la 9ème place au classement annuel, continuant inlassablement à loger 007 dans le top 10 français sans interruption depuis 1989. Cette année-là, il faut Les Bronzés 3, amis pour la vie de Patrice Leconte (1er), Pirates des Caraïbes : le secret du coffre maudit (2ème), L’Âge de glace 2 (3ème), Arthur et les Minimoys de Luc Besson (4ème), Camping de Fabien Onteniente (5ème), Da Vinci code (6ème), Prête-moi ta main d’Eric Lartigau (7ème) et Je vous trouve très beau d’Isabelle Mergault (8ème) pour le battre. Au niveau mondial, la situation est encore plus probante, mettant Casino Royale en 4ème position au top annuel, soit la même place que celle détenue par Goldeneye en son temps. Il n’est battu que par Pirates des Caraïbes : le secret du coffre maudit (1er), Da Vinci Code (2ème), et L’Âge de glace 2 (3ème). Avec sa popularité constante à travers les pays du monde entier, ce 21ème James Bond obtient donc la somme de 599,0 millions de dollars au bout de son exploitation planétaire. (13) Il est rassurant de constater qu’un film plutôt adulte, un thriller assez violent et comportant de l’action en quantité sage, puisse s’imposer dans un box-office mondial aussi peu étonnant de façon générale. Casino Royale n’est ni un film d’animation, ni un film de super-héros aux pouvoirs surnaturels, et s’avère une suite surprenante et courageuse comparée à la somme de suites du moment produites par les studios hollywoodiens. La preuve, s’il en fallait encore une, que James Bond n’a pas fini d’exercer sa suprématie au cinéma, toujours présent en dépit des modes qui passent. Un effet pervers cependant, Casino Royale a créé une exigence considérable autour du futur potentiel de la saga... Le prochain opus ne devra pas louper sa cible.

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(1) La préquelle, par opposition à la séquelle (ou suite), prend place avant les films déjà sortis précédemment. La préquelle raconte en outre souvent les origines d’un héros populaire, tentant d’expliquer pourquoi il est devenu le personnage que tout le monde connait. Hasardeux, l’exercice n’est pas toujours une réussite, loin de là.

(2) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(3) Expression anglophone en référence au titre du premier Batman réalisé par Chistopher Nolan en 2005, et narrant les origines du superhéros en question : Batman Begins.

(4) Jason Bourne est un héros de thrillers d’espionnage, adaptés à l’écran avec La Mémoire dans la peau de Doug Liman en 2002, La Mort dans la peau de Paul Greengrass en 2004, La Vengeance dans la peau de Paul Greengrass en 2007, ainsi qu’un opus dérivé intitulé Jason Bourne : l’héritage de Tony Gilroy en 2012.

(5) Le Parkour, ou Art du déplacement, est une activité physique qui vise un déplacement libre et efficace dans tous types d’environnements, en particulier hors des voies de passages préétablies. Ainsi les éléments du milieu urbain ou rural se transforment en obstacles franchis grâce à la course, au saut, à l’escalade, au déplacement en équilibre, à la quadrupédie... Le Parkour en tant que tel n’existe que depuis les années 1990. Il reste pour le moment une discipline peu connue du grand public et des institutions sportives traditionnelles.

(6) Voir la chronique d’Au service secret de sa Majesté.

(7) Voir la chronique de Permis de tuer.

(8) Voir la chronique du Monde ne suffit pas.

(9) L’ensemble de la franchise, tout au moins jusqu’à Permis de tuer, fonctionne grâce à une étonnante retenue d’effets, permettant dès lors de constants déploiements thématiques subtils et discrets. La surdémonstration émotive par effets plus tapageurs, hérités d’une certaine forme hollywoodienne moderne issue de sa conception du blockbuster, a fait son apparition dans Goldeneye, pour enfin atteindre de plus importantes proportions dès Casino Royale.

(10) Le cascadeur Adam Kirley a exécuté dans le film une cascade qui s’est transformée en véritable record du monde. Il a réalisé pas moins de sept tonneaux au moment où l’Aston Martin DBS V12 de Bond est pulvérisée, après une course à 120 km/h.

(11) Voir la chronique de Goldeneye.

(12) Si Felix Leiter était déjà interprété par un acteur noir dans Jamais plus jamais, c’est ici la première fois qu’il l’est dans un film de la saga officielle produite par Eon Productions.

(13) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 668,09 millions de dollars, soit autant voire davantage qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.

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Lisez l'éditorial consacré au 50ème anniversaire de James Bond

Par Julien Léonard - le 20 avril 2013