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Critique de film
Le film

Au service secret de Sa Majesté

(On Her Majesty's Secret Service)

Partenariat

L'histoire

L'agent secret 007 est appelé à la rescousse pour mettre un terme aux malversations d’Ernst Stavro Blofeld, le chef du SPECTRE. Ce dernier tente de mettre au point un virus qui mettrait un terme à toute vie végétale sur la planète. Dans son enquête, James Bond tombe amoureux de Tracy, la fille d’un chef de réseau criminel qui peut lui fournir des informations. Entre un sentiment tout nouveau pour lui et la course poursuite qui s’engage contre le SPECTRE, Bond risque bien de perdre beaucoup plus que sa vie...

Analyse et critique


Autre visage, autres humeurs

Depuis la sortie d’On ne vit que deux fois et son triomphe commercial, l’humeur est au doute et à l’inquiétude pour les producteurs de la saga. Sean Connery est parti, laissant le rôle de James Bond vacant. Rien ne semble pouvoir le convaincre de rester, il dit en avoir terminé avec le personnage et désire embrasser sa carrière d’acteur désormais débarrassée de l’ombre de son alter ego. La presse pense la franchise finie, reléguée au rang de souvenir, puisque son héros n’est plus. Or, Albert R. Broccoli et Harry Saltzman ont une toute autre opinion : la série reste bien vivante, James Bond est un héros universel, il faut simplement lui donner un autre interprète. Facile à imaginer, très difficile à faire. Dès lors, la recherche d’un nouveau visage occupe toutes les pensées des producteurs, et la presse relaye cette véritable chasse à l’homme. En parallèle, envisagée depuis le tournage de Goldfinger, l’adaptation d’Au service secret de Sa Majesté est enfin maintenue. Pour beaucoup, il s’agit du meilleur roman d’Ian Fleming, son plus émouvant aussi. Les repérages ont lieu dans les Alpes suisses et l’équipe découvre un hôtel au sommet d’une montagne, la réplique visuelle quasi exacte du Piz Gloria décrit dans le roman. L’édifice, véritable bijou architectural, sera investi par le tournage du film, moyennant de luxueux arrangements pour les décors intérieurs, dont un superbe salon rotatif disposant d’une vue imprenable sur 380°. La montagne, rien que la montagne, à perte de vue, soit un cadre idéal pour le scénario qui ne cesse de prendre de l’ampleur sous la plume de Richard Maibaum, de retour après son absence sur le projet d’On ne vit que deux fois. Syd Cain est également de retour à la direction artistique, afin de redonner à ce nouvel opus une aura plus réaliste, moins chaude, plus proche de Bons baisers de Russie. De fait, Ken Adam sera écarté de la création des décors au profit de Peter Lamont, brillant designer dont le ton et les idées plus terre-à-terre s’accordent merveilleusement avec la nouvelle direction prise par Au service secret de Sa Majesté.

Le metteur en scène est d’ores et déjà sélectionné en la personne de Peter Hunt, le génial monteur des cinq premiers films. (1) Une promotion pour celui qui a su insuffler à ce début de saga un rythme soutenu et des idées de narration intelligentes. Son montage a renouvelé les codes du cinéma d’action, presque autant que la mise en scène de Terence Young, et son empreinte est pour l’heure indéniable. Il participe donc tout naturellement au choix du futur 007, aux côtés de Broccoli et Saltzman. Parmi les acteurs approchés, Roger Moore est cette fois-ci officiellement sollicité (2) mais il doit repousser l’offre, car toujours sous contrat avec la série Le Saint qui continue d’obtenir un large succès d’audience à la télévision. Plusieurs comédiens retiennent l’attention, dont John Richardson et Anthony Rodgers. Mais le choix se porte finalement sur George Lazenby, un Australien de 29 ans (3), ancien vendeur de voitures d’occasion devenu le mannequin le mieux payé d’Europe, repéré grâce à son apparition dans plusieurs publicités. Il reste aujourd’hui le plus jeune acteur ayant incarné 007 au cinéma. (4) Son fort accent étonne, mais il promet de le travailler afin de ressembler davantage à un Anglais. Son atout : une condition physique parfaite qu’il prouve d’entrée de jeu lorsqu’il brise le nez d’un lutteur avec qui il faisait un bout d’essai. Impressionnés, Broccoli et Saltzman pensent qu’il fera très bien l’affaire. En outre, coiffé et habillé comme Sean Connery, Lazenby lui ressemble beaucoup. (5) Or c’est tout à fait ce que cherchent les producteurs, un sosie de Sean Connery. En l’occurrence, Lazenby est tout aussi grand que lui. (6) Peter Hunt est de son côté convaincu par ce jeune homme arrogant et plein d’entrain. Auréolée du succès de la série Chapeau melon et Bottes de cuir, l’élégante Diana Rigg est choisie pour incarner la future épouse de l’agent secret. Enfin, le rôle d’Ernst Stavro Blofeld est confié à Telly Savalas, acteur bien connu au crâne chauve et au physique rugueux.

Le tournage débute le 21 octobre 1968 en Suisse. Il se terminera le 23 juin 1969, après le passage rituel par les studios Pinewood. Le film possède une enveloppe budgétaire légèrement revue à la baisse après les délires d’On ne vit que deux fois, mais demeurant très impressionnante : 8 millions de dollars. (7) Cette relative économie vis-à-vis du film précédent s’explique notamment par le salaire de George Lazenby, estimé à 400 000 dollars et inférieur à celui de Sean Connery. Les conditions climatiques sont difficiles, l’équipe est isolée en haute montagne afin d’emballer des scènes d’action gigantesques. John Glen est détaché pour diriger la deuxième équipe, il sera également monteur sur le film. Pour les scènes à skis, Willy Bogner Jr. et son équipe révolutionnent l’approche visuelle. Il n’hésite pas à filmer les poursuites en skiant en avant, en arrière, maintenant parfois une petite caméra entre ses jambes, infiltrant de fait toujours l’action au plus près et donnant un sentiment de vitesse incroyable. Pour des raisons d’assurance, les acteurs ne tournent pas les scènes mais feront quelques prises devant des incrustations, une fois en studios. Le caméraman Johnny Jordan, déjà présent sur On ne vit que deux fois, s’occupe des plans aériens, harnaché sous un hélicoptère. (8) De très impressionnantes cascades sont mises en boîte, parfois avec l’acteur, toujours avec des cascadeurs émérites dont le courage, disons-le franchement, est resté légendaire tout au long de la saga James Bond. Une glissade le long d’un câble de téléphérique, une poursuite en bobsleighs, du stock-car sur la neige, rien n’est épargné à l’équipe de tournage.

Mais Peter Hunt rencontre des difficultés à diriger son acteur. En effet, George Lazenby ne veut pas jouer à la manière de Sean Connery, ce qu’on lui demande pourtant régulièrement. Il veut créer son James Bond et refuse de rester dans l’ombre de son prédécesseur. Attrapant rapidement la grosse tête, Lazenby devient ingérable et se comporte comme une star gâtée. S’aliénant une partie de l’équipe, dont le réalisateur et l’un des deux producteurs (Albert R. Broccoli), il trouve toutefois une précieuse alliée en la personne de Diana Rigg, incarnant ici la James Bond girl principale, celle qui deviendra la femme de l’agent secret dans les dernières minutes du film. Reste que, dégouté par l’aventure, en conflit direct avec Broccoli et Saltzman (même si ce dernier restera ami avec Lazenby), l’acteur annonce l’impensable, avant même que le film ne sorte : il ne fera pas d’autres James Bond, brisant ainsi le contrat qui le liait à trois films. Son agent a fini de le convaincre : ce personnage ne durera pas ; la mode est à Easy Rider, aux films tournés hors des studios ; la mort de James Bond est semble-t-il imminente. Rien n’aura jamais été plus faux dans la bouche d’un agent de star, mais Lazenby raccroche le Walther PPK pour de bon. Il reconnait aujourd’hui s’être lourdement trompé, ce qui ne l’a pas empêché de rentrer dans la légende.

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Feu, glace et dynamite

Une question brûle alors toutes les lèvres : le film est-il réussi ? Inutile de tergiverser des lignes entières, la réponse est oui. Il s’agit sans aucun doute de l’un des meilleurs films de la saga, si ce n’est le meilleur. Un mélange moderne et stylisé de romance, d’action, de suspense et de drame, non sans une jolie pointe d’humour. Les excès d’On ne vit que deux fois ont totalement disparu, de même que sa chaleur colorée et son ubris démesuré. Au service secret de Sa Majesté est un thriller d’espionnage de très haute qualité, à la fois spectaculaire et crédible, invraisemblable et mesuré, beaucoup plus proche de Bons baisers de Russie que de Goldfinger. Sa structure parfaite et très équilibrée lui permet d’installer une intrigue palpitante dans sa première partie, et de procéder à un déluge de séquences d’action dans la seconde. Il n’y a rien qui ne soit sujet au plus précis des regards, ou qui ne soit soumis à la plus intraitable des performances techniques. Commençons par Peter Hunt, sur qui l’influence de Terence Young se fait souvent sentir. Sa capacité à faire réagir le cadre de sa caméra, à toujours rechercher le meilleur point de vue et le meilleur angle donne énormément de souffle au film, le transformant en un récit épique d’une fluidité remarquable. Il privilégie par ailleurs un montage sur-découpé, agressif et d’une modernité que les blockbusters hollywoodiens actuels utilisent encore (malheureusement souvent pour le pire, si l’on se réfère à la grammaire incompréhensible d’un Michael Bay ou d’un Roland Emmerich). Ainsi, chaque séquence d’Au service secret de Sa Majesté possède un sens du rythme irréprochable : les dialogues sont toujours renforcés par une mise en scène inventive, les moments de bravoure conservent encore de nos jours une indiscutable efficacité. Un monument de force et d’embrasement dans lequel chaque technicien, chaque cascadeur, chaque chorégraphe, donne le meilleur de lui-même.

Les scènes d’action sont particulièrement nombreuses, ce qui démontre chez le réalisateur un évident plaisir à les tourner et à les rendre toujours plus difficiles. Les bagarres sont exceptionnelles, peut-être les meilleures de la série. Hunt a souvent dit que l’affrontement entre James Bond et Red Grant dans Bons baisers de Russie restait insurpassable. Il est permis d’en douter, à tel point qu’entre la séquence pré-générique sur la plage et les divers combats à mains nues présents par la suite, il ne subsiste pas une faute de goût ni le moindre sentiment de répétition. Hunt innove dès qu’il le peut, n’hésitant pas à accélérer le montage, le défilement des images (dans un processus discret et redoutable) ou même à jouer sur l’espace. Ainsi voit-on un gouffre artistique entre cette première bagarre sur la plage (rapide, effrénée, très chorégraphiée) et celle de l’entrepôt, aux sons étouffés et à l’ambiance oppressante et métallique. Très pop, son film ose le zoom et le dé-zoom, mais toujours dans un registre calculé, réfléchi et créatif. Ainsi, la scène où Lazenby, assommé, se réveille en compagnie de Blofeld est dominée par le malaise, grâce à des méthodes remarquables utilisant ralentis savamment introduits, zooms optiques et mises au point. Fabuleux, et pourtant ce n’est rien comparé aux trouvailles artistiques qui jalonnent cette nouvelle aventure. La première poursuite à ski est prodigieuse, dotée d’une photographie nocturne du plus bel effet, de prises de vues signées Willy Bogner et d’un découpage abrupt et toujours intelligible. Tout est tenté, de la fusillade à la descente sur un seul ski en passant par des chutes mortelles de plusieurs centaines de mètres du haut d’une montagne. Incroyable, tout comme la deuxième poursuite à ski, filmée cette fois-ci de jour, plus dramatique, plus violente encore (montrant l’un des poursuivants déchiqueté par un chasse-neige), et clôturée par une monstrueuse avalanche. Parallèlement, la poursuite en voitures faisant irruption dans une course de stock-cars est à elle seule un moment d’anthologie. De la glisse, forcenée, engrangeant toujours plus les kilomètres/heure, et où toutes les figures sont permises. On peut encore se demander comment l’équipe de l’époque a pu tourner de telles scènes, tant elles semblent extrêmement risquées et démentielles dans leur rendu graphique. Il reste bien sûr l’attaque du Piz Gloria, où de nombreux cascadeurs et pyrotechniciens se sont apparemment beaucoup amusés. Explosive et baroque, avec ses rafales de mitrailleuses, ses lance-flammes et ses grenades, cette attaque surpasse presque celle du volcan d’On ne vit que deux fois. Et ce n’est pourtant pas la dernière du genre, puisque une délirante poursuite infernale en bobsleighs viendra s’interposer pour accaparer toujours un peu plus le spectateur. Menée à une vitesse défiant l’imagination, et grâce à des figures invraisemblables concoctées par des doublures de choc, la poursuite possède amplement de quoi rester dans les mémoires.

Peter Hunt peut s’enorgueillir d’avoir été l’un des réalisateurs à avoir changé la face du cinéma d’action. Il offre ainsi une série de plans iconiques à son récit et à son personnage, sans que cela ne soit jamais maniériste. Rendons également justice à la photographie, aux multiples tons frais et harmonieux, créée par Michael Reed. Les nuits américaines et les couchers de soleil sont particulièrement beaux ; certaines sources lumineuses prennent une dimension miraculeuse à l’écran. Il suffit de voir Blofeld en contre-plongée sur la terrasse du Piz Gloria auréolée d’un soleil perçant, ou bien l’arrivée des hélicoptères au moment de l’affrontement final, afin de s’en convaincre. Reed parvient à rendre la Suisse exotique, passionnante, envoutante même, et cela à l’aide de l’un des plus beaux paysages montagneux jamais observés, les Alpes. Véritable visite guidée, divertissante et en perpétuel mouvement, l’œuvre de Peter Hunt nous emmène dans les airs, sur la glace et dans la neige par les moyens de réalisation les plus originaux qui soient. Avant tout cela, il filme les séquences de casino avec une grande élégance, et nous réserve une immersion en milieu urbain assez unique à ce stade de la franchise. Il est d’ordinaire très rare de voir Bond se promener en ville, parmi les gens, dans un quotidien identifiable. On peut penser que la mise en scène de Hunt possède quelque chose d’hitchcockien, car géométrique et concise, notamment dans la gestion du suspense dramatique (on pensera à l’excellente scène d’attente devant le coffre-fort de Gumbold). N’oubliant jamais les petits trucs du métier que lui a certainement appris Terence Young, il en maximalise les effets. Pour l’exemple, prenons la rencontre entre James Bond et Marc Ange Draco, qui nous a d’abord été présenté comme un ennemi potentiel. Bond vient de fermer la porte, coupant la route à ses poursuivants. Il se retourne, genou à terre, prêt à lancer un couteau. Face à l’accueil chaleureux de Draco, il  se détend et jette le couteau sur le calendrier situé derrière son protagoniste. Celui-ci se tourne et met ses lunettes : le point se fait sur le calendrier. Puis il se retourne vers Bond, enlève ses lunettes : l’arrière-plan apparait de nouveau flou. Jouant sur des effets d’optique, le réalisateur fait apparaitre le personnage de Draco sous un angle éminemment sympathique, puisque doté d’une défaillance visuelle derrière laquelle chacun pourrait se reconnaitre. Quelques secondes qui en disent long sur le raffinement général du film, subtilement conçu à tous les niveaux, jusque dans cette rencontre au dialogue intéressant et réservant quelques bons mots très amusants. Hunt compose son film avec l’esprit du monteur qu’il a été, c'est-à-dire fondamentalement tourné vers l’efficacité, habitué à peindre des personnages par des plans et non par de longs dialogues interminables.

Des superlatifs, oui, mais rarement auront-ils été utilisés au sein de la saga avec autant de force qu’ici ! Car le film n’est pas seulement un long et magnifique enchainement de séquences d’action échevelées, il est également un James Bond audacieux, à l’intrigue elle aussi moderniste. Ernst Stavro Blofeld s’est établi à la montagne, dans un centre de recherche, et prépare le virus Omega capable de créer des pandémies sur l’ensemble de la planète. Ses terribles desseins seront activés par une kyrielle de jolies femmes venues soigner leurs allergies dans le centre du comte Balthazar de Bleuchamps (derrière lequel se cache en réalité Blofeld). Des anges de la mort éparpillés aux quatre coins du globe afin de procéder à des contaminations de troupeaux et de populations par des virus mortels. Une recette diégétique en avance sur son temps, puisque la menace de guerres bactériologiques ne s’est concrétisée dans l’imaginaire populaire que durant les années 1990. L’enquête de 007 est passionnante et se déroule de manière inhabituelle. Aidé par le chef d’un puissant clan mafieux (Draco), qui détient d’intéressantes informations sur Blofeld, notre héros tombe fou amoureux de sa fille. L’alliance est originale, pour ne pas dire inattendue. Un James Bond amoureux, voilà qui devrait changer le personnage de ses habitudes. Au service secret de Sa Majesté fait preuve d’un romantisme sincère, touchant, appuyé par la belle chanson de Louis Armstrong (9), We have all the time in the world. "Nous avons tout le temps du monde" ou le coup de poignard ironique le plus glaçant jamais adressé au personnage créé par Ian Fleming. Car si l’histoire d’amour est ici magnifique et très crédible, son issue sera fatale et constituera la seule véritable fin tragique de toute la série. (10) Quelques secondes en apesanteur, silencieuses et terribles à la fois, dans lesquelles Bond se penchera sur sa femme dans une dernière étreinte d’adieu. La marque du projectile dans le pare-brise sera le dernier plan du film, symbole d’une brisure profonde qui ne se refermera jamais, expliquant sans doute en grande partie la désinvolture du personnage envers les femmes qu’il séduira sur le chemin de son existence.

C’est effectivement un James Bond différent que nous accueillons dans ce film, un James Bond plus tendre avec les femmes, moins machiste, quoique toujours très porté sur le beau sexe. Présenté jusqu’au menton, allumant une cigarette et conduisant une magnifique Aston Martin DBS Vantage, George Lazenby ne montre pas immédiatement son visage. De la même façon que Sean Connery dans Dr. No, son arrivée est mythifiée, et son « Bond, James Bond » placé au bon moment. Comme pour son prédécesseur, les femmes se retournent sur son passage, attirées naturellement vers cet homme à la fois élégant et viril. Séducteur, le Bond de Lazenby est en tous les cas moins pressant et bien moins brutal que le Bond de Sean Connery. Plus raffiné également. L’acteur australien s’approprie le personnage bien plus profondément que ce que l’on a bien voulu admettre pendant les quelques années qui ont suivi la sortie du film. A l’écran, Lazenby est James Bond, de la plus jolie des manières et avec la plus remarquable des sobriétés. Durant la préparation du film, il avait avoué à Peter Hunt qu’il n’était pas un acteur, tout au moins pas de formation. Or, la justesse de son jeu vient paradoxalement en grande partie de son inexpérience. Il n’essaie pas d’afficher des sentiments trop forts ni de souligner certains atours avec insistance. Il se contente d’être, de ressentir, sans forcément réfléchir. Il tente d’investir chaque scène en se mettant psychologiquement à la place du personnage, sans pour autant employer la méthode complexe de l’Actor's Studio. Si Sean Connery est et restera l’incarnation ultime de l’agent secret, on peut douter du fait qu’il ait pu parvenir à jouer comme le fait ici Lazenby, sur une corde différente, romantique et vulnérable. Bien loin d’un Sean Connery plein de vivacité lorsqu’il tente d’échapper à ses poursuivants au beau milieu du Junkanoo d’Opération Tonnerre, Il faut apprécier ici Lazenby pourchassé par des tueurs à Grindelwald en pleine nuit, alors que la fête du village bat son plein, pour prendre conscience de la fragilité, de la détresse et de l’humanité qui habitent le nouveau James Bond. Humain, trop humain, ce dieu du plaisir est donc descendu sur Terre afin de goûter au fruit défendu, ici l’amour, le vrai, fort et immatériel, celui qui dure toute une vie. Pour cela, il sera puni. À la mort qu’il avait si souvent moquée de tant de manières différentes dans ses précédentes aventures, il devra payer un lourd tribut : la disparition de sa bien-aimée. Très personnel, le Bond de Lazenby est bien davantage un homme qu’un super-héros, même si sa stature n’est jamais remise en cause. Le personnage est ici presque constamment dans la fuite, dans l’évitement, et il faudra attendre la dernière demi-heure du film pour que se déchaine enfin son potentiel d’agent surpuissant et inexpugnable. Il est curieux de constater que Blofled garde longtemps dans cet opus un certain avantage sur Bond, tant au niveau psychologique que logistique.

En outre, Bond n’a ici plus aucun gadget, aucune voiture aux accessoires fantaisistes, aucune autre aide que la sienne propre. Le récit permet par conséquent de rendre au personnage la débrouillardise et le sens du risque qui sont les siens au départ. En ce sens, le ton de ses aventures tranche énormément avec celui de l’opus précédent. 007 était devenu un agent hyper-technologisé, à l’opposé de ce qui se déroule désormais dans Au service secret de Sa Majesté. James Bond sort de sa chambre grâce à un petit bricolage simple mais personnel. Il arrache les poches de son pantalon pour se faire des gants et avancer sur un câble métallique gelé. Des idées de série B dans un ensemble A, soit toute la décontraction et l’abolissement des barrières selon les codes de la franchise, où l’ensemble (et surtout les petits détails) doit pouvoir composer un tout particulièrement soigné. Le Bond de Lazenby doit compter sur son corps, sur ses muscles, ce qui lui donne là aussi sa faillibilité. L’acteur offre à ce propos une prestation physique tout à fait plausible. Il bouge bien, avec souplesse, et enchaine les scènes d’action avec beaucoup d’énergie, prenant au passage quelques risques et n’hésitant pas à effectuer ses propres cascades. Son saut hors de l’hélicoptère dans la dernière partie du film, ainsi que sa légendaire glissade sur la glace, en sont de bons exemples. Il rayonne tout particulièrement dans les bagarres où ses coups sont massifs et où la mise en scène de Hunt lui procure une envergure féroce. Son James Bond frappe fort et casse du petit bois, démolissant les chambres d’hôtel et humiliant ses adversaires par sa dextérité et sa rapidité. Même les gabarits supérieurs faiblissent sous ses coups ; il est hargneux et totalement maître de ses actes. Se battre semble une seconde nature qu’il porte en guise d’instinct. Il prend des risques, mais jamais inconsidérés, excepté dans les situations extrêmes. Plus proche du Bond créé par Fleming, Lazenby en fait un être à part, un agent secret compétent mais colérique, bien plus que Sean Connery. Lazenby est de ce fait le premier à mettre sa hiérarchie en défaut, faisant écrire à Miss Moneypenny sa démission (qu’elle s’empressera de remplacer par une demande de congés). Leur relation parsemée de petits flirts devient ici plus significative, puisque l’on peut voir Moneypenny pleurer durant le mariage de Bond. Il lui lancera son chapeau dans un ultime geste d’au revoir, synonyme de respect et d’affection. M parait plus dur avec le Bond de Lazenby, plus enclin à refréner les instincts de son agent. (11) Quant à Q, il délaisse finalement sa panoplie de râleur compulsif envers 007, afin de le saluer et de lui déclarer ouvertement son soutient lors du mariage. Au service secret de Sa Majesté comporte un curieux alliage de personnages bien connus mais déclinés différemment, tout en gardant cette identité très forte que nous connaissons bien. Cette aventure repose ainsi sur l’art de faire évoluer le ton de la saga tout en gardant intacte une formule géniale bien établie.

Plus sombre est ce nouveau film, un peu plus violent aussi. L’atmosphère est bondienne à son paroxysme, tout en créant un apanage particulièrement froid, insistant sur un suspense global proéminent. Plus de tension donc, plus d’incertitudes et davantage de gravité. Sous couvert d’humour et de répliques jouissives parsemant çà et là le récit, Au service secret de Sa Majesté est dans l’ensemble un Bond peu festif, où les sentiments sont douloureux. La galerie de personnages principaux respecte cette idée à la lettre, disposant de caractères tout sauf haut en couleur. Diana Rigg, pour commencer, est une sublime Tracy Draco, future épouse de Bond. Son personnage de femme forte et vulnérable à la fois ne pouvait que s’accorder à merveille avec le héros. Elle le respecte profondément, jusque dans son métier et sa vie de joueur impénitent. C’est une femme perdue, au regard vide, dénuée de la moindre envie que nous rencontrons tout d’abord. Dépressive, Tracy ne cherche que les embêtements et les situations délicates, afin de pimenter un peu son existence. Sans repère, elle hante sa propre vie tel un fantôme en perdition, séduisant au hasard les hommes sans réellement le vouloir. Sa première relation charnelle avec Bond part de ce postulat : il l’a trouvée sur sa route, mais au lieu d’une banale histoire sexuelle elle lui offre l’amour. Bond est touché par sa fraicheur, par ce feu qui couve, presque éteint sous une glace ingrate. Dans le fond, tous deux se ressemblent énormément, dans leur approche de la vie (épicurienne, sans lendemain, échappant sans cesse aux questions de l’existence) comme dans le respect mutuel qu’ils se donnent avec tendresse. On sait que leur histoire commune ne sera pas un simple moment oublié dans le temps et les regrets, car c’est bien la première fois que Bond sèche les larmes d’une femme avec un geste de la main aussi délicat. Il ne drague pas, il ne séduit pas, il cherche à la connaître et l’aide à triompher de ses démons pour mieux la ramener du côté des vivants. A son contact, c’est Bond lui-même qui réapprend à vivre, à prendre le temps de ne rien faire d’autre qu’aimer. L’adrénaline ne lui suffit plus pour être, et pendant un certain temps, il semble reconnaitre la douceur d’une vie calme et posée. Les deux personnages forment un tout, s’entraidant l’un l’autre, s’apportant à chacun aide et réconfort pour passer ensemble les difficultés d’une vie pleine de chaos, de dangers, de peurs et de souffrances. Rarement couple aura été aussi beau dans le cinéma des années 1960.

Tracy est la seule femme qui ait sauté à pieds joints dans les aventures de 007 au point de le retrouver et de le sauver des griffes du SPECTRE. Son talent de conductrice hors pair et le self-control qu’elle affiche en toute circonstance indiquent une inclination pour l’adrénaline et l’aventure. Elle n’est pas Bond au féminin, mais elle possède tout simplement les caractéristiques et la personnalité d’un alter ego. Leur complicité est parfaite, jusque dans les scènes d’action, ce que la mise en scène s’attache à souligner. Apprécions notamment la fluidité des mouvements dans la scène où, sur les premières notes du thème musical de Barry, Bond s’enfuit d’une cabine et dévale une pente alors que Tracy démarre sa voiture pour le récupérer dans un timing parfait. La caméra suit les mouvements parallèles dessinés par la course de 007 et par la voiture de sa future épouse, jusqu’au point de jonction, mouvements synchrones et rendant compte d’une maîtrise de soi à toute épreuve chez chacun de ces deux personnages, au vu de la situation d’urgence et de l’imminence du danger. Une scène tout simplement inoubliable. Diana Rigg donne au personnage une véritable épaisseur, et surtout une grande crédibilité. Sa classe d’actrice et son élégance innée sont des atouts considérables. Son charisme rivalise avec celui de Lazenby, et force est de constater que l’alchimie est parfaite. Leur échange dans l’étable, alors que souffle une tempête à l’extérieur, est un pur moment de magie souligné par des éclairages somptueux et l’onctueuse musique de John Barry. C’est aussi la première fois que Bond s’engage à affronter son adversaire sans l’aide des services secrets britanniques. Dans la dernière partie, alors que M lui refuse toute action armée, 007 sollicite l’aide de son allié mafieux et futur beau-père, Draco. C’est son armée personnelle qui sera derrière Bond, transformant le récit en affaire de famille, en vendetta personnelle. Tel le chevalier servant allant affronter le dragon pour libérer sa princesse, Bond ira sauver sa dulcinée enlevée par Blofeld et, du même coup, sauvera le monde une nouvelle fois. Le film n’avait-il pas débuté par une scène où l’agent secret sauve sa future femme des flots et s’empare de ses chaussures laissées sur la plage ? (12) Le symbole est très clair. En ce sens, le mariage apparait comme l’issue heureuse d’un conte de fées achevé pour l’un comme pour l’autre, et dont la rupture (violente, traumatisante) laissera le héros privé de sa moitié, privé de sa rédemption.

Parmi les autres personnages, notons celui du père de Tracy, le fameux Marc Ange Draco, interprété par un Gabriele Ferzetti toujours aussi délicieux. Criminel de grande classe, il est spécialisé dans les commerces illégaux douteux mais animé par un sens moral aigu. Mafieux, machiste, parvenu, Draco est typiquement le genre d’homme que Bond ne fréquenterait pas au-delà du cercle professionnel. En d’autres circonstances, il aurait peut-être même été amené à l’assassiner de sang-froid. Comme les détours scénaristiques de ce film, les alliés de Bond y apparaissent comme des contresens vis-à-vis de ce que la franchise développait jusqu’alors. Dangereux, l’homme n’en n’est pas moins attaché à la vie, et attaché à sa fille comme un père protecteur qui ne sait plus comment s’adresser à son enfant. Sa fille est l’objet de sa plus grande attention ; elle occupe pour lui une place primordiale. Enfin, le désormais très célèbre Blofeld apparait sous les traits de Telly Savalas, acteur redoutable dont la prestance physique est bien plus importante que celle de Donald Pleasence dans On ne vit que deux fois. Son Blofeld est sportif, intelligent, poète et romantique. Il possède séduction et charisme, tout en investissant personnellement les scènes de bravoure. Skieur émérite, il dirige ses hommes et prend part à l’action de façon permanente. Bien différent du personnage dépeint jusqu’alors, qui était entièrement et logiquement dévolu au crime, on découvre en lui un personnage esthète. Il va jusqu’à succomber aux futilités de l’étiquette, en cherchant à satisfaire l’insatiable désir de se faire un nom dans la haute noblesse. Il se présente ainsi sous le patronyme de Comte de Bleuchamps, propriétaire d’un centre de recherche scientifique. Il s’agit en réalité du nouveau QG du SPECTRE, fief douteux duquel émanent de sombres desseins. Luxe, confort et volupté, les intérieurs du Piz Gloria sont à ce titre de superbes décors composés par un Peter Lamont aux ressources illimitées. Un cadre dantesque au sommet du monde, pour celui qui veut le gouverner. Le scénario a infléchi la direction de la série vers des personnages plus mûrs, plus intellectuels, ce qui se ressent considérablement dans les dialogues et les situations intimes. Les anges mortels de Blofeld sont également au centre d’une trouvaille diégétique géniale combinant érotisme, danger et perversité. À travers un montage adoptant clairement un point de vue phallocrate, ces femmes déploient leurs charmes et nous apparaissent dans toute leur démesure : piailleuses, coquines, affamées, sexuellement libérées. On s’effraierait presque de voir notre pauvre James Bond au centre d’une telle hydre à dix têtes. En héraldiste passionné (13) devant prouver l’appartenance de Blofeld à la noblesse, il engage alors une interminable présentation de blasons familiaux et autres symboles qu’il rehausse d’allusions sexuelles. Inventé pour les besoins de son enquête en milieu hostile, son personnage est alors un tel condensé de manières et d’affabilité que l’idée de son homosexualité traverse infailliblement l’esprit du spectateur. L’ultime preuve d’un progressisme britannique amusant et libéré de la censure, où James Bond s’amuse à entretenir une couverture entachant sa virilité hétérosexuelle.

Enfin, il est indispensable de mentionner le travail titanesque accompli par John Barry pour la musique du film. Signant son quatrième chef-d’œuvre d’affilée pour la série, il offre indubitablement l’une des plus belles bandes originales jamais composées dans l’histoire du cinéma. Les musiques d’action sont extrêmement travaillées et variées, de même que les tonalités romantiques souvent présentes tout au long du récit. Le canon de Binder dans lequel s’avance George Lazenby est suivi d’un thème bondien réorchestré avec la présence d’un instrument le dotant d’une couleur froide. Dès l’ouverture, en suivant la musique de Barry, le spectateur sait que le film sera différent et plus sombre. Les morceaux joués pendant le pré-générique brillent par leur créativité, amplifiant les bagarres sur la plage et introduisant la sensation de mystère. Le thème principal s’avère exaltant, soulignant les poursuites à skis mais aussi et avant tout le générique de Maurice Binder. Sur fond bleu, pendant que s’égrainent plusieurs images des films précédents dans un sablier (symbolisant l’écoulement du temps), ce générique fait absolument tout pour nous rassurer : l’acteur a changé, mais le James Bond que vous aimez sera bel et bien présent. (14) John Barry a visiblement été très inspiré par cette nouvelle aventure puisque son œuvre regorge de grands moments, de la séquence chez Gumbold à l’attaque du Piz Gloria en passant par les tête-à-tête entre Bond et Tracy. Jusqu’au bout, le film aura bénéficié de l’entière maîtrise de ses créateurs, pour le meilleur, rien que pour le meilleur.

Au service secret de Sa Majesté est un chef-d’œuvre du film d’aventure, l’un des plus grands films d’action jamais réalisés, ainsi que l’un des meilleurs James Bond jamais produits, si ce n’est le meilleur, en tout cas le plus beau et le plus émouvant. Parfait du début à la fin, le film manie feu, glace et dynamite avec un évident génie, aidé en cela par la performance d’une distribution formidable. Jamais un James Bond n’aura été aussi unique en son genre, preuve absolue de l’amour des producteurs pour leur franchise et de l’intérêt qu’ils tentent toujours de relancer, quoi qu’il en coûte. Un film à tout jamais culte. James Bond reviendra très prochainement, pour Les Diamants sont éternels, mais sous quel visage ? Le défi est lancé, il sera relevé.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

La promotion d’Au service secret de Sa Majesté pose un certain nombre de problèmes. George Lazenby ayant annoncé avant même la sortie du film qu’il ne ferait pas d’autres James Bond. Cette annonce prématurée fragilise d’emblée son image auprès du public qui s’apprête à le découvrir dans le rôle. Les relations avec les producteurs sont toujours tendues, la publicité autour du film se fait sans Lazenby. Cet état de fait se répercute dans un premier temps sur les affiches : aucune d’entre elles ne fait réellement la part belle à l’acteur. S’il est toujours au centre des projets graphiques, dans une position de skieur émérite ou cocktail et pistolet en mains, c’est Diana Rigg qui occupe une place de choix, presque à égalité avec lui. Une première dans la saga, ce qui amenuise d’autant plus l’importance du nouvel acteur vis-à-vis du public. Pire, le nom de George Lazenby n’est pas situé près du titre, comme c’était le cas pour Sean Connery, mais inscrit en bas des visuels, aux côtés des autres noms importants du film, sans autre forme de distinction. Un désaveu de la part des producteurs qui auraient certainement souhaité que cela se passe autrement. Mais devant des relations difficiles avec leur acteur ainsi que son départ instantané, il ne leur reste plus qu’à vendre James Bond avant toute chose, et non plus son interprète. D’autres affiches en font néanmoins davantage une star, puisqu’on peut parfois le voir trônant au centre d’un groupe de jeunes femmes qui se pâment devant lui. La campagne d’affichage est en tout cas très réussie, grâce à des trouvailles graphiques explosives renouvelant l’efficacité des deux films précédents, c’est-à-dire Opération Tonnerre et On ne vit que deux fois. Le slogan principal est même largement inspiré de celui d’Opération Tonnerre : « Far up ! Far out ! Far more ! » Partout est scandé « James Bond is back », finissant d’enterrer les probabilités d’arrêt de la franchise. Les bandes-annonces déferlent sur les écrans, la formule semble plus séduisante que jamais. Des poursuites à skis, en voitures, en bobsleighs et diverses scènes d’action impressionnantes sont annoncées, sans oublier un romantisme sincère et une véritable histoire d’amour inattendue. Autrement dit, ce Bond-là va faire mal, c’est entendu ! De nombreuses jeunes femmes sont également exhibées, de même que tout ce qui pourrait rappeler les motifs premiers de la saga, afin de ne pas dérouter le public. Un Bond différent donc, mais familier. La présentation du film est risquée, jouant sur un équilibre subtil entre terrain connu et innovation. Le succès commercial sera-t-il au rendez-vous ? Pour la première fois depuis les débuts de James Bond à l’écran, les producteurs ne sont pas entièrement rassurés, bravant de surcroît une presse calamiteuse.

Une chose est certaine, la réputation d’échec commercial que le film traine derrière lui depuis plus de 40 ans est totalement fausse. L’Angleterre et les USA reçoivent tous deux la sortie du film le 18 décembre 1969, comme habituellement, pour les fêtes de Noël. En Angleterre, le film cartonne rapidement grâce à un excellent démarrage. Les résultats se confirmeront sur la longueur, malgré une baisse sensible. Aux USA, le film fait une recette presque moitié moins importante que celle d’On ne vit que deux fois, avec un total de 22,7 millions de dollars au box-office. La chute est sévère mais en partie jugulée, car le film parvient tout de même à se classer 5ème de l’année. C’est donc un franc succès, quoique bien en retrait par rapport à l’époque Sean Connery. Au service secret de Sa Majesté engrange heureusement beaucoup d’argent à l’international. En Allemagne, l’érosion est effarante mais le film réussit à décrocher la 5ème place de l’année avec un total de 4 000 000 d’entrées. Partout, le film se vend très bien, confirmant son statut de succès planétaire. La France sera probablement l’un des rares pays à véritablement bouder le film, mais en limitant une nouvelle fois les pertes. Aidée par une vigoureuse promotion, la sortie nationale dans l’Hexagone s’est pourtant effectuée en avant-première mondiale, le 12 décembre 1969. Ce nouvel opus démarre plus timidement alors qu’il profite une fois encore d’une forte combinaison de salles. Il fonctionnera sur la durée, atteignant le score honorable de 1 958 172 entrées, prenant ainsi la 14ème place au box-office de l’année. Un succès commercial là encore, mais il faut avouer que c’est la première fois que James Bond n’apparait pas dans le top 5 de l’année, relégué même au top 20. Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone (1er), Le Cerveau de Gérard Oury (2ème), Le Clan des Siciliens d’Henri Verneuil (3ème), Z de Costa-Gavras (4ème), ou Hibernatus d’Edouard Molinaro (5ème) ont eu raison du panache de notre espion bien-aimé dont le nouveau visage ne revient de toute évidence pas au public français. (15) Mais les mauvaises langues auront eu tort, James Bond reste une valeur sûre et solide, avec un box-office mondial total de 87,4 millions de dollars. (16) Un énorme résultat, certes en retrait pour la franchise depuis la période dorée symbolisée par Goldfinger et Opération Tonnerre, mais permettant au film de devenir l’un des plus importants succès commerciaux de l’année 1969. Au service secret de Sa Majesté aura été extrêmement rentable, les producteurs mais aussi George Lazenby peuvent en être très fiers. Il va cependant devenir essentiel de relancer la série à son plus haut niveau, afin d’en assurer la longévité.

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(1) Peter Hunt n’a, cela dit, que supervisé un montage définitif pour On ne vit que deux fois, film sur lequel il était avant toute chose réalisateur de la deuxième équipe.
(2) Dans son autobiographie, Roger Moore raconte qu’il n’a été approché pour le rôle qu’à partir du premier désistement de Sean Connery. L’idée selon laquelle il fut approché dès 1962 ne serait qu’ une rumeur, ou tout au moins une discussion entre producteurs qui n’est de toute évidence pas remontée aux oreilles de l’acteur anglais.
(3) Les acteurs ayant incarné James Bond font tous partie du Commonwealth. Sean Connery est écossais, George Lazenby australien, Roger Moore anglais, Timothy Dalton gallois, Pierce Brosnan irlandais, et Daniel Craig anglais.
(4) Sean Connery avait 32 ans pour son premier James Bond (Dr. No) et 37 au moment de son premier départ de la série (On ne vit que deux fois). Il reviendra dans Les Diamants sont éternels à 41 ans, puis dans le non-officiel Jamais plus jamais, à 53 ans. Jeune, Connery faisait déjà très mature, y compris physiquement. George Lazenby a investi le rôle à 29 ans (Au service secret de Sa Majesté) et en est parti tout de suite après. Roger Moore, apparaissant jeune durant de nombreuses années, a commencé à interpréter Bond à 46 ans (Vivre et laisser mourir) pour le laisser à 58 ans (Dangereusement vôtre). Timothy Dalton a commencé à 41 ans (Tuer n’est pas jouer) et s’en est allé à 43 ans (Permis de tuer). Pierce Brosnan est arrivé dans Goldeneye à 42 ans et il est parti après Meurs un autre jour, à 49 ans. Daniel Craig a commencé sur Casino Royale à 38 ans, il a désormais 44 ans pour Skyfall.
(5) George Lazenby était allé chez le coiffeur afin d’avoir une coupe de cheveux comme Sean Connery. Il voulait mettre toutes les chances de son côté, il a par ailleurs acheté un costume de luxe préalablement destiné à Connery, et qu’il a juste fallu rallonger au niveau des bras. La légende raconte que Broccoli, chez son coiffeur habituel, aurait aperçu Lazenby dans un miroir, lui-même en train de se faire coiffer. Lazenby parti, Broccoli aurait dit à son coiffeur « Ce type ferait un très bon James Bond. Mais on dirait un businessman qui a réussi. » En réalité, Lazenby avait fait exprès de s’y trouver au même moment.
(6) Les interprètes de James Bond ont toujours été très grands. Sean Connery mesure 1m87, George Lazenby 1m88, Roger Moore 1m85, Timothy Dalton 1m88, Pierce Brosnan 1m84... Daniel Craig fait figure d’exception, puisqu’il mesure 1m78.
(7) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.
(8) Johnny Jordan, déjà victime d’un accident sur On ne vit que deux fois (il eut une jambe sectionnée en altitude par un hélicoptère situé trop près en-dessous de lui), se tuera tragiquement l’année suivant Au service secret de Sa Majesté sur le tournage de Catch 22.
(9) Il s’agit de la dernière chanson interprétée par Louis Armstrong durant sa longue carrière. Il décèdera trois mois plus tard.
(10) La fin du film Casino Royale est également tragique, à cause de la mort du personnage de Vesper, mais les dernières secondes semblent indiquer quelque chose de plus léger, plus respirable, avec son héros en posture bondienne menaçant l’homme qu’il est venu appréhender (soutenu par le thème musical mythique du personnage).
(11) Notons qu’il s’agit du premier film de la saga où l’on nous montre la maison de M. Ce sera la seule et unique fois jusqu’à l’arrivée de la période Daniel Craig, dans laquelle il n’est pas rare de voir M (désormais une femme) chez elle, au lit ou prête à prendre son bain.
(12) C’est à cet instant-là que George Lazenby déclare, sur un ton ironique : « Ce n’était jamais arrivé à l’autre ». « L’autre » faisant directement référence à Sean Connery. Un clin d’œil destiné au public.
(13) James Bond se fait passer pour un héraldiste durant une bonne demi-heure de film, ce qui laisse le loisir à George Lazenby de créer un personnage succulent. Pour que le déguisement soit parfait jusqu’au timbre de la voix, le réalisateur choisit d’utiliser le doublage. Ainsi, lorsque James Bond est déguisé, c’est Georges Baker, l’acteur incarnant le véritable héraldiste Sir Hilary Bray, qui donne sa voix à Lazenby. L’acteur retrouvera ensuite sa voix originale, dès lors que les masques tomberont.
(14) Le film souligne cette filiation avec les opus précédents à deux autres reprises. Tout d’abord, quand un balayeur de l’entrepôt de Draco sifflera l’air de Goldfinger. Ensuite quand 007 rentrera dans ses bureaux à Londres, et qu’il sortira quelques objets d’un tiroir : le couteau de Honey Rider (Dr. No) ou encore un cigare à oxygène (Opération Tonnerre)...
(15) Au service secret de Sa Majesté reste encore aujourd’hui le James Bond qui a le moins marché en France, et l’un des deux seuls à ne pas avoir atteint la barre des 2 000 000 d’entrées (aux côtés de Tuer n’est pas jouer en 1987). Néanmoins, et en regard de sa position dans le top annuel, cela reste un beau succès.
(16) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 539,80 millions de dollars, soit autant qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.

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Lisez l'éditorial consacré au 50ème anniversaire de James Bond

Par Julien Léonard - le 30 novembre 2012