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Critique de film
Le film

Tuer n'est pas jouer

(The living daylights)

Partenariat

L'histoire

Après que James Bond a aidé un officier soviétique à traverser le Rideau de fer pour passer à l'Ouest, il découvre avec stupeur que celui-ci a été retrouvé puis kidnappé. L'enquête le mène sur les traces d'une belle violoncelliste, Kara Milovy, qui va l'entraîner dans une suite de situations dangereuses, avec comme paroxysme une base militaire en Afghanistan où il doit stopper un trafic d'armes...

Analyse et critique


Fontaine de jouvence

La sortie de Dangereusement vôtre s'est bien déroulée. James Bond est toujours aussi populaire, bien que son succès connaisse de nouveau une érosion importante. La saga doit être rafraichie, et Bond rajeuni. D'un commun accord, Albert R. Broccoli et son ami Roger Moore décident d'en rester là. Après sept films et une fidélité à toute épreuve, l'acteur anglais délaisse discrètement le rôle, tout à fait conscient de son âge trop avancé pour continuer à sauver le monde. L'horizon est dégagé, et se pose rapidement la question de savoir dans quelle direction emmener le personnage, afin de remonter dans les hauteurs suprêmes du box-office. Michael G. Wilson suggère à Broccoli de rajeunir Bond au point de raconter sa jeunesse, comment il a pu devenir cet homme d'action qu'il est aux yeux du monde entier. Broccoli refuse catégoriquement, il est pour lui hors de question de procéder ainsi : le public n'est pas prêt pour cela, il veut pour le moment continuer à apprécier les aventures d'un héros solide et mature. L'idée fera cependant son chemin et se concrétisera bien plus tard. (1) Pour l'heure, le nouveau scénario propose un héros de son temps, à nouveau plongé parmi les craintes de la guerre froide : Soviétiques, rideau de fer, conflit en Afghanistan... Dana Broccoli suggère à son mari d'engager Timothy Dalton, un acteur dramatique gallois. Celui-ci avait été plusieurs fois approché depuis 1968, mais il avait à l'époque refusé, arguant avec raison qu'il était bien trop jeune pour interpréter 007. Aujourd'hui, il a l'âge requis (2) et l'expérience nécessaire. Acteur de théâtre et de cinéma habitué au registre classique, shakespearien ou historique, il a développé avec le temps un charisme ombrageux et un jeu naturellement intelligent qui séduit énormément les producteurs. Dalton est intéressé, mais doit malheureusement décliner cette opportunité, car il doit honorer ses engagements de comédien sur le film Brenda Starr de Robert Ellis Miller. Broccoli lance alors une série d'auditions pour trouver le nouveau James Bond. Parmi les candidats figure l'excellent Sam Neill (3) dont l'approche convainc tout le monde, à l'exception de Broccoli lui-même. Finalement, ce dernier se rappelle du jeune acteur venu accompagner sa femme, Cassandra Harris, sur le tournage de Rien que pour vos yeux voici quelques années. (4) Un certain Pierce Brosnan, alors débutant et qui avait fait forte impression parmi les membres de l'équipe de tournage. Entre temps, il a triomphé des deux côtés de l'Atlantique dans la série télévisée policière et humoristique Remington Steele. Il est appelé afin de passer des auditions. Son charme suave, sa classe naturelle et son aisance dans les bagarres comme dans les scènes romantiques lui donnent la stature rêvée. Les tests fonctionnent, et apparaissant comme le successeur idéal, Brosnan est rapidement choisi à l'unanimité.

L'acteur est aux anges, jouer Bond est un rêve qu'il entretient depuis longtemps, presque depuis l'enfance. Tout semble se passer dans le meilleur des mondes, et des photographies de promotion sont rapidement mises en boîte. Sur l'une d'elles, on peut y voir Brosnan poser aux côtés de Broccoli, de John Glen et du clap du film. L'annonce officielle ne peut néanmoins pas être faite dans l'immédiat. En effet, la série Remington Steele, bien que stoppée, prévoit une clause spécifique de renouvellement possible dans une période de 60 jours. Il faut simplement patienter. Personne ne semble intéressé par l’avenir de la série, et Brosnan n'est pas inquiet. Il se voit déjà sur les affiches, Walther PPK au poing et incarnant le nouveau 007. Comble de malchance pour lui, alors qu'arrive le 59ème jour et que la signature du contrat doit être établie dans à peine quelques heures, l'acteur reçoit un coup de massue : le programmateur en chef de la NBC, un certain Brandon Tartikoff, décide de profiter du futur statut de star mondiale de l'acteur pour lancer la mise en chantier de nouveaux épisodes de Remington Steele. Sa popularité devrait sans aucun doute booster les audiences. Il empêche Brosnan de refuser, le menaçant de le poursuivre en justice et de lui réclamer 20 millions de dollars de dommages et intérêts. En parallèle, Tartikoff propose à Albert Broccoli d'arranger le planning de tournage de la série de manière à faciliter le tournage du James Bond. Broccoli s'emporte et refuse catégoriquement, confiant rageusement à son interlocuteur que personne n'irait payer pour voir au cinéma un acteur que l'on peut voir gratuitement à la télévision. Les échanges en resteront là, et Brosnan est remercié. L'acteur est alors au fond du gouffre et ne sait pas encore qu'il s'apprête à entamer la période la plus difficile de sa vie. Heureusement, le destin saura venger cet affront... Car Bond n'en n'a pas terminé avec lui, loin de là. Timothy Dalton est recontacté, on lui propose à nouveau le rôle. Le tournage de Brenda Starr terminé, il est libre et ne voit aucune raison de refuser cette proposition alléchante. Il accepte avec joie et s'engouffre dans le projet avec un grand sérieux. Le scénario est donc en partie réécrit afin de coller à la personnalité de l'acteur. Présenté durant une conférence de presse très attendue, Dalton expose sa vision de James Bond, plus sombre et plus subtile que par le passé. Il séduit tout le monde, des producteurs aux journalistes, et semble ravi d'entrer dans la légende. Le Bond nouveau est arrivé, la confection du film peut enfin commencer.

Tuer n’est pas jouer est budgété à hauteur de 40 millions de dollars (5), pour un tournage s’étalant du 29 septembre 1986 au 13 février 1987. Plus cher que les précédents films, il devra permettre à Dalton de bénéficier d’une entrée en matière très explosive, en mettant les pieds au beau milieu du conflit Afghan et en participant à une vraie bataille entre Soviétiques et Moudjahidines. De son côté, l’acteur touche un salaire très important mais raisonnable de 2 millions de dollars, ce qui soulage davantage la production que durant la période Roger Moore. Invités prestigieux, le Prince Charles et sa femme, Lady Diana, viendront en visite sur le tournage. L’anecdote sera immortalisée par Diana brisant une bouteille de verre (en sucre, spécialement conçue pour les tournages) sur la tête de son mari. L’équipe est plutôt détendue, et tout le monde se rend rapidement compte à quel point Dalton imprime formidablement la pellicule. Très investi, il tient de surcroît absolument à s’immerger dans l’action autant que possible en exécutant lui-même de nombreuses cascades. A Vienne, John Glen tourne les scènes prévues au Volksopera, dans la salle de concert du Schönbrunn Palace et dans le parc d’attraction du Prater. La fameuse grande roue, la Riesenrad, sur laquelle Bond et Kara s’embrassent passionnément, était déjà présente dans le film Le Troisième homme, réalisé par Carol Reed en 1949… Un film sur lequel Glen avait été assistant monteur. Six jours après la fin du tournage, Albert R. Broccoli est promu Officier de l’Ordre de l’Empire britannique. Sa contribution à faire rayonner la culture anglaise dans le monde entier n’y étant évidemment pas étrangère. Roger Moore est encore dans toutes les mémoires, mais tout le monde reste confiant et n’a aucun doute : Ce nouveau James Bond, mélange de romantisme, d’action explosive et de raffinement culturel, connaitra un grand succès.

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Ce Bond est dangereux

L'arrivée de Timothy Dalton marque une étape importante dans l'histoire du cycle bondien, pour ne pas dire essentielle. Il apporte non seulement la fraicheur indispensable à une saga qui commençait à ronronner un peu, mais aussi sa jeunesse, sa fougue et son approche dramatique idéale du rôle. Acteur de théâtre rompu au répertoire shakespearien, il dévoile un James Bond plus mature, plus austère, plus humain et finalement plus proche de la création littéraire de Ian Fleming. Mieux, sans Dalton, pas de Daniel Craig. Dire que ce dernier lui doit tout serait commettre une belle erreur, mais il est incontestablement influencé par son prédécesseur qui lui a dégagé le terrain et ouvert le champ des possibles. Plus fin et beaucoup moins monolithique que Craig, Dalton reste encore aujourd'hui l'une des meilleures choses qui soit arrivée à la saga toute entière, et peut-être finalement d'un certain point de vue le meilleur de tous les James Bond... Sa période, courte mais de très grande qualité, lui a permis de rediriger la franchise vers une identité plus crédible et réaliste, quoique heureusement toujours profondément bondienne. Ainsi, pour commencer, Tuer n'est pas jouer (6) est-il l'un des opus les plus parfaits jamais réalisés. Il n'a certes pas la folie d'Opération Tonnerre, la gravité et l'extrême précision rythmique d'Au service secret de Sa Majesté, et encore moins le gigantisme exotique de L'Espion qui m'aimait. Mais il a pour lui une structure diégétique et visuelle extrêmement aboutie, un soin particulier à son atmosphère et un respect de l'univers bondien confinant au classicisme le plus rigide tout autant qu'à une modernité de ton absolument réjouissante. Il s'agit d'un Bond hyper contemporain, froid mais très touchant, respectueux de la tradition et tourné vers son époque. A la manière de Skyfall vingt-cinq ans plus tard, ce Bond réussit un parfait alliage de ce qui fait son identité la plus essentielle et la plus captivante, tout en permettant au personnage de se réinventer et de procéder à une mutation aussi discrète que passionnante. Pour beaucoup, Tuer n'est pas jouer n'est qu'un épisode de plus, récréatif et bien réalisé, sans génie particulier, et surtout très anonyme au sein d'une saga qui compte plusieurs périodes mythiques. Mais ce serait sans compter la perfection continuelle que le film apporte en son cœur, tout entier dédié à une certaine idée du cinéma populaire intelligent et respectueux de son public. Si Tuer n'est pas jouer est aussi sublime, c'est justement parce qu'il n'est que l'incarnation parfaite et pleine de sagesse d'une formule toujours aussi pimpante et séduisante. Un film à l'image de son acteur principal, à savoir discret, sobre, efficace, et surtout très humain. Et il faut l'aimer, savoir l'observer, cette fameuse justesse de ton, pour en retirer toute la saveur et l'insondable performance artistique. Or, il n'est quasiment pas un seul aspect qui fasse défaut au film, qu'il s'agisse de son scénario très bien écrit et complexe, ou bien de son habillage d'une beauté plastique renversante. Apte à plaire à tous les publics, ce nouvel épisode peut sans problème se joindre au peloton de tête des James Bond les plus appréciés, en dépit de son statut de film oublié, méconnu, et à redécouvrir absolument.

Le scénario convoque les meilleurs instants de la deuxième heure d'Octopussy, son atmosphère de guerre froide pittoresque quasi polaire et son intrigue tortueuse, ici amplifiée. Plus réaliste, plus conventionnelle au premier abord, l'histoire de Tuer n'est pas jouer est en réalité d'une intelligence rare, avec ses méchants crédibles, son arrière-plan politique et historique synchronique des évènements de l'époque, ainsi que ses gadgets impensables mais très bien intégrés à un ensemble moins fantasque qu'auparavant. On y retrouve également le romantisme et l'humanité d'Au service secret de sa Majesté et de Rien que pour vos yeux. James Bond est de nouveau un agent de terrain attaché aux ordres de ses supérieurs, ne les transgressant que lorsque la situation l'exige réellement. Il est un être réfléchi, inventif, et développe une très fiable acuité vis-à-vis des personnes qui l'entourent. Il réagit aux situations avec un véritable sens des responsabilités, affichant régulièrement une attitude parfaite sur le terrain, en dépit d'un tempérament parfois sanguin. Son instinct joue par ailleurs un rôle primordial. Malin et faisant constamment preuve d'initiative, il parvient tout aussi bien à affronter des dangers imprévus. Peu importe la difficulté, il sait se tirer d'affaire grâce à son savoir-faire et à ses qualités physiques. Il rappelle en ces lieux à quel point Bond était à une époque un homme intelligent et intuitif, athlétique et débrouillard. D'une certaine manière, Dalton est sans aucun doute l'acteur le plus proche de la conception bondienne déployée dans Au service secret de sa Majesté avec George Lazenby. Il joue ici le garde du corps et le tireur d'élite, aidant un transfuge à passer à l'ouest du Rideau de fer avec l'aide d'un pipe-line. (7) Les informations que les services britanniques pensent obtenir de ce fuyard, le général Georgi Koskov, apparaissent vitales et nécessaires : il faut résoudre le mystère entourant un exercice ayant mal tourné à Gibraltar pour des agents britanniques. Un tueur visiblement à la solde du général Leonid Pushkin a été intercepté et tué par Bond. Le mystère reste donc entier. Il semble qu'il s'agisse d'une vieille opération datant de l'ère Staline, Smiert Spionom (Mort aux espions), remise sur les rails par quelques Soviétiques belliqueux afin de mettre en échec les services secrets anglais. Qui est derrière tout cela ? Et que doit cacher une telle opération ? Bond doute, tout cela a l'air trop facile. Il désire mener une enquête de fond et remonter jusqu'à la source, en passant par la femme qui semblait vouloir tuer Koskov durant sa fuite : la violoncelliste Kara Milovy. En réalité, cette femme n'est que trop innocente, son seul tort étant d'être tombée amoureuse de Koskov qui, de fait, s'est servi d'elle pour faire croire aux services secrets anglais que des tueurs du KGB étaient à ses trousses. Repris, semble-t-il, par les Russes durant une opération d'enlèvement musclée en pleine campagne anglaise, Koskov s'est en fait échappé. Bond commence à comprendre et remonte les pistes qu'il dégage, pour enfin découvrir un gigantesque trafic d'armes ultra-modernes destinées à éradiquer la menace moudjahidine en Afghanistan. La Russie soviétique est alors en plein conflit dans ces contrées, et certains dissidents profitent de la confusion et du grand espace désertique du pays pour procéder au commerce illégal de cocaïne avec les Moudjahidines. Ces derniers y gagnent de l'argent pour continuer la lutte, tandis que les quelques Soviétiques concernés revendent la drogue destinée à les enrichir. Le récit est effectivement tortueux et mêle autour de 007 de multiples ramifications rondement orchestrées. Complexe, l'intrigue mérite en ce sens une attention particulière, quoique sa progression naturelle apparaisse tout à fait claire et aisée à percevoir pour le spectateur. Tuer n'est pas jouer est en outre le premier film d'action à dévoiler le conflit en Afghanistan (8) durant les années 1980, qui opposait l'armée soviétique aux Moudjahidines. Ce qui lui donne une stature idéologique dépassant le cadre bien souvent accommodant et universel de la franchise, sans non plus tomber dans le piège du film politique incompatible avec l'univers détaché et familial ordinairement entretenu par le folklore bondien.

Au milieu de tout cela, Timothy Dalton brille de mille feux, relevant la crédibilité bondienne telle un phénix sorti des flammes. Il convient d'oublier les débordements de la période Moore pour en apprécier l'entière teneur, à la fois fraiche, novatrice et diablement convaincante. Très intelligemment, Dalton effectue le lien entre la période Moore et la sienne en mélangeant sporadiquement les tons. Il convie en ce sens quelques accents d'une légèreté bienvenue à son approche plus radicale et appliquée. Son James Bond reste une création stylisée, sévère et ténébreuse. Bond est un personnage en constante rupture avec la normalité, il vit intensément, jouit assez peu des plaisirs de la vie et ne s'arrête sur rien en particulier, si ce n'est son travail. Il conduit des voitures rapides et frôle continuellement la mort en mission. Professionnel, il boit néanmoins assez souvent et n'hésite pas à affronter mille dangers. Comme le soulignait lui-même l'acteur, c'est le profil type de celui qui vit sur le fil du rasoir, constamment en équilibre précaire entre la vie et la mort. Toutefois, Bond est également ici un homme éduqué et sensible au « beau », qui va à l’opéra et semble avoir des qualités de mélomane fort peu mises en valeur habituellement. Doté d'un charisme discret mais indéniable, Dalton est beau. De cette beauté difficile cachant une nature âpre, avec ses cheveux sombres et ses yeux recelant en eux le mystère des origines du personnage autant qu'une profonde humanité tournée vers l'autre. Son timbre de voix posé fait merveille, et ses bons mots résonnent régulièrement de façon cinglante. Son Bond est un tueur chevronné, il utilise son permis de tuer avec retenue et discernement. Paradoxalement, c'est un buvard de tendresse, doux et affectueux, touché au cœur par la naïveté et l'extrême pudeur de Kara Milovy. On ne doute pas un seul instant que Bond en tombe amoureux, dès lors qu'il la serre dans ses bras et l'entoure de sa rassurante protection. Il faut absolument observer quel regard il lance à cette femme, à la fois compatissant et sensible à sa beauté simple. Il respecte les femmes et ne fait preuve de presque aucun machisme, entretenant avec elles des rapports distants. Dalton n'est guère crédible en séducteur avéré, comme le prouve cette ultime rencontre dans les dernières secondes du pré-générique. On ne l'imagine pas une seconde profiter d'un moment charnel avec cette femme en vacances, mais plutôt buvant un verre et plaisantant avec elle. Conscient de cela, le film n'insiste d'ailleurs pas sur ce point, pas plus que sur la relation Bond/Moneypenny, ici réduite à sa plus stricte utilité. Moneypenny est de nouveau cette femme transie d'amour pour 007, mais il n'y fait guère attention et préfère en rester à des rapports courtois et amicaux envers elle. A Vienne, déclinant la suite luxueuse qu'il prend habituellement dans le plus bel hôtel de la ville, il demande une suite comprenant deux chambres, pour lui et pour Kara. Dalton, c'est en fin de compte le Bond amoureux, le Bond romantique, le Bond qui demande deux chambres.

Timothy Dalton perçoit les mouvements de l'intrigue et s'adapte, faisant de 007 une machine à tuer souillée d'émotions humaines, un aventurier retord et très dangereux qui ne laisse aucune chance à ses adversaires et tient à protéger ceux en qui il croit. Pour la première fois, au-delà du simple clivage entre le bien et le mal (et par amour pour son pays), Bond est un homme de compassion capable de s'enflammer, certes modérément, pour des luttes qu'il estime justes. Il aide ainsi les Moudjahidines à fuir des poursuivants soviétiques pourvus de blindés en faisant exploser un pont, alors que rien ne l'y obligeait et que sa mission ne l'exigeait absolument pas. Le film ne cache rien des paradoxes qui animent une guerre, avec ses transactions douteuses et ses trafics divers destinés à la faire durer... Mais conscient de l'humanitaire qui se cache derrière l'horreur, Bond transgresse habilement les règles en prenant parti, quoiqu'il ait pu au départ se servir de son rapport aux Afghans comme d'un élément en faveur de sa mission. Bond est donc un homme sensé, raisonnable, perspicace, rationnel, mais bienveillant et altruiste à l'occasion. Il est à n'en pas douter habité d'une conscience qui lui donne un regard différent sur les évènements. Ce concept sera bien davantage développé dans le deuxième opus de l'ère Dalton, le prodigieux Permis de tuer. L'intelligence de l'acteur vis-à-vis de son personnage s'apprécie à chaque instant, grâce à une économie de moyens et une intériorisation du rôle sans commune mesure avec les approches plus frontales de ses prédécesseurs. Enfin, Dalton ne manque ni d'élégance ni de raffinement, revêtant bien volontiers le smoking de soirée ou le costume trois pièces avec une égale réussite, sans renier le blouson de cuir et la tenue de circonstance à l'occasion. Iconique dans cette posture de tueur maître de ses émotions, et prêt à assassiner Pushkin, Walther PPK en main et silencieux adapté, il représente plus que jamais ce tueur froid, réactif et habillé en agent de terrain passe-partout. Dalton est incontestablement un James Bond d'une mesure que nous n'attendions pas. Il égale Sean Connery en présence, George Lazenby en sportivité, Roger Moore en élégance, Pierce Brosnan en froideur et Daniel Craig en intensité, tout en les surclassant tous par sa dimension profondément humaine.

Parallèlement, Dalton est un Bond très physique, n'hésitant à pas assurer toute une part des cascades et s'immergeant dans l'action dès que faire se peut. Sa musculature aux proportions raisonnables lui donne une allure normée, quoique solide. Souple et à l'aise avec son corps, Dalton incarne également la bouffée d'air frais que la saga demandait au niveau des séquences de bravoure. Il bouge fort bien, assure les bagarres avec zèle et frappe fort, sans y mettre une once de chorégraphie esthétisante. Il se sert de ses poings et de ses jambes, mais aussi de sa tête (9) avec hargne. Les bagarres de l'époque Dalton sont probablement parmi les plus réalistes de la saga, à défaut de figurer parmi les plus belles et tonitruantes. Au niveau de l'action, le film est de surcroît fort généreux, insistant désormais sur l'aspect explosif de l'ensemble. Suite au renouveau triomphal du cinéma d'action hollywoodien incarné par Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger, James Bond se tourne vers davantage de pyrotechnie. Très modérée dans la première partie du film, malgré une splendide poursuite en voitures très explosive, l'avalanche de feu aura bien lieu dans la dernière ligne droite en Afghanistan : l'attaque du camp militaire soviétique, le décollage de Bond en avion, sans oublier la destruction du pont permettent à 007 de marcher dans les traces de Rambo II, la mission et de préfigurer Rambo III, tout en apparaissant bien plus crédible et distingué selon la formule bondienne en vigueur. Si le film est très clairement découpé en deux parties, il n'en modifie pour autant pas sa structure racée entre le début et la fin du récit, à l'inverse d'Octopussy. La première heure permet de poser les enjeux, de laisser l'intrigue se dérouler et les interrogations poindre. Nous y observons un manoir en Angleterre, au sein d'une propriété verdoyante et occupée par les services secrets britanniques, et dans lequel va se dérouler un enlèvement prémédité bien construit, avec son tueur blond sculptural, sa bagarre énergique n'incluant pas le personnage de 007 (une première dans la saga) et ses bouteilles de lait explosives (excellents effets d'immersion graphique au demeurant lors des détonations). Il est intéressant de noter que les services secrets y sont mis en valeur comme une force crédible et capable, malgré l'incapacité à empêcher l'enlèvement. Il est rare de montrer d'autres agents se battre à la place de Bond, passer à l'action et assumer la séquence dans son ensemble. La suite se déroulera en Tchécoslovaquie, et notamment à Bratislava. L'atmosphère de l'époque du Rideau de fer en Europe de l'Est est subtilement reproduite avec ses rues grisâtres, ses transports en commun bondés de gens silencieux, ses lieux froids et lugubres, sans oublier son atmosphère sévère. Bond y rencontrera la belle Kara, et devra faire un détour pour aller chercher son violoncelle dans une scène aussi romantique que doucement comique. S'ensuit la poursuite en voitures, sur la route et dans les chemins de traverse, jusque sur un lac gelé et en montagne. Tuer n'est pas jouer célèbre avec bonheur le retour de l'Aston Martin (10), présentant cet exceptionnel modèle V8, racé et sublimement carrossé. La grande classe, sans compter les gadgets de fiction qui vont avec. (11) Il convient de souligner à quel point la mise en scène de John Glen affiche un sens plastique irréprochable, multipliant les explosions et faisant sortir la voiture d'une grange juste avant que celle-ci n'explose (une image demeurée mythique).

Un passage romantique par Vienne, succombant au thriller classique en même temps qu'à la carte touristique, et par Tanger au Maroc, puis c'est au tour de l'Afghanistan de déployer sa majesté pour une seconde partie bien plus explosive et salissante. Tuer n'est pas jouer multiplie les lieux, tout en ne cédant en rien leur identité visuelle et culturelle. Ainsi la Tchéquoslovaquie se distingue-t-elle par son austérité, Vienne par sa beauté très « vieille Europe » héritée du 19ème siècle, et Tanger par sa forte concentration d'habitations (avec ses toits plats et son étendue à perte de vue). Bond parcourt ces pays et ces villes avec sagacité, non sans y entretenir un flot d'énigmes et de rebondissements dignes des meilleurs serials comme des aventures de Tintin. 007 met ainsi au point le faux assassinat de Pushkin, avec la complicité de celui-ci, afin de forcer ses adversaires de l'ombre à dévoiler leur jeu. Une idée aussi intelligente que peut être belle et esthétique la scène de poursuite sur les toits. Dalton y court, saute, s'agrippe et se sert de son environnement (une antenne TV envoyée dans la figure de l'un de ses poursuivants) comme à la grande époque d'Au service secret de Sa Majesté. Débrouillard ce Bond, comme lorsqu'il se servait de l'étui à violoncelle de Kara pour les faire glisser en bas de la montagne et passer la frontière, tout en échappant aux militaires soviétiques à skis et en véhicules blindés. Improbable, certes, mais original, dépaysant et surtout plein d'énergie euphorisante. Le spectateur en prend plein les yeux, et cela sans que jamais l'aisance de la formule bondienne ne se départisse de son esprit et de son chic fastueux. Formidable, avec ses instants de gravité suprême (lors de la mort violente de l'agent en liaison avec Bond, à Vienne) et ses sursauts colériques (Dalton sautant rageusement par-dessus une rambarde pour rattraper le tueur, et pointant incidemment son Walther PPK sur une mère et son enfant), Tuer n'est pas jouer fait de Bond un pur principe thématique de son temps, avec ses agents secrets sérieux et son intrigue forcément composite, ses tueurs implacables et ses traîtres avides de profits financiers. Toujours très actuel, puisqu'il traite du trafic d'armes et du financement du conflit dans les pays en guerre, le film parvient pourtant à demeurer un divertissement pleinement assumé comme tel jusque dans ses dernières secondes. Un exploit, surtout quand on voit les sommes de blockbusters sortant aujourd'hui sur les écrans de cinéma, et qui ne racontent rien d'intéressant au niveau de leur époque, ou bien se prennent les pieds dans une série de conjectures grossières se mariant difficilement avec le grand spectacle dopé aux effets spéciaux numériques et à l'action inutile. Dans son optique de film d'aventures et d'espionnage rythmé par les battements de l'intrigue, tout en négociant des scènes d'action regroupées autour du nœud principal, Tuer n'est pas jouer est ainsi en quelque sorte le digne hériter de Bons baisers de Russie.

Face à Bond se tient une galerie de personnages intéressants, même si peu profonds. Interprété par un très bon et démonstratif Jeroen Krabbé, Georgi Koskov est un méchant bouffon, aux allures de couard grotesque et uniquement tourné vers lui-même. On ne comprendra pas très bien ce que la belle Kara peut lui trouver de séduisant, tant son amour pour lui semble dicté par des impératifs scénaristiques légèrement brouillons. Peu importe, tant Koskov incarne une certaine idée de la veulerie et de la lâcheté, au point de rendre le personnage hautement détestable. Son homme de main, Nekros (solide Andreas Wisniewski), porte bien son nom en éminence grise de Bond, son contraire autant que son plus rude adversaire. La bagarre aérienne opposant les deux hommes à l'arrière d’un avion, juchés sur un tas de sacs d’opium filant à toute allure dans les airs, demeure l'un des grands moments fort du film, mais aussi de la saga dans son ensemble. Enfin, Brad Whitaker, le vendeur d'armes passionné d'histoire militaire et s'amusant à la refaire à l'aide de maquettes explosives, incarne le vrai méchant jugulant l'ensemble diégétique. Bouffon lui aussi, il n'est qu'un immense faux-semblant, un canular vivant. Officier passionné de stratégie, il n'est en réalité qu'un militaire renvoyé de l'armée. Il se prend pour César, Napoléon ou le général Grant dans une succession de figures de cire à son effigie. Un musée de cire incarnant l'éventail des personnalités qu'il souhaiterait endosser pour mieux leur ressembler. On peut de fait prétendre que Whitaker est l'héritier le plus direct du Scaramanga de L'Homme au pistolet d'or, un grand enfant perdu dans ses rêves de conquêtes et ses pulsions inassouvies. Whitaker est même un personnage plus problématique que son illustre prédécesseur, en ce qu'il développe un problème d'ego qui ne trouve son prolongement dans aucune matière concrète. C'est un vendeur d'armes aux théories guerrières fumeuses et au comportement régressif, sans autre existence qu'une vie rangée derrière les souvenirs de champs de batailles oubliés depuis des lustres. Il n'est, dans le fond, qu'un être fonctionnel dont les rêves de grandeur, bien trop nobles pour lui, sont dictés par le profit. Sa mort ridicule convient en réalité fort bien à sa personnalité dérangée et perdue dans les méandres de la médiocrité la plus basse. Joe Don Baker lui donne en tout cas une enveloppe saisissante dans ce qu'elle projette de grotesque chez ce personnage. Autour de Bond figurent à l'inverse des personnages plus adultes. Pushkin en est l'exemple flagrant, interprété par le très bonhomme et familier John Rhys-Davies, visage bien connu du cinéma d'aventure des années 1980. (12) Il est le chef des services secrets soviétiques, soucieux, intransigeant et fidèle à ses idéaux, capable de discuter avec Bond alors même que ce dernier le menace d'une arme. Il représente l'homme aux lourdes responsabilités tel qu'on apprécie le voir à l'écran, c'est-à-dire intelligent, fin, galant et sincère. A noter que l'on retrouve pour l'ultime fois le personnage de Gogol (13), ici non plus chef des services secrets soviétiques comme c'était le cas auparavant, mais ministre des Affaires étrangères. Ce qui lui demande une compréhension affutée et une diplomatie qu'il affichait de toute façon déjà antérieurement. On peut se réjouir de l'issue de carrière d'un personnage qui, depuis L'Espion qui m'aimait, apparaissait bien sympathique. Avec lui s'en vont les quelques rares derniers vestiges de la période Roger Moore encore perceptibles dans le film. (14)

La famille bondienne revient une nouvelle fois : un M responsable et inquiet (mais très en confiance avec 007), un Q toujours aussi drôle dans son laboratoire aux mille miracles technologiques, avec une radio lance-missile ou encore un porte-clés très spécial (15), et une Miss Moneypenny en mode mineur. La jolie Caroline Bliss lui donne une interprétation très plate, en dépit de ses grosses lunettes charmantes. Les bureaux des services secrets prennent désormais place dans une structure technologique assez froide et moderniste, avec ses écrans muraux et ses nombreux ordinateurs. Bond est enfin passé dans le monde contemporain, même si le bon vieux bureau de M reste cette antichambre du destin de 007, avec ses nouvelles missions et ses nouveaux dangers planétaires en perspective. Felix Leiter revient pour la première fois depuis Vivre et laisser mourir, sous les traits jeunes de John Terry, et derrière une nuée d'ordinateurs faisant de lui un geek (16) un peu falot. Une anomalie au sein des Leiter peuplant régulièrement la franchise, le personnage étant bien davantage un homme de terrain, sorte d'homologue américain de 007. Allié de circonstance, Kamran Shah donne une bien belle image des valeureux Moudjahidines. Aidé par la performance sobre de l'acteur Art Malik (très éloignée des clichés du genre), le personnage incarne la résistance à l'oppresseur soviétique, son adversaire entêté et prêt à tout. Sa relation à Bond est intéressante et dominée par un respect mutuel. Il se dégage du personnage une noblesse évidente qui le range parmi les plus sympathiques et charismatiques alliés de 007 au fil des ans. Il entretient en outre des rapports protecteurs et compréhensifs à l'égard de Kara qui ne dépassent jamais une saine bienveillance. Reste alors Kara Milovy, la belle violoncelliste qui ravira le cœur de tous les spectateurs un tant soit peu romantiques. Mignonne, telle une gamine innocente perdue au milieu d'un monde de faux et de méchanceté, elle navigue dans le film sans toujours réellement comprendre ce qui lui arrive. Un personnage crédible, tombé par hasard dans les tourments de la guerre froide, et qui ne vit que d'amour et de musique. La création de Maryam d'Abo en fait une héroïne très différente de ce dont on peut avoir l'habitude chez un Bond, une artiste fragile et dénuée de sex-appeal. On ne la verra jamais en maillot de bain, jamais autrement que dans une tenue pudique et cachant ses formes, et elle sera l'unique conquête de Bond dans cet épisode. Elle incarne un fléchissement de l'univers bondien envers les mœurs sexuelles dévoilées à l'écran (17), faisant de ce Bond une aventure assez chaste, bien moins érotique. Cela ne durera pas, puisque Permis de tuer reviendra à un certain état de grâce (quoique plus sobre), mais a au moins le mérite de transformer la Bond girl en tout autre chose qu'un objet sexuel ou une partenaire débilitante. La révolution est en marche, cela ne cessera d'évoluer dans ce sens à l'avenir. Kara Milovy reste une femme à part dans l'histoire de James Bond, à la fois belle et adorable, constituant une histoire d'amour mêlée d'amitié avec le Bond de Dalton. Tout en haut de la grande roue de Vienne ou lancée à la poursuite de Bond (quand elle prend une jeep et rejoint l'avion de 007 sur le point de décoller), elle emporte le public dans son sillage et crée même l'émotion. Voici un écart de conduite bondienne inattendu et bien joli.

John Glen signe son quatrième James Bond en tant que réalisateur, faisant mentir toujours un peu plus ses détracteurs concernant la qualité de son travail. Il affute continuellement sa caméra souvent intelligente, parfois gracieuse, comptant sur un montage très dynamique et une photographie en tout point sublime. Glen fait des miracles, faisant ressortir des blancs majestueux, des noirs profonds et des couleurs orangées d'une chaleur saisissante. Il offre même quelques plans tout à fait incroyables, dans le désert, notamment lors d'une chevauchée matinale des Moudjahidines, entre poussière, champs de lumières incandescents et ombres portées du plus bel effet. Si sa mise en scène a toujours été intéressante et plastiquement superbe, on peut dire qu'il a atteint avec Tuer n'est pas jouer une sorte de point culminant dans le bon goût, l'élégance et le raffinement d'un spectacle total. Il fait de Bond non pas une entreprise de dévastation à l'américaine, mais un divertissement harmonieux qui continue de séparer 007 de la kyrielle de films d'action sortant à la même époque. Il est inutile de chercher en Tuer n'est pas jouer le symbole de l'évolution technique et graphique de l'époque. Il a certes adopté certaines images et quelques postures contemporaines, mais sans rien sacrifier de son aura unique et intemporelle. D'aucun lui reprocheront de ne pas assez tenter l'aventure de l'immersion, d'autres préféreront y voir l'œuvre d'un esthète préférant la contemplation et l'iconique. Très tonique, Tuer n'est pas jouer refuse cependant tout apparat frénétique, développant sa propre rythmique. On lui en sera gré, car à l'image d'un futur Quantum of Solace trop négligemment absorbé par l'influence de Jason Bourne, on n'aurait ici guère apprécié de voir Bond se « ramboïser ». Glen multiplie les trouvailles et cadre talentueusement l'action, n'hésitant pas à reléguer certaines explosions en arrière-plan, soit la meilleure façon de donner au public l'impression (vérifiée, cela dit) qu'il se trouve en face d'un film aux moyens considérables qui peut se permettre de placer sa pyrotechnie derrière, devant et partout ailleurs. Dans le pré-générique, il offre également à Timothy Dalton une première apparition à l'écran mythifiant son visage : l'acteur se tourne vers la caméra pour regarder la chute assourdissante d'un autre agent secret et montre ainsi ses yeux uniques, les cheveux au vent, cristallisant les émotions de son personnage en une fraction de seconde, tandis que le cadre de la caméra effectue un discret travelling avant dans sa direction. Tel Sean Connery dans le club Le Cercle (18) ou George Lazenby sur la plage (19), Glen a fait entrer Dalton par la grande porte, en fixant son visage dans une magnifique étreinte artistique.

Le pré-générique est de surcroît une belle réussite technique, avec sa poursuite échevelée, son James Bond agrippé et fonceur, et la chute finale dans le vide alors que le héros ouvre une nouvelle fois son parachute. Un exploit technique de premier ordre, sans fioritures et doté de quelques cascades aériennes absolument merveilleuses (la chute libre des premières secondes, la chute maîtrisée de Bond dans les dernières secondes). Le générique de Maurice Binder vient dévoiler la chanson titre : si le travail de l’artiste ne figure pas parmi ses plus beaux, la chanson est en revanche une grande réussite. Le groupe pop A-Ha participe ainsi à la plus belle chanson des années 1980 pour la franchise, et l'une des plus emblématiques de manière générale, notamment grâce à son refrain fédérateur. Pour la première fois, James Bond ne se satisfera pas d'une seule mélodie et permettra l'écoute de deux autres chansons, des Pretenders cette fois-ci. La première, Where has everybody gone, accompagne Nekros lors de ses meurtres, une chanson rock, agressive et traversée par quelques cuivres hurleurs très bondiens. La deuxième, bien plus douce, épouse la gentillesse et le romantisme du personnage de Kara Milovy, en concluant le film durant le générique de fin. If there was a man est une balade sucrée dont le thème reste longtemps en mémoire. Ce qui nous amène à présenter l'ultime participation de John Barry à un James Bond, l'une des plus belles musiques qu'il ait jamais composées. Ses travaux entrent dans une synergie totale avec le film et en rehaussent la qualité déjà conséquente. Les orchestrations se marient idéalement avec des sonorités synthétiques modernisant l'approche de Barry, insufflant une nouvelle dynamique aux séquences de bravoure. L’artiste reproduit le tempo luxuriant et confortable des deux derniers opus avec Roger Moore, pour en rajeunir le concept dès lors que l'action explose à l'écran. Le thème bondien est parfois métallisé, ainsi que toujours accompagné par les cuivres. Barry lance une musique énergique, fraîche, audacieuse, totalement surprenante, et retrouve le feu sacré de son âge d'or. Si ses compositions antérieures étaient d'un niveau exceptionnel (on pensera surtout à Octopussy et Dangereusement vôtre), force est d'avouer qu'il n'avait pas écrit de plus belle et plus complète bande originale depuis Au service secret de Sa Majesté. Ses efforts touchent la grâce du tragique et embrassent la jeunesse trépidante du nouvel interprète et de tout ce qu'il représente. John Barry quitte dorénavant James Bond et s'en va sur un chef-d'œuvre de la musique de films, un de plus.

Moderne, relativement complexe, stylistiquement très beau, parcouru de moments de bravoure scandaleusement réussis et de cascades hautement périlleuses, mais aussi attachant et mené par un Timothy Dalton extraordinaire, sans oublier une très charmante Maryam D'Abo, Tuer n'est pas jouer incarne le plus essentiellement du monde le nouveau souffle que la saga James Bond se devait de retrouver. Trop sage argueront certains, évincé par d'autres opus plus célèbres et célébrés, ce film reste toutefois un monument de l'univers bondien, discret, sans débordements attractifs déraisonnables, et qui ne demande qu'à retrouver le public qu'il a toujours amplement mérité. Quant à Dalton, il ne pouvait mieux cibler son approche, ni mieux la contrôler, grâce à ses talents d'acteur virtuose, juste et sincère. De la tête aux pieds, il est Bond, James Bond, sans jamais céder une seule seconde aux influences écrasantes de ses prédécesseurs. Il a créé un personnage fort, habité, sombre et humain... Car il y a incontestablement des ténèbres en ce Bond-là, et Timothy Dalton va très prochainement les libérer de toutes leurs forces.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

La sortie du nouveau James Bond est soigneusement préparée autour de la personnalité de son nouvel interprète. Timothy Dalton est plus dur, plus sérieux, plus sombre... Le slogan annonce fièrement : « The new James Bond… Living on the edge » (celui qui vit sur le fil du rasoir). Cette idée est entièrement reprise de la première conférence de presse et des propos de Dalton concernant sa future interprétation. Un autre slogan annonce sobrement : « The most dangerous Bond. Ever. » C’est d’ailleurs ce que recherche la campagne de publicité, à créer une aura sobre autour de 007. Il devient dès lors une franchise plus mature, plus froide, moins archaïque et, disons-le, nettement plus orientée vers le film d’espionnage classique mais moderne. L’affiche principale présente Timothy Dalton dans la posture la plus mythique de Bond, au centre d’un canon de Maurice Binder bleu et face à une femme vue de dos (dont les formes féminines sont aisément devinées au travers du tissu de sa robe). Armée d’un pistolet, elle représente le danger autant que le désir. Sublime, le projet graphique met en plein dans le mille et confine au génial. Mais d’autres projets d’affiches marquent les esprits. Sur l’une d’entre elles, on y apprécie Dalton en gros plan, arme à la main et près du visage. L’essentiel est dégagé : le Walther PPK, le regard sombre de l’acteur, sa chevelure abrupte. Une autre affiche, beaucoup plus classique, présente Dalton au centre d’un canon de Binder blanc, autour duquel se précipitent les éléments du film, à savoir la voiture aux multiples gadgets, la Bond girl, des engins blindés, des cavaliers, des explosions... Un magnifique condensé de l’univers bondien remis au goût du jour. Les bandes-annonces mettent l’accent sur l’action explosive et les nombreuses cascades sophistiquées, tout en mettant en valeur le physique sportif de l’acteur. La bande-annonce américaine ne présente dans un premier temps que quelques images du pré-générique, frénétiquement montées, autour d’un jeu de mot : « Dalton. Dangerous. » Les journaux relaient cette nouvelle aventure avec enthousiasme. Le nouveau 007 est accueilli à bras ouverts, et l’incarnation de Dalton est louée pour ses très évidentes qualités dramatiques. La franchise revient plus en forme que jamais pour sa quinzième aventure, celle qui devra convaincre le public que Bond est toujours ce qui se fait de mieux en matière de divertissement et de grand spectacle intelligent. En outre, Tuer n’est pas jouer sort l’année du 25ème anniversaire du héros à l’écran, ce qui permet aux distributeurs de concocter une campagne sans précédent : Timothy Dalton et Maryam d’Abo sont au centre du battage médiatique. La sortie britannique, le 29 juin 1987, donne lieu à une ruée dans les salles obscures. Le succès est énorme ! Le terrain est plus que jamais fertile, le public américain devrait donc suivre. Et c’est le cas dans un premier temps, avec un superbe score les premiers jours d’exploitation suivant la sortie le 31 juillet. Mais le film marque rapidement le pas, octroyant à Bond un résultat final de 51,1 millions de dollars, à peine mieux que précédemment pour Dangereusement vôtre. La raison est simple, Dalton est trop peu connu aux USA, à l’inverse d’un Pierce Brosnan dont les aventures télévisuelles ont triomphé sur le petit écran. La cuvée 87 joue de malchance en tombant face à une flopée de blockbusters hollywoodiens toujours plus nombreux et plus forts à cette époque : Trois hommes et un bébé de Leonard Nimoy (1er), Le Flic de Berverly Hills 2 (3ème), Good Morning Vietnam de Barry Levinson (4ème), Les Incorruptibles de Brian De Palma (6ème), L’Arme fatale de Richard Donner (9ème), Dirty dancing d’Emile Ardolino (11ème), Predator de John McTiernan (12ème), Robocop de Paul Verhoeven (16ème)... Sans être catastrophique, la fin d’exploitation de Tuer n’est pas jouer n’est pas terrible, logeant le film à la 19ème place de l’année. Le film d’action anglais, bondien dirons-nous, est peut-être un peu trop raffiné pour un public américain dopé à la testostérone dans les années 1980. Et pourtant, l’ensemble s’avère explosif et très rythmé. Mais rien n’y fait.

Ce succès en demi-teinte va malheureusement imprégner la France dès l’ouverture des festivités le 16 septembre. Le film commence mollement et s’écroule assez vite sur la durée. Pire, James Bond repasse sous la barre des 2 000 000 d’entrées pour la première fois depuis Au Service secret de Sa Majesté en 1969, avec un score final de 1 978 347 spectateurs rassemblés. A peine supérieure au résultat du James Bond avec George Lazenby, cette contre-performance mine un peu les espoirs des producteurs d’imposer Dalton dans l’hexagone. Car jusqu’ici, le public français a toujours été un très fidèle admirateur des aventures de l’espion préféré de Sa Majesté, et cela en dépit d’une baisse sensible concernant le dernier Bond de Roger Moore. L’opus avec Dalton perd environ 450 000 entrées vis-à-vis de Dangereusement vôtre, et pas moins de 1 500 000 si l’on compare avec L’Espion qui m’aimait. Et autant ne pas discuter de l’âge d’or symbolisé par l’ère Sean Connery dans les années 1960... La comparaison serait cruelle. Le film est battu en France par Crocodile Dundee de Peter Fairman (1er), Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci (2ème), Platoon d’Oliver Stone (5ème), Les Incorruptibles (7ème), Le Flic de Beverly Hills 2 (9ème), Full Metal Jacket de Stanley Kubrick (10ème), sans oublier un Stallone pourtant en nette perte de vitesse avec Over the top de Menahem Golan (13ème). Tuer n’est pas jouer termine 14ème, une place confortable mais encore située dans le ventre mou du top annuel. Roger Moore semble beaucoup manquer au public français, et il n’est pas sûr que la chose s’améliore à l’avenir. En Allemagne, le film sort un peu avant, le 13 août. Très gros succès confirmé par une 6ème position pour l’année 1987, Tuer n’est pas jouer y rassemble 3 106 367 spectateurs. On perd plus de 1 000 000 d’entrées depuis Octopussy, mais seulement 260 000 entrées depuis Dangereusement vôtre. Le film n’est cette année-là battu que par une poignée de productions hollywoodiennes, dont Dirty dancing (1er), Crocodile Dundee (3ème) ou Le Flic de Beverly Hills 2 (4ème). Nous sommes loin des délires antérieurs, lorsque Bond engrangeait facilement le double de ces entrées outre-Rhin. Fort heureusement, le phénomène n’est pas identique sur le reste du monde, et ce nouveau 007 se vend très bien un peu partout ailleurs. Le film obtient donc 191,2 millions de dollars (20) au niveau mondial, se classant ainsi parmi les dix plus gros succès de l’année. Gageons que si les USA avaient suivi au-delà du raisonnable, le film aurait sans nul doute facilement dépassé la barre des 200 millions. La suite va en ce sens devoir être réfléchie. Mais Broccoli et Wilson n’en démordent pas : Timothy Dalton est un James Bond exceptionnel, et le succès a été au rendez-vous. Continuer avec lui relève de l’évidence, quitte à prendre davantage de risques pour le prochain film.

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(1) L’idée d’un James Bond débutant sera portée beaucoup plus tard par le film Casino Royale, le premier opus de la période Daniel Craig.

(2) Sur le tournage de Tuer n’est pas jouer, Timothy Dalton a 42 ans.

(3) Excellent acteur dramatique, Sam Neill connaîtra la gloire grâce au film Jurassic Park de Steven Spielberg en 1993. Il y incarnera le professeur Alan Grant.

(4) Voir la chronique de Rien que pour vos yeux.

(5) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(6) Le titre original du film (également celui de la nouvelle de Ian Fleming) est intraduisible en français. The Living Daylights (littéralement ici une formule élégante signifiant la « peur bleue ») sera donc remplacé par Tuer n’est pas jouer, un jeu de mots concentré sur un autre aspect thématique du film.

(7) L’idée du pipeline, judicieusement utilisée en ces lieux, trouvera son écho dans Le Monde ne suffit pas, durant la période Pierce Brosnan.

(8) Souvent désigné comme le premier film d’action dévoilant la guerre en Afghanistan dans les années 1980, Rambo III de Peter MacDonald n’est en réalité que deuxième. Sorti en 1988, il est précédé par Tuer n’est pas jouer, ce dernier étant sorti en 1987.

(9) Contrairement à ses prédécesseurs, Timothy Dalton se bagarre parfois en donnant des coups de tête. On peut voir cela dans le pré-générique de Tuer n’est pas jouer (quand il se bat dans la voiture avec le tueur), mais aussi dans la dernière partie de Permis de tuer (quand il met le feu au laboratoire de drogue dans l’entrepôt de Sanchez). Ce détail contribue à donner à son Bond un air plus brutal et plus agressif.

(10) L’Aston Martin n’était pas réapparue dans un James Bond depuis Au service secret de Sa Majesté en 1969.

(11) Les gadgets présents dans la voiture sont : un laser découpant, des missiles, des vitres pare-balles, des crampons sous les pneus et des skis mécaniques (afin de rouler à pleine vitesse sur la glace), un propulseur (afin d'augmenter la vitesse et de surpasser les obstacles), ainsi qu'un système d'autodestruction.

(12) John Rhys-Davies est l’éternel second rôle des années 1980 associé au cinéma d’aventures. On a pu l’apprécier dans Les Aventuriers de l’Arche perdue de Steven Spielberg en 1981, Allan Quatermain et les mines du roi Salomon de Jack Lee Thompson en 1985, Le Temple d’or de Jack Lee Thompson en 1986, ou encore dans Indiana Jones et la dernière croisade de Steven Spielberg en 1989.

(13) Voir la chronique de L’Espion qui m’aimait.

(14) Une pointe d’humour grotesque fait son apparition dans le film : la femme russe monstrueuse pressant un gardien entre ses seins, afin de détourner son attention, pendant que circule dans le pipeline le réceptacle contenant Koskov et lui permettant de passer à l’Ouest. Avec ses bips tous azimuts et son aspect invraisemblable, la scène n’aurait pas dépareillé dans un James Bond avec Roger Moore, mais présente ce défaut de faire partie d’un ensemble ici bien plus sérieux. Il s’agit de fait de l’un des rares défauts de Tuer n’est pas jouer.

(15) Le porte-clés en question contient du gaz incapacitant et une petite quantité de plastique explosif. Le tout peut être déclenché en sifflant deux airs particuliers : le gaz en entonnant les premières mesures de Rule, Britannia ! (un chant patriotique britannique), et l’explosif en entonnant le sifflement du dragueur. Ce dernier détail n’aurait également pas dépareillé au sein de la période Roger Moore. L’effet est néanmoins discret en ces lieux.

(16) Avec ses airs de jeune geek collé aux écrans d’ordinateurs et donnant ses instructions à Bond par le biais d’une oreillette, on peut penser que le Felix Leiter de Tuer n’est pas jouer préfigure en quelque-sorte le nouveau et jeune Q de Skyfall.

(17) A l’époque de Tuer n’est pas jouer, le SIDA est dans toutes les consciences. La maladie vient d’être découverte au grand jour, et l’inquiétude est partout. Le préservatif commence alors à être à la mode, supporté par plusieurs publicités. On parle de safe sex (ou « sexe sans risque » en français). Bond se met alors à en soutenir le concept, ne séduisant qu’une seule femme dans cet opus, et entretenant des rapports plus chastes et discrets.

(18) Voir la chronique de James Bond contre Dr. No.

(19) Voir la chronique d’Au service secret de Sa Majesté.

(20) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 381,50 millions de dollars, soit autant qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.

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La fiche IMDb du film

Lisez l'éditorial consacré au 50ème anniversaire de James Bond

Par Julien Léonard - le 16 février 2013