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Critique de film
Le film

Le Monde ne suffit pas

(The world is not enough)

Partenariat

L'histoire

Le magnat du pétrole sir Robert King est assassiné dans l'enceinte même du bâtiment ultramoderne des services secrets britanniques. James Bond réussit à éliminer l'auteur de l'attentat, une tueuse professionnelle travaillant pour le terroriste international Renard. Craignant que ce dernier ne s'en prenne désormais à la fille de King, Elektra, 007 se charge de la protéger. En Azerbaïdjan, où King avait commencé à exploiter un nouveau gisement pétrolifère, l'agent secret retrouve Valentin Zukovski, un ex-agent du KGB devenu mafioso, qui va l'aider dans son enquête...

Analyse et critique


Devise familiale

En toute logique, et dans un calendrier de production serré, pour ne pas dire surchargé, le troisième James Bond de Pierce Brosnan est mis en chantier peu de temps après le triomphe commercial de Demain ne meurt jamais. Il est plus que jamais question de battre le fer tant qu’il est chaud, le public doit avoir à peine le temps de reprendre son souffle. Depuis peu, Brosnan ayant acquis de la confiance en lui, et bouillonnant d’ardeur pour le personnage, fait publiquement savoir qu’il aimerait interpréter un Bond plus profond, plus sombre, plus difficile. Goldeneye lui avait permis de construire et de remodeler un personnage intéressant, mais presque immédiatement simplifié par un Demain ne meurt jamais énergique, bourrin et peu concerné par les tourments psychologiques de son personnage. Face aux réclamations de la star, et comprenant bien le fait que surpasser l’opulente pyrotechnie de Demain ne meurt jamais constituerait un défi ridicule, le duo Barbara Broccoli / Michael G. Wilson prend la décision d’envoyer 007 dans de nouvelles directions personnelles. Le Monde ne suffit pas, titre discrètement significatif concernant Bond (1), devra être plus dur, plus émouvant et s’intéresser à des personnages en souffrance. On y déplace une partie du récit en Ecosse, pays d’origine de Bond (2), des événements tragiques surgissent autour de lui, une histoire d’amour sans issue prend forme et une plus forte implication du personnage de M nourrit le récit. Comme il le rapporte ici et là dans la presse, Brosnan rêve de refaire Au service secret de Sa Majesté, un film qu’il juge magnifique et plein de ressources enrichissantes pour le personnage. Ce serait l’occasion de remettre au goût du jour cette formidable histoire et de lui redonner une deuxième vie, le film original ayant disparu des consciences depuis longtemps, car peu diffusé à la TV et conspué par une partie des fans. Les années 2000 auront fort heureusement raison de cette mauvaise réputation, en confirmant cet opus dans son statut culte légitime et unique au sein de la franchise, et cela même si un certain nombre de détracteurs ont encore le verbe dur vis-à-vis du film. George Lazenby fait savoir qu’il ne pense pas que ce soit une bonne idée, que le film est bien tel qu’il est, et qu’un Brosnan sans gadget ne fonctionnerait certainement pas auprès du public. Un point de vue discutable, mais tout à fait compréhensible. Les producteurs refusent cette idée, trop hasardeuse. Bond vient à peine de se réveiller et d’embraser le monde entier de sa force populaire renouvelée. Or, produire un film plus téméraire pourrait conduire à saborder ce nouveau souffle commercial. Le risque, s’il est effectivement pris par certains aspects du scénario, devra donc cependant être mesuré. Quoi qu’il en soit, Brosnan est ravi d’avoir cette opportunité de travailler le champ émotionnel de James Bond, et d’en extraire quelques soubresauts plus tortueux.

Le tournage du film s’étendra du 11 janvier au 25 juin 1999, en passant par l’Espagne, l’Ecosse ou encore la Turquie, sans oublier les éternels studios de Pinewood, pour un budget total fixé à 135 millions de dollars. (3) La somme est gigantesque, plus encore que pour Demain ne meurt jamais, et semble confirmer le goût de la franchise pour l’inflation démesurée. Cela étant, pour rester parmi les meilleurs films d’aventures de son époque, James Bond a besoin de moyens considérables. De son côté, Pierce Brosnan touche un salaire de 12,4 millions de dollars, progressant donc de 4,2 millions de dollars supplémentaires à chaque film depuis Goldeneye. Le Monde ne suffit pas est d’ailleurs le dernier film prévu par son contrat, il faudra dorénavant négocier son salaire pour chaque éventuel film supplémentaire. Le réalisateur Michael Apted est désigné pour concocter ce millésime 99, le dernier du siècle, le dernier du millénaire. Apted est un bon technicien qui sera capable d’insuffler un peu de profondeur au film. Parmi les scènes les plus impressionnantes, la poursuite en hors-bord sur la Tamise constitue un énorme défi pour l’équipe de tournage. Outre les autorisations nécessaires à obtenir auprès de la ville de Londres, il fallut réunir une armada de 35 bateaux pour sept jours de tournage, sans compter un Brosnan investi, exécutant lui-même une partie de la scène à près de 150 km/h sur l’eau. L’attaque des hélicoptères équipés de scies circulaires sur l’usine de caviar constitue un challenge tout aussi audacieux, mélangeant modèles réduits, modèles grandeur nature, effets numériques discrets et cascades diverses. L’usine en question est d’ailleurs entièrement construite aux studios de Pinewood, confirmant toujours plus cette idée selon laquelle James Bond se veut un divertissement sensitif, esthétiquement concret et convaincant, évitant autant que possible le trop-plein d’effets spéciaux numériques blafards et sans âme. Le superviseur des effets spéciaux est par ailleurs toujours Chris Corbould (4), un magicien extrêmement talentueux. Au niveau du casting, Sophie Marceau, Robert Carlyle, Denise Richards et John Cleese rejoignent la distribution habituelle. Avec ce possible retour partiel aux sources, James Bond s’apprête à déferler une nouvelle fois sur le monde entier.

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La parade des monstres

La période Pierce Brosnan reste sans nul doute un morceau de l'histoire de 007 à la fois craquelé, hésitant et régulièrement situé entre plusieurs volontés artistiques discordantes. Alors que Goldeneye célébrait un James Bond passionnément réécrit, et que Demain ne meurt jamais préférait revenir sur la stature simplifiée d'un personnage à peine tempéré de quelques aspérités, le troisième film tente de revenir vers les troubles de l'agent secret, mélangeant sa désinvolture à une personnalité moins légère, plus humaine. Pour Brosnan, après Goldeneye, Le Monde ne suffit pas sera ainsi la seule véritable tentative des producteurs de revenir à une formule moins évidente, au scénario plus ambigu et aux personnages plus austères. Le spectateur y croisera une multitude d'éléments intéressants, telle qu'une histoire d'amour tragique entre des êtres animés par des traumatismes différents selon les cas, un M plus creusé que d'ordinaire et prenant part aux enjeux de l'intrigue intimiste, sans oublier un récit mêlant une combinaison de motifs habituels à des velléités plus personnelles. Le Monde ne suffit pas tente vaillamment de marcher dans les traces de certains de ses prédécesseurs, tels que Au service secret de Sa Majesté ou Permis de tuer, recentrant Bond sur des difficultés psychologiques tout à fait pertinentes. Néanmoins, cette cuvée 99 ne réussira que partiellement sa mission, passant malheureusement à côté d'éléments qui auraient dû lui assurer une configuration plus aboutie. Car le film demeure plutôt sincère, proposant des personnages principaux tragiques superbement écrits autant qu'une intrigue bondienne captivante, et relatant des scènes touchantes, parfois terriblement dramatiques. Pierce Brosnan semble prendre un grand plaisir à interpréter un héros plus volontiers romantique, touché au cœur par le personnage d'Elektra King, presque manipulé malgré lui par ses sentiments. On y retrouve un Bond un peu perdu à l'occasion, quoique toujours aussi sportif et intelligent. Le Monde ne suffit pas est très certainement l'opus le plus sombre depuis Permis de tuer, tout en étant beaucoup plus dépressif que ce dernier. Les bons mots du personnage passent facilement au second plan, et l'humour parfois grotesque peine à masquer la teneur générale d'un film noir, tendu, laissant parfois à deviner une densité dramatique émouvante. Le malheur, c'est que là encore, les producteurs n'ont pas véritablement su où aller, essayant d'emmener 007 dans des contrées salissantes pour son âme (une volonté fort louable à plus d'un titre), mais pressée de garder le niveau d'action à son plus haut degré, quitte à enchainer les scènes de bravoure sans réel lien logique. Afin de plaire à tous les publics, Le Monde ne suffit pas s'accroche à tout, tout le temps. Ainsi le film s'échelonne-t-il au rythme de moments un peu épars, souffrant d'une cruelle absence de fluidité. Bond se déplace, enquête et apprend à connaître Elektra sans que ne se produise de véritable alchimie métrique. On pouvait reprocher un certain nombre de choses à Demain ne meurt jamais, comme à d'autres opus parfois discutables à propos de leurs enjeux fondamentaux, mais Le Monde ne suffit pas est le premier à ne même pas essayer de cacher son absence de liant général, un sentiment créé avant toute chose par la présence de séquences de bravoure excessivement mal intégrées à l'ensemble. Poussive, la gestion du grand spectacle est en outre assez banale, peu originale, en rupture quasi complète d'imagination. Chose rare, le réalisateur ne semble guère savoir optimiser l'impact de l'action à l'écran. En l'occurrence, Michael Apted met en scène et dirige des scènes intimistes bien plus convaincantes, filmant mieux les dialogues que les scènes de bravoure. Le Monde ne suffit pas y perd autant qu’il y gagne, alors qu'il aurait pu être un grand James Bond. Ne lui manque en fin de compte que l'inventivité et l'audace destinées à le pousser plus loin encore dans les ornières ténébreuses de l'agent secret.

Le pré-générique pourrait assez largement faire mentir ces premières lignes peu enthousiasmantes à propos de l’apanage spectaculaire déployé à l'écran. En effet, toujours aussi mémorable sous l'ère Brosnan, ce moment de grâce s'avère génial, aux idées de cascades extrêmes et à la maîtrise conséquente. De Bilbao à Londres, Bond se jette dans les airs par une fenêtre pour ensuite s'en aller poursuivre une tueuse professionnelle en hors-bord sur la Tamise, faisant au passage de cette poursuite fluviale la plus belle du genre avec celle de Vivre et laisser mourir. Confrontation à grande vitesse, explosions démesurées, sur l'eau et dans la rue, 007 se rue aux trousses de son ennemi invisible, non sans exécuter au passage plusieurs sauts dans les airs, dont un magnifique retournement sur 360° (5) pour enfin reprendre la poursuite en bateaux. Cette entrée en matière réjouira les amateurs de cinéma d'action les plus blasés par sa pèche, son entrain et sa fougue sans cesse renouvelée, culminant au sommet du Dôme du Millénaire (6), pour enfin lancer le générique. Quelques minutes très bien réalisées, survolées par la musique imaginative de David Arnold. Si celui-ci continuera sur ce rythme-là pendant l'ensemble du film, avec des morceaux la plupart du temps bien construits et une gestion dramatique bien plus probante que sur Demain ne meurt jamais, la réalisation va en revanche se relâcher. Car l'ennui, c'est que pour la première fois depuis la naissance de Bond sur grand écran, une scène pré-générique se permet de surpasser le reste du film en bravoure et en culot. La suite sera contrainte de respecter un cahier des charges parfois prometteur, mais en partie sapé à l'image, ou bien conçu sur le thème du déjà-vu, de la répétition d'un motif pourtant éculé. Prometteur, parce que la puissante confrontation dans le silo à missiles en met plein la vue avec ses gun-fights brutaux et ses explosions généreuses. La séquence ne manque pas d'atouts, même si un réalisateur plus courageux aurait transcendé l'instant par quelques trouvailles supplémentaires. Prometteur, parce que la confrontation à l'usine de caviar regorge de bonnes idées, à commencer par la présence de ces hélicoptères équipés de scies circulaires et découpant les entrepôts sur leur passage. Un danger multiple et très aiguisé poussant 007 à déployer son ingéniosité et ses gadgets. Mais les plans fixes se succèdent souvent sans réelle ampleur, et le mouvement est la plupart du temps conditionné par une vue assez étroite du potentiel de la séquence. Enfin, prometteur parce le grand final voit Bond redoubler d'efforts pour tuer Renard alors que coule le sous-marin nucléaire à bord duquel ils se trouvent. Une belle scène, intense et bien réalisée cette fois-ci, mais inférieure en potentiel impressionnant comparée aux séquences d'action antérieures. En deux mots, rien n'est parfait, aucune de ces minutes extravagantes ne converge vers quelque-chose d'entièrement satisfaisant et surtout de réellement euphorisant. Pire encore, à l’inverse de la très belle ballade à skis d’Elektra en compagnie de Bond, la poursuite qui suit brille par sa médiocrité. Concept notoirement associé à la saga James Bond, la rituelle poursuite à skis est un élément que l'on retrouve régulièrement au fil des films depuis un grand nombre d'années. (7) En ce sens, celle du Monde ne suffit pas aurait dû prendre des risques, proposer une relecture des possibilités déjà établies jusqu'ici. Rien n'y fait, et l'équipe technique commet une erreur impardonnable, à savoir confondre rythme et pyrotechnie. La mise en scène est à cet instant absolument plate, et le montage abominablement simpliste. Terminé les plans à grande vitesse réalisés par Willy Bogner (8), ou encore les fabuleuses idées d'obstacles généralement éparpillées sur le parcours de 007 afin de lui rendre la tâche difficile. Ici, Bond se contente de skier aussi vite qu'il le peut, poursuivi en plans fixes par des aéroglisseurs lui jetant des explosifs remplaçant peut-être sensément le choc de la vitesse et la pression de la situation. Il suffit de comparer une seule minute de l’incroyable poursuite à skis de Rien que pour vos yeux avec l'entièreté de cette séquence-ci pour se rendre compte à quel point ce fameux savoir-faire s'est dorénavant totalement évaporé. Bien entendu, que l'on se rassure, Le Monde ne suffit pas propose dans son ensemble un beau spectacle assez digne de son époque, et qui tient encore plutôt bien la distance de nos jours. Mais si l'on songe au niveau de créativité et d'excentricité auquel la saga nous a toujours habitués concernant la question du cinéma d'action, alors on pourra exprimer une effective déception, surtout après l'énorme choc festif incarné par Demain ne meurt jamais. Le Monde ne suffit pas aurait toutefois pu amoindrir son approche de la chose sans pour autant en banaliser la mise en scène au point de rendre ce genre d'atouts discordant, pour ne pas dire maladroit le cas échéant.

Devant ces carences routinières, le scénario propose heureusement une expérience plus combative et plus approfondie que ne l'était l'histoire de Demain ne meurt jamais. Le meurtre d'un magnat du pétrole et ami de M met le MI6 sens dessus dessous. Bond doit enquêter et protéger la fille de l'industriel décédé, Elektra King. Elle pourrait être en danger, incarnant une très probable cible des terroristes qui ont tué son père. Bond évolue donc dans le milieu du pétrole, découvrant peu à peu qu'un homme, Renard, semble gérer une entreprise visant à détruire plusieurs pipelines en Europe de l'Est... Mais il met à jour un gigantesque canular destiné à mettre au point un complot particulièrement diabolique visant à s’approprier le marché pétrolier par l’explosion d’un missile nucléaire lancé depuis un sous-marin non loin d’Istanbul. En outre, Elektra est le véritable cerveau de l'opération, traumatisée depuis son enlèvement quand elle était enfant. Complexe, le récit ménage non seulement des rebondissements narratifs très convaincants, comme lorsque Bond fait semblant de passer pour mort dans l'explosion d'un pipeline pour mieux enquêter en observant les réactions autour de lui, mais aussi des relations entre les personnages principaux faisant tout le sel de cette intrigue. Laissons cependant de côté la physicienne atomique Christmas Jones, incarnée par la très fade Denise Richards. Venant rejoindre la cohorte de personnages féminins aux noms impossibles, Jones n'est qu'un prototype supplémentaire de la James Bond girl dévolue au héros, supposée intelligente mais en réalité pur objet physique de circonstance. Assez jolie, l'actrice ne parvient toutefois pas à surmonter la vulgarisation physique comme morale de son personnage. Avec elle, la saga semble repartir au bon vieux temps des seventies, lorsque les Bond girls côtoyaient souvent la naïveté, la fausse utilité diégétique, et même quelquefois la stupidité relative d'une nature présente uniquement pour le bon plaisir du spectateur masculin. En revanche, Elektra King, c'est tout autre chose. De même que la française Sophie Marceau s'avère d'un tout autre niveau d'actrice pour lui donner corps. Belle, élégante, très distinguée, Elektra est un personnage féminin assez unique en son genre. Une manipulatrice tortionnaire, à l'intelligence rare et à l'âme déchirée. Rendue folle par l'abandon qu'elle a ressenti durant son enlèvement jadis, et ayant compris que son père n'avait rien fait pour la sauver, Elektra est le personnage tragique par excellence. C'est l'enfant douloureusement passée au stade adulte par la violence, la manipulation, et qui a dû se servir de son corps pour s'échapper. L'un de ses ravisseurs n'était autre que Renard, l'homme avec qui elle a donc ourdi ce complot depuis des années.

Elektra est un personnage assez fascinant, une sorte d'héroïne déjouée, d'une noblesse totalement pervertie, raillant ceux qu'elle considère comme ses bourreaux indirects. Son père, M, le MI6, ils doivent tous payer pour ce qu'il lui est arrivé, et endurer l'humiliation avant de disparaitre définitivement. Il faut admettre que Sophie Marceau, en dépit d'une diction anglophone légèrement désincarnée selon les scènes, s'en sort avec les honneurs, jouant certains instants de colère et de perversion avec un panache convaincant. En crise de sincérité, son personnage de manipulatrice machiavélique obsède Bond d'une manière très étrange, faisant de lui son pantin durant la première heure. On aura rarement vu l'agent secret aussi touché dès lors qu'il pose les yeux sur la vidéo de cette femme meurtrie, prostrée, filmée par ses anciens agresseurs. Bond semble mal à l'aise en sa présence, car très probablement amoureux et soucieux de lui conserver sa sécurité avant toute chose. Il déplore de la trouver méfiante envers lui comme de la voir jouer son argent sans contrainte à une table de jeux chez Zukovsky. Et pourtant, il n'y a rien d'autre chez cette femme que calcul, tromperie, asservissement de l'autre et volonté de conquête. Maladive, Elektra nimbe le film d'un malaise très prégnant, y compris dans sa relation trouble et ambigüe avec Renard. Ce dernier reste indubitablement l'un des méchants les plus émouvants et passionnants de la saga toute entière. A la suite de sa rencontre avec un agent du MI6 qui lui a mis une balle dans la tête, Renard semble avoir disparu. Toujours vivant, il est en réalité devenu un adversaire bien plus dangereux encore. La balle qu'il a reçue est restée dans son cerveau et progresse de plus en plus, tuant petit à petit toutes ses terminaisons nerveuses. Il va mourir, oui, mais d'ici là il sera de plus en plus fort, puisqu'il ne sent plus rien. La douleur corporelle lui est inconnue, remplacée par une douleur morale déchainée. Incapable de ressentir la moindre peine physique, il est donc également incapable de sentir le moindre plaisir. Amoureux d'Elektra au point de lui sacrifier le reste de sa courte vie, Renard souffre, passe sans cesse de la colère à l'adoration, vivant ses sentiments avec une ardeur infinie, afin de compenser son insensibilité corporelle. Pertinent mélange des genres aperçus jusqu'ici dans la franchise, il est à la fois le méchant invulnérable (Oddjob le Coréen dans Goldfinger, ou Jaws dans L'Espion qui m'aimait), le méchant mystérieux et charismatique (Red Grant dans Bons baisers de Russie) et le fou dangereux (Max Zorin dans Dangereusement vôtre). Si l'on avait déjà observé des méchants aux facettes multiples, fascinants pour leur capacité à alterner la cruauté et la vulnérabilité (Franz Sanchez dans Permis de tuer), c'est en tout cas la première fois que l'on a devant les yeux un méchant amoureux, capable d'éprouver sa peine au service des désirs d'une femme. Très riche, le personnage de Renard émeut parfois, lorsqu'il signifie à Elektra son incapacité à ressentir sa sensualité et à toucher son corps pour en sentir vibrer chaque parcelle, ou bien encore lorsqu'il l'embrasse pour la dernière fois, dans une étreinte désespérée. Magnifique. Et comment ne pas compatir à sa peine dès lors que Bond lui annonce la mort d'Elektra ? Puisqu'il est impossible de l'atteindre physiquement, 007 frappe au cœur et met son ennemi à terre en utilisant ses sentiments. L'espace de quelques secondes, Bond a même bien davantage l'air d'un salaud que Renard, chose vraiment étonnante et qui brille autant par son originalité que par sa fugacité. La relation Elektra / Renard demeure une jolie réussite, suffisamment exploitée pour convaincre, et remettant en lumière l'éternel schéma amoureux liant la Belle et la Bête. Et comme la saga s'est depuis la période Timothy Dalton habituée à éviter tout manichéisme primaire, on peut légitimement se demander qui est vraiment la Belle, et qui est vraiment la Bête... Sachant qu'il subsiste forcément un peu des deux en chacun de ces deux bouleversants personnages. Le Monde ne suffit pas a finalement dévié sa course du très attendu triangle amoureux, intéressant mais peu exploité, pour rejoindre la très dérangeante question de l'amour violent, sensuel, hypersexué en dépit de l'impuissance de Renard, dépassant le cadre du Syndrome de Stockholm pour intégrer l'idée barbare d'une relation presque sadomasochiste de part et d'autre, et bâtie sur un plan de mort dans la grande tradition de la saga. Envoûtant, une certaine idée de l'amour dévorant, insatiable, trompeur, sincère mais rongé par des existences en grande souffrance psychologique. D'une certaine manière, Le Monde ne suffit pas conte une histoire de sexualité déchue et d'amour impossible, signifiant la mort de la chair et l'éternité des âmes.

James Bond est quant à lui beaucoup plus tourmenté que dans Demain ne meurt jamais. Pierce Brosnan excelle dès lors qu'il doit malmener son personnage. On le voit moins confiant, absorbé par ses pensées, amoureux puis énervé d'avoir été trahi. Brosnan en fait à nouveau un tueur froid, l'arme au poing, capable d'exécuter son ennemi sans hésitation. Ce que Bond avait fait avec le docteur Kaufmann dans l'opus précédent, il le répète ici en plusieurs occasions. Il tue ses contacts à Bilbao, ou encore menace Renard d'une manière colérique. Il s'apprête ainsi, dans le bunker, à exécuter froidement son ennemi. Sur les nerfs, dans l'incapacité de comprendre ce qui l'entoure, il plaque Renard au sol, visse un silencieux au bout de son Walther P99 et le met en joue. Il est rare de voir Brosnan dans cette posture antihéroïque, la voix tremblante sous la pression d'un flux sanguin qu'il tente de contenir afin de dompter la situation. Là où Timothy Dalton contrôlait son mental et sa haine profonde par une parfaite maîtrise des nerfs, la voix grave et le timbre vif laissant largement percevoir le dégoût ressenti pour ses adversaires dans Permis de tuer, Brosnan opte pour un tueur plus fatigué encore, capable et très professionnel mais de nature instable, comme dominé par sa propre fureur. Intéressant, le personnage laisse percevoir quelque-chose de très inhabituel chez lui, malheureusement peu présent sur l'ensemble du film. Après un Demain ne meurt jamais très simpliste à ce niveau-là, Le Monde ne suffit pas offre à l'acteur l'opportunité de continuer son chemin entrepris lors de Goldeneye. Ce Bond-là est dangereux, sophistiqué, sportif et très humain, à tendance toujours épicurienne. Séquence surprenante, après avoir durement menacé Elektra, Bond la tue d'une balle de pistolet, sans hésitation, en silence. On le voit ensuite s'appuyer au-dessus d'elle, sans remords mais contemplant l'énorme gâchis d'une vie de femme qui eut pu être d'une toute autre nature. A Renard qui disait qu'Elektra en valait dix comme lui, M lui répondait qu'elle était bien d'accord. Bond lui aussi croit à cette idée, à tel point que tout le monde semble sincèrement regretter la tournure de ce désastre. Il est étonnant de constater à quel point le scénario exhorte ici les personnages principaux à avouer leurs erreurs, à en commettre d'autres, et à tomber dans leurs propres travers. Par culpabilité, M volera au secours d'Elektra et se laissera prendre au piège. Par culpabilité pour cette femme qu'il voudrait protéger, à l'inverse de toutes celles (comme le disait Alec Trevelyan dans Goldeneye) avec lesquelles il n'a pu le faire, Bond veut d'abord croire en Elektra. Amour, confusion des sentiments et des sens, perte des repères, les personnages du film évoquent ceux d'une pièce tragique où se promènent les errances du passé. Le passé, cet attribut qui les rend tous névrotiques, dépressifs, et même fous selon les degrés de leur existence. Le Monde ne suffit pas est le Bond de la fatalité, là où chaque personnage est l’objet de sa souffrance, l’acteur primordial de son destin perverti. Or, la fatalité est génératrice de monstres. Et l’on assiste dans ce film à une véritable parade de monstres, et où chacun déambule avec ses cicatrices morales et physiques, ainsi que ses vices dénaturés. Elektra s’est elle-même mutilée, se coupant l’oreille, transformant sa soif de liberté post-traumatique en soif de conquête. Renard lui fait ainsi tenir son destin entre ses mains, à savoir cette tête nucléaire qui lui permettra de conquérir le monde entier. On voit aussi Elektra torturer Bond, attaché à une chaise aux supplices destinée à lui broyer le cou. La confrontation d’ego est alors à son pinacle, entre une femme sadique profitant de ce pervers jeu de domination sexualisée, et un agent secret indomptable livrant ce qui aurait bien pu être son dernier mot d’esprit, à bout de souffle et sur le point de succomber : une véritable insulte lancée à la face de celle qui l’a utilisé en profitant de ses sentiments. Le monstre, c’est aussi M qui n’a pas hésité à utiliser auparavant Elektra afin d’accéder à Renard et de le tuer, transformant cette jeune femme en appât, en victime. Bond lui-même, comme on a déjà pu le voir jusqu'ici au fil de la saga, n'est à proprement parler pas quelqu'un de "normé", il ne profite pas de la vie au sens où un être humain l'entend communément. En outre, Bond est ici physiquement diminué, du moins en partie, à la suite d'une blessure à l'épaule dans le pré-générique. Il ne cessera par ailleurs d'en souffrir ici et là, qu'il s'agisse d'une mauvaise chute le lui rappelant ou de Renard s'en servant pour lui provoquer une réaction. La douleur que ressent Bond, c'est d’un certain point de vue la vie qui coule dans ses veines, le nerf de son existence. Puisque Bond a mal, il est vivant. Il ressent les choses de manière sensorielle, et donc fatalement sensuelle en certaines occasions. A l'inverse, Renard est déjà mort puisque son corps ne lui donne plus à ressentir. Un vivant fragilisé contre un mort en sursis, voilà une idée remarquable, très bondienne, quoique là encore peu développée. Il est dommage que Brosnan n'ait pu avoir les coudées franches pour développer davantage cette personnalité controversable, quelque peu déstructurée et, disons-le, plus difficilement saisissable. Par la suite, et cela malgré un départ plutôt séduisant, Meurs un autre jour remettra l'agent secret sur des rails binaires, situés dans la mouvance réinstaurée par Demain ne meurt jamais. Pour finir, avec sa métaphore pétrolière faisant des pipelines de véritables artères mondiales distillant l’énergie, et donc la vie, Le Monde ne suffit pas s’apparente autant à Goldfinger qu’à Dangereusement vôtre, dans cette optique de monopolisation d’une richesse à dessein d’en faire un élément de la domination du monde par le besoin en ressources. Le danger est simplement passé de l’or pur à l’or noir entretemps, donnant à ce nouvel opus des airs de variation intelligente et contemporaine.

La famille bondienne revient encore et toujours. Si M prend une autre mesure avec cet épisode, Judi Dench continuant de lui imposer sa présence mémorable, on ne peut en dire autant de Miss Moneypenny, à peine présente par quelques répliques sympathiques. Quant à Desmond Llewelyn, l'inoxydable Q depuis toujours ou presque (9), il fait ses adieux au public. Trop âgé, il présente ici ce qui sera vraisemblablement son successeur, le futur Q dont John Cleese s'amuse déjà à réaffirmer les contours. Llewelyn a le temps d'échanger avec 007 quelques mots lourds de sens. Avec le départ de l'acteur s'en va l'un des derniers vestiges de l'âge d'or bondien, témoin du passage de pas moins de cinq acteurs dans le costume de Bond. C'est avec une pensée émue que nous le voyons symboliquement quitter la scène, s'enfonçant dans les profondeurs historiques de la franchise. Que grâce lui soit rendue. Le temps d'apprécier également la nouvelle BMW Z8 gadgétisée (10), un modèle assez beau et racé mais qui n'a encore une fois pas l'apanage esthétique de l'Aston Martin. Enfin, nous apprécierons avec plaisir le retour du personnage de Valentin Zukovsky, précédemment apparu dans Godleneye. Le verbe haut, l'accent fort et la carrure d'ours en font décidément un modèle de truculence, et dont la mort, inattendue, surviendra dans un ultime élan de camaraderie antagoniste envers Bond. Assurément l'un des personnages les plus sympathiques de l'univers bondien, malgré son existence mafieuse. Du reste, le film repose ses effets sur une atmosphère assez douce, langoureuse à l'occasion, et surtout assez romantique. Il y avait longtemps que l'on n'avait plus revu un tel degré de fragilité concernant une relation amoureuse dans un James Bond. Ce que vient par ailleurs renforcer la réalisation de Michael Apted, plutôt capable à ce niveau-là. On déplorera cependant la trop importante utilisation de grossiers zooms optiques vieillissant l'approche technique du film, faisant de James Bond un adversaire ici un peu décalé si l'on le compare avec la force visuelle d'un Matrix, certes ingrat et creux, mais beaucoup plus moderniste. Les deux univers n'ont que peu à voir l'un avec l'autre, mais il suffit de comparer la réalisation impeccable et très bien découpée de Goldeneye à celle plus indolente du Monde ne suffit pas pour s'apercevoir du gouffre technique séparant ces deux films. De là à avouer que, d'un point de vue rythmique, James Bond régresse en ces lieux, il y a un pas que nous pourrions possiblement franchir. Apted est cependant pourvoyeur d'élégance, filmant bien les décors ici assez réalistes (la demeure d’Elektra, le bunker, le sous-marin...) et surtout les paysages (la très harmonieuse balade à skis, les abords maritimes d’Istanbul...) en leur donnant une patine crépusculaire, aidé en cela par une photographie assez froide, presque nocturne à mesure que le film avance. Cet opus est incontestablement plus froid que le précédent, avec ses couleurs affadies et ses lieux grisâtres. Le générique en épouse le concept, avec ses contrastes blancs et noirs, sa vision pétrolifère aux formes féminines toujours aussi belles et sa chanson langoureuse du groupe de rock Garbage, s'illustrant dans un tempo assez joli mais sans grand relief. Si la saga reste généralement imaginative et novatrice dans bien des domaines, il convient d'avouer en revanche que Le Monde ne suffit pas semble artistiquement assez quelconque. Propre, efficace, le film n'est que rarement transcendant, et cela quels que soient les éléments déployés à l'écran. A noter une utilisation dorénavant plus franche des effets spéciaux numériques, avec cette séquence de course contre la montre dans le pipeline (11), et dans laquelle Bond et Jones pilotent un véhicule d'inspection à grande vitesse. Sporadique, la touche numérique se fait au fil du temps plus visible au sein de la saga. Elle atteindra une toute autre dimension dans le James Bond suivant, Meurs un autre jour.

Le Monde ne suffit pas présente de très beaux atouts au potentiel vraiment captivant, avec son idéologie de la souffrance exaltée, qu'elle soit physique ou bien morale, parfois encore la combinaison des deux. Pierce Brosnan a trouvé dans ce très beau récit de quoi affirmer une approche interprétative plus mesurée et sincère, arrachant une partie du vernis recouvrant l'identité de 007. Malheureusement, le film ne développe pas toujours ces différents aspects autant qu'il le devrait, lorgnant régulièrement vers un retour au film d'action enjoué mais plus banal. Le manque de fluidité de l'intrigue (un peu trop sectionnée, et donc relâchée), ainsi que la réalisation triviale de scènes d'action un brin monotones, contrarient la stature d'un film qui aurait pu être bien supérieur. En l'état, même si la prise de risque est fort louable, elle n'en reste pas moins limitée si l'on considère ce que la saga a pu offrir par le passé avec Au service secret de Sa Majesté, Permis de tuer ou encore Goldeneye. De son côté, Pierce Brosnan est sauf, d'autant qu'il continue d'impressionner l'écran d'une présence sophistiquée tout à fait admirable. Mais toute la question est de savoir si les producteurs sont encore capables de prendre de vrais risques, afin de refuser le danger de standardisation d'un univers bondien qui peine véritablement à rompre sa prosaïque faconde dramatique éprouvée.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

La promotion effectuée autour du nouveau James Bond relève d’une mécanique désormais établie dans des règles pharaoniques inimaginables. Comme sur les précédents, les publicités s’arrachent 007, faisant de lui le symbole du "bien consommer" et de la mode culturelle sans égal. Comme d’habitude, on voit Bond partout, tout le temps, sans arrêt, pendant plusieurs semaines avant la sortie du film, et pendant plusieurs semaines après sa sortie. Aucun hasard, tout est calculé, au sticker de promotion près. Les affiches déboulent avec une force infernale. Certaines présentent chaque personnage important du film, d’autres le trio glamour tant promis, avec Brosnan sur fond blanc et feu, au-dessus de quelques scènes d’action enchevêtrées ainsi que les deux femmes, Sophie Marceau et Denise Richards. L’affiche teaser est phénoménale, avec sa silhouette de femme en flammes caressée par celle de l’agent secret sur fond noir. Simplissime, mais tout est là : le héros, le Walther P99 avec silencieux, une femme aux formes superbes, le logo 007 et la date de sortie signifiée sous forme de compte à rebours. Sur l’affiche principale, on observe le trio de tête (Brosnan, Marceau, Richards) aligné, entouré d’un effet circulaire présentant une carte du monde enflammée, des scènes d’action, le visage sombre du méchant, et pour la première fois le personnage de M (laissant donc apercevoir Judi Dench). La sortie britannique le 26 novembre 1999 confirme le succès attendu, Bond engrange toujours autant les entrées. Aux USA, le 19 novembre permet au nouveau film une belle entrée fracassante. Néanmoins, il doit rivaliser avec une concurrence féroce et très prolifique. Le Monde ne suffit pas perd quatre places depuis Demain ne meurt jamais, finissant 14ème au top annuel. Ejecté du top 10 américain de l’année pour la première fois depuis Permis de tuer, mais avec tout de même bien plus de succès, 007 est battu par une foule de blockbusters, soit au hasard : Star Wars, épisode I - La Menace fantôme de George Lucas (1er), Le Sixième sens de M. Night Shyamalan (inattendu à cette place-là, 2ème), Toy Story 2 de John Lasseter (3ème), Matrix d’Andrew et Larry Wachowski (5ème), La Momie de Stephen Sommers (8ème), Le Projet Blair Witch de Daniel Myrick et Eduardo Sanchez (10ème), Stuart Little de Rob Minkoff (11ème), ou encore American Beauty de Sam Mendes (13ème). Les comédies, films pour enfants et quelques projets plus indépendants ont porté leurs fruits. Dans sa catégorie, James Bond est cependant battu par des films qui utilisent énormément d’effets spéciaux numériques, démontrant la soif du public américain pour ces pratiques techniques novatrices. Trop daté 007 ? Peut-être un peu pour ce public là... Mais dans cette conjoncture impressionnante, Le Monde ne suffit pas rapporte quand même 126,9 millions de dollars. Elément quelque peu dérangeant, pour la deuxième fois dans l’histoire de la franchise le box-office américain ne suffit pas à rembourser le budget d’un James Bond. (12) Tant pis, le film va bien plus cartonner ailleurs !

En Europe, suivant l’exemple anglais, le succès reste démentiel. La France ouvre les festivités le 1er décembre, le public n’attend pas. C’est la ruée vers les salles obscures, avec pas moins de 3 599 609 entrées au total et une 6ème place au top annuel français. Battu uniquement par Astérix et Obélix contre César de Claude Zidi (1er), Tarzan de Kevin Lima et Chris Buck (toujours Disney, 2ème), Star Wars, épisode I - La Menace fantôme (3ème), Matrix (4ème) et Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell (5ème), Bond reste donc grand seigneur en gagnant de nouveau deux places dans le classement depuis Demain ne meurt jamais. Mieux encore, Le Monde ne suffit pas est à la même place dans l’Hexagone que Goldeneye quatre ans plus tôt, avec un peu plus de 100 000 entrées supplémentaires (une goutte d’eau, certes), confirmant de fait la solide constance de la franchise depuis 1995. En Allemagne, le 19ème Bond sort le 9 décembre et finit son incroyable course 4ème de l’année, avec pas moins de 5 072 138 entrées, soit presque 600 000 entrées supplémentaires depuis Demain ne meurt jamais. Le retour à un apanage plus sérieux a semble-t-il conquis le public allemand. Les seules productions à battre 007 dans ce pays cette année-là sont Star Wars, épisode I - La Menace fantôme (toujours lui, 1er), Tarzan (2ème) et Coup de foudre à Notting Hill (3ème). Au niveau mondial, la situation est très confortable. En effet, James Bond s’arroge la 7ème place au classement annuel planétaire, avec la somme totale récoltée de 390,0 millions de dollars. (13) Excessivement puissant, le résultat annonce cependant une sensible baisse si l’on prend le temps d’observer le classement et ses occupants du moment. On y croise sans surprise le nouveau Star Wars (1er), mais aussi Toy Story 2 (3ème), Matrix (4ème), Tarzan (5ème) ou encore La Momie (6ème). Excepté Le Sixième sens (2ème), les adversaires qui ont battu 007 sont des grosses machines hollywoodiennes divisées en deux catégories : les films d’animation de nouvelle génération (conçus en modélisation informatique 3D) et les films d’aventures comprenant un nombre insensé d’effets spéciaux numériques. Plus classique, voire même artisanal en comparaison, l’univers bondien n’utilise encore que modérément cette technologie. Au vu du succès rencontré par ces nouvelles techniques, Hollywood va s’engager dans cette brèche et produire de nombreux films de ce type dans les années à venir. Pour l’heure, Bond est en sécurité, facilement logé dans le peloton de tête des succès mondiaux du moment (même s’il perd trois places par rapport à ses deux prédécesseurs). Mais il va lui falloir réagir vite s’il veut demeurer au sommet. Le prochain Bond devra s’adapter une nouvelle fois, en dépit d’un univers numérique qui semble difficilement associable à son identité très humaine. Pas question en tout cas pour Bond de mourir... Ce sera pour un autre jour !

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(1) Le Monde ne suffit pas est en réalité la devise familiale de James Bond, présente sur le fameux blason que l’on a pu apercevoir dans Au service secret de Sa Majesté (durant la visite de 007 chez un héraldiste réputé) et sur lequel on peut en lire la version originale latine : Orbis non sufficit. Ce thème d’un « monde qui n’est pas suffisant » prend alors un tout son sens autour de la personnalité de l’agent secret depuis les débuts de la saga cinématographique. En outre, le choix d’en avoir fait le titre du 19ème film de la franchise signifie un évident clin d’œil supplémentaire à l’encontre de Pierce Brosnan qui souhaitait se rapprocher du film de 1969.

(2) Très impressionné par la performance de Sean Connery dans le rôle de James Bond au début des années 1960, l’écrivain Ian Fleming avait par la suite doté son héros d’origines écossaises en hommage à l’acteur. Le Monde ne suffit pas est le premier film à reprendre cette idée puisque sans y faire référence, l’action  du film se situe en Ecosse l’espace de quelques scènes. Plus tard, Skyfall reprendra cette filiation avec beaucoup plus d’ardeur et de conviction, allant jusqu’à replacer Bond chez lui, dans son pays natal.

(3) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(4) Chris Corbould a débuté sur la saga comme technicien des effets spéciaux, pour Moonraker, Rien que pour vos yeux et Dangereusement vôtre. Il est devenu le chef et superviseur du département des effets spéciaux à partir de Tuer n’est pas jouer, poste qu’il occupe depuis lors et jusqu’à aujourd’hui avec Skyfall.

(5) Ce saut dans les airs en hors-bord avec retournement sur 360° fait évidemment référence à un saut similaire, présent dans L’Homme au pistolet d’or, et à l’époque exécuté en voiture. Si les deux cascades demeurent extrêmement impressionnantes et difficiles dans les deux cas, on peut toutefois considérer le saut présent dans L’Homme au pistolet d’or comme plus impressionnant puisqu’il est l’objet de savants calculs et d’une technique de conduite hors-norme, alors que le saut du Monde ne suffit pas a été effectué à l’aide d’un matériel technologique aidant largement ce genre de résultat. Elément notable enfin, en plus de proposer cette péripétie relativement similaire, les deux films partagent de façon assez unique le même problème de forme, à savoir l’optimisation de l’action à l’écran. Et cela bien que L’Homme au pistolet d’or puisse toutefois paraitre plus élégant et sophistiqué en comparaison, bien que nettement moins explosif et généreux en propositions.

(6) Conçu par l’architecte Richard Rogers, le Dôme du Millénaire fut installé sur une boucle de la Tamise afin de célébrer le nouveau millénaire en 2000. Il fut à l’époque le plus grand du monde avec sa structure gigantesque tenue par un réseau de câbles suspendus partant de douze mâts de 100 mètres chacun et recouverte d’une toile en fibre de verre de 100 000 mètres carrés. Ce dôme fut ouvert du 1er janvier au 31 décembre 2000, abritant notamment des attractions éducatives. Il est depuis cette époque sujet à des controverses politiques.

(7) On peut apprécier deux poursuites à skis dans Au service secret de Sa Majesté, ainsi qu’une dans L’Espion qui m’aimait, Rien que pour vos yeux, Dangereusement vôtre, et d’une façon détournée dans Tuer n’est pas jouer.

(8) Willy Bogner, l’un des plus grands skieurs du 20ème siècle, a travaillé sur les cascades et la réalisation des poursuites à skis présentes dans Au service secret de Sa Majesté, L’Espion qui m’aimait, Rien que pour vos yeux et Dangereusement vôtre. Son style dynamique, sans cesse renouvelé et visuellement unique en son genre, a permis d’exécuter des scènes rentrées dans la mémoire collective.

(9) Voir la chronique de Bons baisers de Russie.

(10) Cette BMW comporte en définitive assez peu de gadgets observables à l’écran. On la voit cependant tirer un missile en direction d’un hélicoptère, à l’usine de caviar. D’autres gadgets sont présents au cour du film, tels qu’une paire de lunettes à rayons X (idée qui aurait pu avoir une utilisation plus intéressante qu’en l’état), un manteau duquel peut s’extraire une sphère protectrice ultrasolide (en quelque sorte basée sur le principe de l’airbag), un Walther P99 dégageant un flash aveuglant, une carte Visa contenant une clé ultrafine capable d’ouvrir n’importe quelle serrure normale...

(11) C’est la troisième fois que la saga utilise le pipeline comme motif diégétique. Si Le Monde ne suffit pas en fait un élément capital de son intrigue, il était possible d’en observer l’utilisation grotesque dans Les Diamants sont éternels, et inattendue dans Tuer n’est pas jouer.

(12) C’était également le cas de Permis de tuer en son temps, mais d’une façon beaucoup plus inquiétante.

(13) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 530,62 millions de dollars, soit autant voire davantage qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Lisez l'éditorial consacré au 50ème anniversaire de James Bond

Par Julien Léonard - le 23 mars 2013