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Critique de film
Le film

Permis de tuer

(Licence to kill)

Partenariat

L'histoire

Dans cette nouvelle aventure, James Bond va devoir utiliser son "permis de tuer" contre l'avis même de M, son supérieur hiérarchique. En effet, son ami Felix Leiter a été torturé (et la femme de celui-ci tuée) par le plus puissant trafiquant de drogue de la planète, Franz Sanchez. 007 est bien décidé à venger ses amis, avec l’aide d’un agent de la CIA très pugnace, la belle Pam Bouvier...

Analyse et critique


Lethal Bond

Le succès mondial de Tuer n'est pas jouer a rassuré les producteurs. Le nouveau visage de James Bond a été accepté par le plus grand nombre, en dépit d'un succès fluctuant d'un pays à l'autre. Cela n'inquiète pas Eon Productions qui, malgré les problèmes de distribution aux Etats-Unis rencontrés ces dernières années (1), continue à voir en Dalton le miracle bondien tant espéré au lendemain du départ en retraite de Roger Moore. Malgré tout, les résultats en demi-teinte obtenus aux USA convient Albert R. Broccoli et Michael G. Wilson à revoir leur approche commerciale, et donc artistique. Séduire le public américain a toujours été une obsession chez Broccoli, et cela depuis les débuts de la franchise. Or, il s'en est fallu de peu pour que 007 soit éjecté du top 20 au box-office américain pour l'année 1987. Pas question d'en rester là, il s'agit de procéder à une américanisation délicate mais affirmée du nouvel opus, afin de rappeler massivement les foules dans les salles obscures. A l'instar de Goldfinger et des Diamants sont éternels (géographiquement parlant), mais aussi de Vivre et laisser mourir et de Dangereusement vôtre (géographiquement et thématiquement parlant), il faut assurer au futur Permis de tuer (2) une carapace à fond dans son temps et apte à séduire un public américain qui raffole désormais du blockbuster explosif et violent. Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger et les nouveaux venus Bruce Willis et Mel Gibson incarnent le film d'action testostéroné, bardé de scènes de bravoure intenses et très sanglantes. Bond doit s'adapter, devenir plus violent lui aussi, faire couler le sang et salir le costume. Plus crédible, plus réaliste, plus âpre sera ce nouvel opus, à la grande joie d'un Timothy Dalton qui a désormais les coudées plus franches que jamais pour imposer son James Bond mature et torturé. Le scénario du film est entièrement articulé autour de sa personnalité et destiné à mettre en valeur tous les points forts de son interprétation. Plus encore que Tuer n'est pas jouer, Permis de tuer sera l'occasion pour lui de montrer son James Bond à lui, un homme violent et solitaire, transcendant sa soif de justice personnelle pour mieux la contrôler dans un embrasement moral faisant totalement fi de la période Roger Moore. Si Dalton est à très à l'aise dans la peau de l'agent secret, il l’est un peu moins quand il s'agit d'en faire la promotion. Soucieux de ne pas parler pour ne rien dire, et surtout de donner à la franchise le sérieux qui lui est dû, il aborde ses entretiens avec la presse d'une façon plus réfléchie et posée, moins légère et humoristique que ne le faisait Moore. Sympathique, abordable, intelligent, Dalton rencontre à l'inverse des difficultés à s'imposer de façon médiatique. Discret, il n'apparait en public que lorsque la promotion de la saga l'exige. Il ne passionne ni les tabloïds ni la presse à sensation. De fait, dégageant l'image d'un homme normal et relativement secret, il ne déclenche pas le souffle médiatique dont bénéficiaient indubitablement Sean Connery et Roger Moore. Mais la chose n'ennuie pas les producteurs qui voient en James Bond l'unique porte-étendard réellement important afin de promouvoir les films. Ils en oublient toutefois la popularité dont doit absolument disposer l'acteur incarnant 007, l'image qu'il dégage auprès du public jouant un rôle commercial essentiel plus profond qu'il n'y paraît. Dalton est un grand acteur, un grand James Bond, sans doute le plus intègre, et peut-être même le meilleur de tous. Mais il n'a pas les épaules d'une star. Et de toute évidence, il ne veut pas en être une. Il manque à Dalton ce goût pour le strass et les paillettes, ainsi que cette formidable capacité de Moore et Connery à enthousiasmer les foules durant leurs apparitions publiques. Apprécié, Dalton n'est cependant pas populaire au sens fort du terme. Un paradoxe quand on voit à quel point il apporte une saveur incomparable à la série en cette fin des années 1980, et si l'on songe à l'influence considérable qu'il aura pour la franchise quand surviendra la période Daniel Craig.

Pour l'heure, la confection de Permis de tuer s'annonce sous les meilleurs auspices, avec son gigantesque budget de 42 millions de dollars (3) et son équipe prête à en découdre avec de nouveaux défis techniques. De son côté, Timothy Dalton touche un salaire de 3 millions de dollars. Le tournage s’effectuera du 19 juillet au 18 novembre 1988, en passant par la Louisiane et la Floride, ainsi que par le Mexique et bien entendu les studios de Pinewood. Ce nouvel opus est le dernier de ceux écrits (ou coécrits) par Richard Maibaum, scénariste de treize des aventures de James Bond jusqu’ici. Il décèdera en 1991. La course-poursuite en camions citernes va évidemment occuper une bonne partie du budget et de l’équipe technique. La scène nécessite un tournage de six semaines sur la Rumorosa, une autoroute située en plein désert, à environ 100 kilomètres de la ville de Mexicali. C’est la compagnie Kenworth qui fournit les huit camions dont l’équipe a besoin (sachant que la séquence entière en fait intervenir quatre à l’écran) afin d’exécuter les très périlleuses cascades demandées. Barbara Broccoli assume l’entière production de ce segment qui monopolise des moyens considérables. En effet, cette poursuite gigantesque repose sur une logistique et un budget dignes d’un film entier. En dépit de conditions très difficiles et d’une chaleur épouvantable maintenant le tournage sous pression, la jeune Barbara arrive donc à maturité, et parvient au passage à affirmer son statut de chef capable et bourré de ressources. L’avenir est assuré : le jour où le patriarche Broccoli devra abandonner la partie, sa fille (Barbara) et son beau-fils (Michael) sauront faire face et relever tous les défis. Signe des temps, le générique de fin de Permis de tuer laisse apparaitre un avertissement contre les dangers de la cigarette. Il s’agit par ailleurs du dernier film dans lequel on peut voir James Bond fumer. Enfin, durant les projections tests, le film reçoit un accueil excellent. 80 % des personnes semblent avoir adoré cette nouvelle aventure. Tout se déroule bien, cette cuvée 89 a l’air d’être promise à un bel avenir commercial.

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La part des ténèbres

Sans l'ombre d'une hésitation, Permis de tuer demeure aujourd'hui l'une des grandes dates de la saga James Bond, l'un de ses instants de plénitude totale et suprême autour d'un projet difficile et passionnant. Longtemps conspué, oublié, mésestimé, cet opus semble retrouver l'emblème de la gloire avec le temps, même si l'on est loin du flot laudatif entourant désormais un épisode culte comme Au service secret de Sa Majesté. Permis de tuer, c'est l'incarnation d'une certaine idée du Bond ultime et adulte, l'acceptation de la psyché revancharde du personnage et de son dégoût pour l'injustice. S'il est éclipsé de nos jours par la période Daniel Craig, dont on chante volontiers les travers psychologiques et autres assombrissements bienvenus, cela ne fait pas oublier pour autant à quel point cet épisode de la période Timothy Dalton apparait abouti dans ce qu'il donne à représenter de 007 à l'écran, ni les influences essentielles qu'il entretient vis-à-vis du Bond austère et énervé de Craig. Mieux, Permis de tuer va sans doute plus loin et avec plus de finesse dans la part des ténèbres de l'agent secret, élément ici entretenu avec une grande sagacité. Comme le définit le très direct titre du film, Bond n'est pas seulement un agent secret détenant le permis de tuer... C'est un chasseur qui traque incessamment sa proie, c'est une machine à tuer, un héros paradoxal qui semble détenir naturellement en lui ce fameux permis de tuer. On a longtemps glosé sur les défauts de ce film majeur, soi-disant trop américanisé, trop dirigé vers la violence du film d'action hollywoodien contemporain. Et pourtant, Permis de tuer a fabuleusement digéré la nature américanisante de certains de ses apparats : il intègre fort bien et avec une élégance bondienne absolue la géographie américaine, le thème de la drogue (4), les personnages plus abrupts, la photographie chaude et ensoleillée dans un premier temps dominée par le bleu azur, sans compter l'une des plus belles pyrotechnies jamais utilisées dans le cinéma d'aventures. Pour certains, cet opus souffre la comparaison avec le film d'action américain du moment, tel ceux de James Cameron (Terminator, Aliens) ou de John McTiernan (Predator, Piège de cristal), incapable de renouveler sa rythmique, trop doux, engoncé dans une narration contemplative dont la viabilité efficiente s'est tarie au milieu des années 1980. Il est pourtant inutile de vouloir trouver en Permis de tuer les stigmates audacieuses de ses contemporains d'Amérique du Nord, car il continue d'incarner la nature d'un cinéma d'aventures et d'action classique, élégant, sincère, préférant une ultime fois la contemplation agressive et prenante à l'immersion frénétique. Le film met en scène James Bond, pas John McClane (5) et encore moins Martin Riggs. (6) Bond évolue dans un univers de luxe et de beauté et aborde l'action de façon régulièrement épique, ou tout au moins dans un sens du grand spectacle raffiné mais destructeur. Piège de cristal, exemple type de l'amélioration capitale suivie par le cinéma d'action hollywoodien, est une expérience de la brutalité, d'un jusqu'au-boutisme échevelé. Jouissif, son spectacle ne rentre que très difficilement en adéquation avec l'univers plus sophistiqué d'un James Bond. Permis de tuer ne fera pas exception à la règle et proposera dès lors un savoureux mélange de savoir-faire classique à l'ancienne (solide, remarquable) et de modernité stylisée, plastiquement sublime, et adaptée aux dérapages graphiques de son temps (étonnante fureur sanglante, visionnaire quant au futur plus sombre de la franchise).

Le point fort de Permis de tuer réside dans son personnage, en la direction qu'il lui a été donnée, et qui rejaillit nécessairement sur le scénario tout entier. Fidèle à son approche plus mature et très subtile du personnage, Timothy Dalton impose donc en ces lieux son style à pleine puissance. Il va bien plus loin encore que dans Tuer n'est pas jouer et fait de Bond un tueur cynique, froid, solitaire et désabusé. Bien entendu, le film conserve les nuances de la formule bondienne, avec ses Bond girls (parmi les plus belles de la saga) et ses motifs divers et variés. L'approche dramatique utilisée transforme simplement la formule en quelque chose de plus âpre et de plus violent. La base en est simple : Felix Leiter (7) se marie en Floride et Bond est son témoin. Le pré-générique débute alors. Le jour même du mariage, peu avant d'arriver à l'Église, Leiter est contacté sur le chemin par la brigade des stupéfiants qui lui fait savoir que le terrible Franz Sanchez est en Floride pour quelques minutes. Sanchez est un baron de la drogue surpuissant et dont l'influence dans le milieu est littéralement hégémonique. Il vient simplement récupérer sa fiancée qui voyait un amant en secret. Courroucé mais calme, Sanchez la bat à l'aide d'un martinet et fait tuer l'homme en question par ses sbires, en demandant qu'on lui arrache le cœur. L'atmosphère est lourde, et le méchant terrifiant. Leiter arrive en hélicoptère, armé et entouré de membres du FBI. Bond n'est que spectateur, il n'a pas le droit d'intervenir. Sanchez parvient à s'enfuir dans son avion privé, alors même que Bond désobéit à Leiter et intervient pour stopper ses hommes de main. S'apercevant que l'homme leur échappe, Leiter et Bond reprennent l'hélicoptère et foncent à sa poursuite. L'agent britannique descend dans les airs, supporté par un câble qu'il attache ensuite à la queue de l'avion. Sanchez est donc fait prisonnier, il ne reste plus aux deux amis et agents secrets qu'à aller au mariage. L'hélicoptère passant au-dessus de l'église en question, ils sautent en parachute et atterrissent pour la cérémonie. Voici une exceptionnelle entrée en matière, concentrée sur un excellent mélange d'action, de rebondissements et de romantisme. L'après-générique montrera la fête du mariage et l’impressionnante évasion de Sanchez grâce à un policier qu'il a soudoyé. Sa vengeance sera terrible, il fera violer et tuer la femme de Leiter et torturera ce dernier en le plongeant dans un bassin auprès d'un requin particulièrement affamé. Leiter y perdra une jambe et ses idéaux amoureux. Traumatisé par ce qui est arrivé à son ami, 007 va alors se lancer dans un périple vengeur, seul, tel un rogue prêt à sacrifier n'importe quoi pour assouvir sa quête de justice. N'oublions pas que James Bond a été marié dans Au service secret de Sa Majesté et qu'il garde de cet épisode un profond trauma personnel, sa femme ayant été assassinée par Blofeld. Romantique, prêt à changer de vie, Bond redescendait brutalement sur terre alors que le film se terminait sur un générique tragique. Il faut croire que la profondeur sentimentale du personnage et ses travers les plus humains ont échu pendant longtemps à des acteurs n'ayant représenté 007 que durant une courte période. Entre George Lazenby (un seul film) et Timothy Dalton (deux films), Bond a ainsi connu ses plus intenses moments d'émotion et offert ses apparats les plus terre-à-terre. Isolés au milieu d'une saga portée sur l'excès et l'amour du grand spectacle décomplexé, ces trois films ont permis d'élargir des horizons essentiels qui, encore aujourd'hui, continuent d'avoir une très grande influence sur la période Daniel Craig, ainsi qu'un évident prestige auprès des admirateurs de la franchise. Les deux interprètes ont malheureusement payé, d'une manière ou d'une autre, les effets de leur approche plus sensible. Ils laissent aujourd'hui un héritage profond et passionnant duquel se dégage un sentiment d'épanouissement bondien hors norme et unique en son genre. Dans Permis de tuer, Bond voit donc remonter ses souvenirs et le mimétisme d'une situation qu'il cachait tout au fond de lui. Alors que Della, la femme de Leiter, lui lance sa jarretière, Bond l'attrape, sans émotion, esquissant un sourire affectueux mais désenchanté. On sent un Bond touché, au bord de l’émotion. Dès lors qu'il découvre le corps de cette femme, inanimé, et celui de son ami de toujours, ensanglanté, Bond perd la tête et perd pour la première fois le contrôle de lui-même. C'est un homme abasourdi qui fait appeler les secours afin de réanimer Leiter. 007 se heurte alors aux autorités qui ne peuvent pas poursuivre Sanchez, car la loi de celui-ci s'étend bien au-delà des frontière de son fief, situé à Isthmus City. (8) Bond n'en n'a que faire, il décide de mener sa propre vendetta. Cette vengeance, c'est celle que James Bond aurait sans doute dû avoir au lendemain d'Au service secret de Sa Majesté. Mais, évincé par le retour de Sean Connery, le potentiel d'un nouveau Bond tourmenté avec Lazenby avait tourné court. C'est donc ici, dans ce Bond maudit, que l'agent secret va pouvoir assouvir ses pulsions de meurtre profondément ancrées en lui. Comme guidé par son instinct et sa vie amoureuse gâchée, Bond mélange probablement les sphères et fait sien le destin de son ami. On peut voir en Permis de tuer l'équivalent d'un transfert psychologique, d'une identification très forte vis-à-vis de Felix Leiter, et dans lequel le héros mélange aisément et sans compromis le bien et le mal pour parvenir à ses fins.

Permis de tuer présente ainsi un James Bond sombre, caractériel, sur les nerfs, quoique tout à fait maître de ses actes. Ici, 007 ressemble parfois au John McClane de Piège de cristal. Il est frontal, accroché aux basques du méchant avec la hargne du chien enragé : « une mouche dans le lait, un petit rouage qui grince, un emmerdeur » (9) au sein de la machinerie parfaitement huilée de Franz Sanchez. Pire, il est désavoué par son supérieur, M, qui lui demande son arme et lui retire son permis de tuer. Dans une séquence où volent en éclat les convenances habituelles de leur relation, Bond frappe un garde, esquive M et s'enfuit, l’arme à la main. Le temps de voir M murmurer pour lui-même son désir de voir Bond rester en vie, élément marquant et très émouvant, accentuant les liens pères-fils discrètement déployés jusqu'ici (10), et Bond fonce à la poursuite de Sanchez et de son organisation. Déchu de son statut, dénué de ses droits et devoirs d'agent secret, il devient alors cet homme de pulsions qu'il a toujours été, un tueur finalement bien plus dangereux encore que lorsqu'il avait le fameux permis de tuer. Débarrassé des responsabilités que lui donnait un tel rôle, Bond n'est alors plus qu'un homme. Et pour s'attaquer à Sanchez, il convient de s'attaquer à tout ce qui l'entoure. Il va donc s'employer à remonter la piste jusqu'à lui en passant par tous les degrés de son entreprise criminelle. Très efficacement conçue, l'organisation de Sanchez fonctionne sur la fidélité de ses hommes et l'extrême rigueur de ses plans. L'un des points fort de Permis de tuer reste indéniablement la composition de l'univers de Sanchez, entre ses trafics, ses talents de vendeur hors-pair (il effectue une visite guidée de ses projets avec ses visiteurs désireux de lui acheter sa marchandise), sa luxueuse maison reposante, ses entrepôts secrets et l'intelligence moderniste déployée autour d'un concept criminel à échelle internationale. Bond intervient auprès de tout cela avec la colère de l'homme seul, amer et agressif. Il est cet homme qui, malgré les multiples dangers mortels qui l'entourent, va poignarder des dizaines de sacs de cocaïne dans la mer afin de dérégler le système de Sanchez. Peu importe qu'il s'agisse d'arrêter les manigances du plus grand baron de la drogue en activité. Peu importe que la drogue soit délibérément en circulation ou non. La seule chose qui compte pour 007, c'est Sanchez. Il fera tout pour l'atteindre, en s'en prenant à son argent, à sa marchandise, ainsi qu'au nerf de la guerre : sa fierté. Peu responsabilisé par toutes les contraintes pesant ordinairement sur ses missions, Bond se contrefiche éperdument de savoir qui il compromet et quelle opération il gâche par son attitude emportée. Il fait de l'opération des policiers de Hong Kong un désastre, en faisant tout s’écrouler, alors même que Kwang (membre de la brigade des narcotiques en Chine) allait accumuler assez de preuves pour faire arrêter Sanchez. Ce n'est pas tout, Bond vendant même Heller (le chef de la sécurité de Sanchez) qui avait décidé d'accepter la protection de la CIA contre le retour de missiles Stinger volés. Bond n'a que faire de tout ce qu'il détruit, pourvu que son ennemi tombe, que ce dernier regarde son empire s'effondrer, avant de mourir sous ses coups. En ce sens également, le héros est profondément humanisé, puisqu'il cumule les erreurs, succombe à ses démons et procède d'un douloureux chemin vers la justice expéditive. Aucune rédemption dans Permis de tuer, aucun cheminement vers la foi et le retour à son humanité perdue... Bond va se laisser glisser vers le côté obscur de sa personnalité, sans jamais en regretter la plus infime partie, sans jamais non plus devenir un monstre dénué d'âme. C'est là toute la différence avec le Bond de Daniel Craig, usé, au bout du rouleau, en recherche constante pour le salut de son âme. Ici, Bond est tout à fait conscient des enjeux qu'il mélange et dérange, les associant même parfois à ses propres desseins justiciers. Il n'a jamais paru aussi égoïste, et pourtant tout à la fois tourné vers l'autre, vers son ami, vers une humanité franche et honnête.

Après un Tuer n’est pas jouer dont l'équilibre parfait était teinté d’un respect pudique pour la période Roger Moore, Dalton prend donc les choses pleinement en main, assujettissant le personnage à ses velléités propres. Il ne compose avec aucune formule déjà établie et laisse Bond redevenir cet homme brusque, dépressif, quelque peu sinistre décrit dans l'œuvre littéraire d’Ian Fleming. Son James Bond est dur, réservé, parfois glacial, et dispose d'un humour extrêmement cynique et tendu. Il faut le voir châtier le policier qui a trahit Leiter, en lui lançant une valise contenant deux millions de dollars et l'obligeant à lâcher une corde pour enfin tomber dans le bassin où nage le même requin qui a estropié son ami. La réplique de Bond est alors teintée de rage contrôlée. Les réactions de Bond sont dès lors aussi tranchantes que le poignard le plus aiguisé. Il ne blesse pas, il ne joue pas, il ne discute pas... Il tue. On ne fait pas de compromis avec ce Bond-là, et on ne peut pas non plus l'acheter. L'argent, thème très présent dans le film, est constamment mis en déroute. On y voit des grappes de billets flotter à la surface de l'eau, ou encore Bond se défendre et arrêter une balle de revolver grâce à un bourrage de billets. Il attaquera d'ailleurs son adversaire en le frappant avec ce même bourrage, et faisant s'envoler ainsi les billets dans le vent. Le film manie l'ironie avec panache concernant cette question. L'argent n'a de valeur que dans le monde des hommes, il est plus fort que les armes (puisqu'il arrête les tirs de revolver), plus puissant que la raison humaine (puisqu'il achète les hommes), plus intelligent que le meilleur des plans (puisqu'il permet à Bond de se faire remarquer à une table de jeu chez Sanchez). Seul Bond n'y accorde aucune importance. Il aime le luxe, le confort, les repas bien composés et les tables de jeux, mais n'aime pas l'argent. Bond n'a jamais eu d'argent, et cela depuis toujours. Il aime le luxe, mais en esthète. Il aime le confort, mais en épicurien. Il aime les repas bien composés et les boissons dosées selon ses critères, mais en citoyen du monde. Il aime les tables de jeux, mais en compétiteur (pour ne pas dire en combattant). Il aime le plaisir, du moment qu'il est fugace et lui laisse l'occasion d'en entamer un autre. L’argent est un outil dont il n'a jamais les commandes, puisque son service finance tout pour lui durant ses voyages professionnels. Ce n'est que du papier, sans épaisseur, sans intérêt au-delà de ce qu'il procure. C'est un moyen, et non une matière. Or James Bond ne s'intéresse qu'à la matière, du confort à la chair en passant par les bolides rutilants. La matière, c'est la source du plaisir. Le moyen, c'est l'accession à la matière, purement et simplement. Or, Bond n'a jamais besoin de ce moyen. Il est donc imperméable à toute corruption, insensible à l'odeur de ce fameux papier, et impossible à enfermer dans la logique mondiale contemporaine régie par le pouvoir de l'argent. Bond est un rogue, y compris dans un monde où les bons et les méchants sont toujours séparés par l'épaisseur de leur portefeuille. Il n'appartient pas à la classe moyenne, à l'inverse de John McLane ou de Roger Murtaugh (11), héros américains populaires et populistes. Il n'appartient d'ailleurs à aucune classe sociale définie. Au contraire de ces personnages, le combat de Bond ne revêt jamais de valeur sociale, personne n'y défend son droit d'exister ou son point de vue personnel de la justice. La justice bondienne arbore une armature divine, débarrassée du carcan des classes sociales, libérée de ses contraintes morales. Elle ne paye pas d'impôts, elle épouse un idéal transformé en fantasme d'assouvissement pluriel et naturel. Bond est un animal, mais un animal de raison. Il ne connait pas les contraintes du quotidien, et c'est pour cela que son combat est profondément humanisé dans Permis de tuer, car uniquement concentré sur des valeurs sentimentales et spirituelles. Il souffre plus qu'aucun autre héros du cinéma d’action, et dégage un sentiment d'existence plus qu'aucun autre homme, tout simplement parce que sa vie est celle d'un dieu jouisseur descendu sur la terre, immortel la plupart du temps (mais mortel à l'occasion), en deux mots celle d'un personnage de tragédie grecque dans laquelle la catharsis emporte tout et tout le monde. Si Bond n'aime pas l'argent, c'est en fait parce que chacun appartient à un univers opposé, coupé de l'autre. Il suffit d'apprécier 007 reprendre le contrôle de l'hydravion, après avoir volé la cargaison d'argent (pour déstabiliser Sanchez et l'utiliser contre lui) : un billet se colle tout à coup à son visage, poussé par le vent, avant qu'il ne l'enlève négligemment en secouant brièvement la tête. Il ne touche même pas ce billet de la main, il s'en débarrasse comme d'un moustique ennuyeux, comme d'une mauvaise idée noire. En cela réside une part fascinante de sa personnalité en tant que héros universel.

Dalton y cristallise son expérience d'acteur shakespearien. Il vit et traverse Permis de tuer comme une tragédie en trois actes : la destruction et la souffrance, la rage et l'attaque, la vengeance et la mort. Quel autre opus, mieux que celui-ci, pouvait traduire la tragédie bondienne dans ce qu'elle propose de plus noble et de plus ascétique ? Tout entier concentré sur la personnalité de son héros, le scénario traduit de fait une mission personnalisée, accaparée par lui et pour personne d'autre. Bond ne sauve pas le monde, il en détruit une partie. Dans un irrespect total de la règle des trois unités, Permis de tuer répond à la tragédie classique dans un véritable embrasement moderniste. S'il ressemble structurellement à Au service secret de Sa Majesté (également composé en trois parties : rencontre et amour, mission et fuite, sauvetage et mariage), Permis de tuer n'en partage cependant pas la fin tragique, et encore moins son romantisme de conte de fées. Beaucoup plus dur et violent, cette cuvée 89 ne supporte aucunement la médiocrité selon chacun des éléments déployés. L'unique véritable défaut résidant probablement dans la présence de Felix Leiter lui-même. L'acteur David Hedison, de retour après Vivre et laisser mourir, s'avère très sympathique et campe un Leiter crédible, quoique un peu âgé. Mais si le personnage convainc dans la première partie du film, et avant toute chose durant la scène de torture étonnement violente (12) même si passagère, il n'en n'est pas de même dans les dernières minutes. Évacué du récit pendant la quasi-totalité de l'intrigue, il apparaît de nouveau, pour un dernier plan à l'hôpital et téléphonant à Bond. Il y apparaît détendu et rieur, alors qu'il vient de perdre sa femme et que son meilleur ami a mis l'Amérique Centrale à feu et à sang pour le venger. Un non-sens psychologique total qui n'a visiblement posé problème à personne lors de la composition globale du film, et qui empêche malheureusement Permis de tuer d'être la perle éblouissante et sans accrocs qu'il aurait dû être. Bien que grossière, l'erreur est néanmoins heureusement discrète dans un ensemble aussi passionnant et ardent. D'autant que Dalton s'emploie énergiquement à amener Bond dans les recoins les plus sombres et inattendus de son identité. Décoiffé la moitié du temps, les yeux cernés, les lèvres serrées, le regard enténébré, une légère barbe faisant son apparition, l'acteur puise profondément dans les racines du personnage et en fait ressortir la gravité et la subtilité. Le visage tourmenté barré par une lumière passant au travers des persiennes d'un volet, et le couteau appuyé contre la gorge d'une femme à laquelle il réclame le silence le plus absolu, Dalton offre définitivement un James Bond différent. Il fait peur, avec sa détermination glacée et son timbre de voix imposant sévèrement les nouvelles règles du jeu. Racé, mais jamais sentencieux, Dalton prouve que Bond est un personnage accompli, captivant et mentalement turbulent, en plus d'être élégant et séduisant. Il en fait un personnage de fiction aux multiples ramifications psychologiques qui, bien loin d'être douteuses ou forcenées, s'avèrent d'une justesse de ton impeccable. Il est Bond, jusqu'aux moindres recoins d'une âme désormais déchirée. Il sait s'adapter aux situations, supporter la présence de Sanchez et, plus fort que cela, le séduire et se transformer en homme de main fidèle et intelligent. Bond joue sur les deux tableaux, il est aussi crédible contre Sanchez que dans ses échanges respectueux avec lui. Plusieurs fois le sent-on poindre l'énervement, les limites de sa patience, mais jamais ne le voit-on s'appesantir sur des tourments qu'il juge incompatibles avec sa mission meurtrière. Il veut tuer Sanchez, et qu'importe si cela lui demande de la réflexion et un plan de contournement. Il infiltre, détruit secrètement, apporte le doute, et transforme son univers en champs de ruines avant de l'achever. Il offre ainsi à Sanchez la dégénérescence progressive de son être, avec les premières souffrances mentales, puis les dernières, physiques. Bond tue son âme avant de tuer son corps. L'image est édifiante quand il explique, en une fraction de seconde, à un Sanchez machette au poing et prêt à l'abattre sur Bond, au milieu d'une épave de camion fumante, pourquoi il l'a traqué et attaqué. Il montre le briquet que lui ont offert Felix et Della, puis met le feu à son ennemi recouvert d'essence. Une immolation effarante et terrible, sans aucun doute la mort la plus violente de toute l'histoire de la saga. Le camion échoué explose alors dans d'immenses déflagrations enflammées, permettant tout juste à Bond de courir se mettre à l'abri. Dans les quelques secondes qui suivent, il faut alors absolument observer ce plan d'une simplicité inoubliable, et durant lequel Bond expie littéralement ses crimes et sa souffrance intérieure. Dalton baisse la tête avant de la relever un peu, le visage gravement paisible, exhortant à sortir les quelques dernières émotions violentes qui l'entravent. Surplombé d'une luminosité étincelante perçant son âme de nouveau valeureuse, Bond a vaincu ses démons. Une poignée de secondes comme la saga n'en n'a jamais ré-offert par la suite, préférant nimber la période Daniel Craig d'une émotion baroque et dramatisante à outrance, plutôt que de choyer cette très essentielle sincérité appréciée dans Permis de tuer. Et pourtant, cette vérité dramatique était tellement plus séduisante et plus étonnante, plus sobre et plus forte.

De son côté, Franz Sanchez est un méchant unique au sein de la franchise. Il rassemble l'intelligence de Goldfinger, la carrure de tueur absolu de Red Grant (Bons baisers de Russie), les goûts d'esthète bigarré de Karl Stromberg (L'Espion qui m'aimait) et la stature contrariée et malsaine des méchants du cinéma d'action hollywoodien contemporain (on pensera à Hans Gruber dans Piège de cristal). Incarné par l’inestimable Robert Davi (13), avec son visage taillé à la serpe et son regard noir, Sanchez ne sonde guère les esprits mais les contraint à suivre sa voie. En effet, il représente le baron de la drogue le plus démoniaque qui soit, jugeant la mort comme une affaire, un business comme un autre. Il le dit à Leiter avant de le donner au requin : ce n'est pas personnel, juste du business. Il conçoit son existence comme une gigantesque opération commerciale où chaque chose et chaque personne ont un coût. Il est donc en ce sens l'inverse de Bond et considère chaque élément comme négociable, y compris la loyauté. La loyauté est d'ailleurs son talon d'Achille, la faiblesse de son épaisse armure. Il récompense la fidélité par l'argent (le policier corrompu, ses hommes de main), mais considère ce sentiment comme primordial autour de lui. Il y a quelque chose d'émouvant chez ce méchant qui, bafoué par ses illusions, semble perdu et déstabilisé quand l'un de ses hommes le trahit. Curieusement, il laisse transparaitre un côté affectif que l'on ne lui prédisait pas, faisant de lui le pantin de ses amitiés. Bond joue avec cette faiblesse et inverse les vérités : il fait de l'un des fidèles de Sanchez un traître (Sanchez le tuera en le faisant exploser dans une cabine de décompression) et de lui-même un allié utile. Il mélange les pistes et brouille les repères de Sanchez, puis dénonce son système faillible et propice à la trahison en révélant l'accord de Heller avec la CIA concernant les missiles Stinger. En résulte l'impression d'un chaos humain total duquel se détache un profond cynisme. Alors qu'il vient d'apprendre le comportement secret de Heller, l'attitude hagarde de Sanchez est très révélatrice de cet état de fait : déçu, touché dans ses entrailles. Il est en outre intéressant de constater que, durant la course poursuite en camions citernes lors des dernières minutes du film, Sanchez semble guidé par ses instincts revanchards, n'ayant cure de ce qui peut arriver aux chargements de drogue, et donc à son argent (environ 80 millions de dollars par camion). La situation fait écho aux révélations du personnage à l'un de ses collaborateurs, au début du film, quand il déclare qu'en ce qui le concerne, la loyauté est plus importante que l'argent. A quoi peut bien servir l'argent quand les dernières valeurs que l'on défendait se sont envolées ? Quantité négligeable, l'argent est remplaçable. Alors que la déficience de loyauté est traumatique. En dépit de sa cruauté et de son implacable vilenie, c'est donc un méchant humain, parfois trop humain, qui affronte 007 dans cette nouvelle aventure. Travaillé, ce personnage demeure l'un des plus grands méchants de l'univers bondien. A ses côtés, on peut apercevoir le très professionnel Milton Krest (l’excellent acteur Anthony Zerbe) qui mourra dans une cabine de décompression (14), le chef de la sécurité Heller (un très discret Don Stroud), Truman Lodge (Anthony Starke), gestionnaire couard des affaires illégales de Sanchez incarnant une certaine idée du commerce agressif, et Dario. Ce dernier est interprété par l’impressionnant Benicio Del Toro, ici en début de carrière pour un petit rôle d'homme de main malsain et détestable. Très violent, il est la fierté de Sanchez, justement parce que sa loyauté est extrême. Sa mort ajoute à la violence graphique du film, puisqu'il termine en pièces dans un broyeur. Son regard de bête arrogante et brutale restera longtemps dans les mémoires des spectateurs. Ensuite, la sublime Talisa Soto incarne Lupe, la petite amie de Sanchez. Si le personnage est simpliste, il n'en n'est pas moins très touchant, comme marqué par le destin et obligé de suivre les désirs de son compagnon insensé. Fouettée, assujettie, réduite en esclavage dans un jeu amoureux pervers duquel elle n'espère que sortir un jour, elle tombe amoureuse de Bond. Mais cet amour sera de courte durée, puisqu'elle terminera le film au bras du président Hector Lopez, sous les traits de l'acteur Pedro Armendariz Jr. (15) Lopez, c'est le président fantoche, à la solde de Sanchez et rémunéré en fonction de son silence. Il semble tout au moins qu'il ait vacillé du bon côté dans les dernières minutes du film. Appartenant à une fraction intéressante de l'intrigue (le lien entre politique et argent, faux pouvoir et vrai pouvoir), il n'est pas suffisamment développé pour qu'on s'y arrête précisément. Reste alors le professeur Joe Butcher, chef spirituel d'une secte de façade, en réalité une entreprise de blanchiment d'argent destiné à couvrir les commerces de drogue de Sanchez. Très drôle, Wayne Newton en fait un poltron lubrique plutôt distingué et assez subtil. Le personnage ne tombe jamais dans les débordements typiques imposés par ce type de personnage, et participe aux rares instants humoristiques du film. La séquence de négociation télévisée, dans laquelle les demandes de dons pour la secte composent en réalité un code destiné à renégocier le prix de la drogue vendue par Sanchez, est absolument hilarante et intelligemment menée. Tout comme son attitude envers l'alliée de Bond, Pam Bouvier (déguisée en membre de la secte), qui fleure bon le comportement d'obsédé sexuel. Loin d'alourdir l’ensemble, ces pauses sont les bienvenues au sein d'un film violent et souvent cruel, dopé au suspense et aux rebondissements de dernière minute.

De l'autre côté, les alliés de Bond sont peu nombreux. De fait, il ne peut compter que sur l'agent de la CIA Pam Bouvier. Aventurière, rebelle, grande gueule et intelligente, ce personnage féminin signe enfin le renouveau tant espéré de la franchise concernant la fameuse James Bond girl. Après une période Roger Moore condamnant les femmes à l'état de purs objets physiques de circonstances, malgré d'intéressantes tentatives d'approfondissement psychologique et thématique (16), le nouveau souffle apporté par Dalton a permis de dévoiler une gente féminine plus intéressante et moderne. Si la belle et très attachante Maryam D'Abo de Tuer n'est pas jouer nous a ravi le cœur, c'est bien la magnifique Carey Lowell qui signera le renouveau aventurier de son genre. Fusil à pompe ou pistolet en main, pilote d'avion et agent émérite au passé louche, son personnage de Pam Bouvier n'a pas fini de nous faire fantasmer. Elle n'a pas sa langue dans sa poche, sait se battre et cogner durement, mais reste cette femme séduisante en diable que peu d'hommes pourraient approcher sans se brûler les mains. Rapidement attachée à Bond, elle partage avec lui une relation d'égal à égal, même si elle n'a que rarement l'initiative. Timothy Dalton a visiblement eu beaucoup de chance, ses deux films comptant les Bond girls parmi les plus intéressantes et les plus belles de l'histoire cinématographique de l'agent secret. Reste alors la famille bondienne bien connue. Miss Moneypenny est ici bien peu présente et toujours amoureuse de 007, avec cette inquiétude largement ressentie pour celui qui est désormais une sorte de fugitif. La jolie Caroline Bliss ne restera pas dans les mémoires du public, quittant la saga sur cette deuxième incarnation de la secrétaire la plus dévouée du Royaume-Uni. M joue bien davantage son rôle de figure paternelle, usant d'une corde sentimentale discrète mais très appréciable. Après tout, n'a-t-il pas toujours politiquement couvert son agent durant les missions les plus périlleuses ? Puis Q, toujours interprété par l'inestimable Desmond Llewelyn, rejoint cette fois-ci 007 sur le terrain, allant jusqu'à lui prêter assistance. Davantage présent, Q joue le relais officiel auprès de Bond, lui permettant de profiter d'équipements divers.. (17) Après Tuer n'est pas jouer, Q permet une nouvelle fois à l’agent secret d'affirmer son statut de tueur d'élite, fusil de tireur expérimenté à l'épaule. La relation de famille oncle (Q), neveu (Bond) et nièce (Bouvier) garde par ailleurs quelque chose de tout à fait cocasse. Quant à Sharkey, personnage bonhomme et sympathique rencontré dans la première partie du film, il sera assassiné par les sbires de Milton Krest. Ce qui aura le don d'énerver Bond à l'extrême et de le faire plonger dans les ennuis tête la première. L'occasion de voir le personnage apprivoiser le moindre environnement qu'il rencontre, quelles que soient les situations et les difficultés rencontrées. La plongée sous-marine impromptue dans laquelle il récupère une bouteille d'oxygène presque vide en constitue l'un des meilleurs exemples, rappelant par ce biais au spectateur le bon vieux temps d'Opération Tonnerre (la traque sous-marine, la lutte entre plongeurs).

Reste que Permis de tuer est un film superbement réalisé par un John Glen au crépuscule de sa collaboration à la franchise. Il signe son cinquième et dernier James Bond, à savoir son meilleur. Sa caméra est souple, ses prises de vues souvent gracieuses. Il continue de développer ce don pour les raccords fluides, les ambiances soignées et une enveloppe plastiquement remarquable. Avec cette photographie idéale, il souligne des lieux éminemment exotiques, malgré la rudesse imposée par le scénario et son approche plus âpre. La Floride et le Mexique y sont très bien rendus, et le fameux Seven Mile Bridge aura rarement été aussi bien filmé, grâce à un Cinémascope idéalement utilisé. Outre un suspense maintes fois relancé au travers de situations fort bien réglées, Glen emballe des séquences d'action parmi les plus magistrales de l'univers bondien : une traque sous-marine se clôturant sur un James Bond glissant sur l'eau à toute vitesse (sans skis) puis agrippé à un avion dans les airs, mais aussi des bagarres crédibles et pêchues dans un bar (convoquant le cinéma de John Ford) et à Isthmus City (Bond contre les agents chinois, notamment quand il tente de saisir son Walther PPK), sans oublier le morceau de bravoure final, une monstrueuse poursuite comptant quatre camions citernes durant laquelle sont réalisées les plus improbables cascades. Duel de camions lancés à pleine vitesse, distance avalée uniquement sur les roues droites du camion conduit par 007 (un moment invraisemblable et saisissant), utilisation d'une citerne comme projectile, voiture tombant dans le vide par-dessus un avion léger, explosions gigantesques conviant l'une des plus belles pyrotechnies jamais observées à l'écran... Une bonne dizaine de minutes durant lesquelles le génie des équipes techniques se surpasse et affiche un soin particulier à construire chaque élément de bravoure. Épique, avec sa musique surpuissante, sa trainée de feu filmé du ciel, et son Timothy Dalton assurant le maximum de cascades (les plans le montrant sur le toit des camions restent totalement iconiques) en font une réussite maximalisée par une exceptionnelle gestion des explosions. Celles-ci sont énormes, souvent filmées d'assez près pour qu'elles emplissent l'écran de leurs couleurs orangées saturées, presque diaboliques, d'une perfection stylistique confinant à de l'art pur. Ce grand final bondien, au bout duquel se battent Bond et Sanchez à l'arrière du dernier camion, se savoure sans modération, et ni plus ni moins que comme l'un des plus beaux moments d'action qui puissent exister. John Glen termine sur une note fastueuse, prouvant une dernière fois à quel point sa vision de la saga a permis à celle-ci de connaître certains de ses plus grandioses instants. Qu'il en soit remercié du fond du cœur. Tout comme Michael Kamen, ici compositeur de la musique du film. Remplaçant ponctuellement un John Barry qui ne reviendra jamais, il signe une musique très proche de ce qu'il avait composé pour L'Arme fatale 1 et 2, ainsi que Piège de cristal. Avec ses accents métalliques et très américains (sons de guitare, envolées épiques rappelant les grandes poursuites hollywoodiennes du moment), il parvient à mélanger son style aux influences bondiennes les plus traditionnelles. Il donne davantage de souffle aux images, survole le film de thèmes aussi sérieux qu'euphorisants, et plus particulièrement durant le pré-générique (Bond accrochant l'avion de Sanchez) et la poursuite finale (Bond relevant l'avant du camion afin de passer au travers des flammes), lorsqu'il enchaine le thème bondien en utilisant une guitare électrique et en espaçant deux notes centrales. Simple, l'effet est dévastateur. On a souvent reproché à Kamen de n'avoir pas su trouver autre chose que ce qu'il donnait déjà à entendre sur L'Arme fatale et Piège de cristal. Or, rien n'est plus faux que cela, tant Kamen s'approprie l'ambiance du film en faisant ressortir sa nature plus rude et plus sèche. Une fois de plus, Bond a pu compter sur un compositeur lui donnant une enveloppe musicale peu ordinaire, et surtout profondément attachée à sa tradition esthétique. Ce qui est aussi entièrement le cas de la chanson-titre du film, chantée par Gladys Knight (18) dans un exceptionnel élan de lyrisme bondien, à la fois épique et donnant toute sa démesure à l’ultime générique conçu par Maurice Binder. (19)

Permis de tuer convie le classicisme de l'identité bondienne à une grande fête de destruction/restructuration massive de celle-ci, y procédant à l'aide d'un très honorable respect du matériau d'origine, mais aussi d'une rigueur narrative et d'une richesse thématique manifestes. James Bond en ressort grandit, le costume enfin déchiré et les blessures grandes ouvertes. Métaphore d'un fond diégétique fondamentalement rafraichissant, ce Bond terminant sa course recouvert de poussière (les vêtements abimés et la peau écorchée) nous rappelle à quel point 007 est un mythe cinématographique sacré, et dont la formidable longévité le doit aussi aux explorations d'une franchise en renouvellement perpétuel. Au générique de fin, il est écrit que James Bond reviendra... Il reviendra effectivement, mais après une longue absence et sous un autre visage. Quoi qu'il en soit, Permis de tuer demeure sans conteste l'un des chefs-d'œuvre de la saga, à la fois impressionnant et sophistiqué, sombre et inhabituel, tout en signant la conclusion de la trop courte mais très intense période Timothy Dalton. Il fut James Bond de la plus belle et de la plus intègre des manières. On aurait souhaité qu'il continua de plus belles à explorer son Bond à lui, car nul doute qu'il aurait encore énormément apporté au personnage et à son univers. Il nous reste en tout cas deux joyaux à voir et à revoir, maintenant et pour toujours, et pour nous rappeler quel interprète fabuleux il a été. Peut-être bénéficiera-t-il un jour du même regain de popularité que George Lazenby et Au service secret de Sa Majesté. On ne saurait que trop l'espérer.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

La sortie de ce nouveau James Bond connait des désagréments de dernière minute. Longtemps considéré sous le titre Licence Revoked (ou « licence révoquée » en français), le film finit par changer d’appellation : Licence to Kill (ou « permis de tuer » en français). En effet, Eon Productions a peur que le public américain ne comprenne par le terme « revoked », très peu usité chez eux. Or, la campagne promotionnelle aux USA s’avère catastrophique. Non seulement le film affronte cette année-là une concurrence démentielle, mais il se voit aussi affubler d’un PG-13 (20), et doit enfin composer avec des affiches d’une médiocrité affligeante. Rougeoyante, l’affiche principale montre un Timothy Dalton énervé, enflammé même, éclipsé par une photographie centrale présentant les deux Bond girls du film. A l’arrière figure la moitié du visage du méchant, intense et marquant. La formule bondienne est bafouée par les choix graphiques, réduite à néant par une tenue générale sans saveur et d’une laideur confondante. Pourtant, les projets non retenus apparaissent beaucoup plus beaux et plus élégants. A n’y rien comprendre. Et l’autre affiche montrant Dalton l’arme au poing, sur fond noir, en chemise blanche et le nœud papillon défait (un symbole fort), se révèle à peine plus convaincante. L’affiche européenne est plus belle, bien que l’on reste très éloigné des somptueuses réussites de la saga jusqu’ici. On y voit Bond, en pleine course, le Walther PPK dans la main, sur fond bleu. On y voit également l’océan, d’un bleu très foncé, presque nocturne, virant au noir absolu juste en-dessous de la silhouette du héros. Le message est clair, l’ambiance s’assombrit, James Bond est désormais un héros des ténèbres, un héros de la nuit (moralement s’entend). A droite, les Bond girls surplombent le méchant (décidemment bien mis en avant), celui-ci ayant son iguane sur l’épaule. Au fond figurent la côte, la maison de Sanchez et des palmiers signifiant l’exotisme. En bas à droite, on peut y observer un camion exploser et un avion duquel Bond s’apprête à sauter. Le matricule 007 prend une large part du visuel, en arrière-plan. Un peu comme si les distributeurs avaient peur que le public ne reconnaisse pas suffisamment James Bond sur l’affiche... Le style graphique est sobre, plutôt intelligent, mais assez simpliste. La version diffère d’un pays à l’autre. En Angleterre, Bond est vêtu d’une chemise noire entr’ouverte et aux manches retroussées. En France, Bond revêt une veste noire sur une chemise blanche dont le nœud papillon est encore défait. Les bandes-annonces rugissent sur les écrans en faisant la part belle aux scènes d’action explosives et à la violence inédite du film. On nous promet un Bond comme on ne l’a encore jamais vu ! La sortie anglaise de Permis de tuer le 3 juin 1989 ne présage rien de bon. Les résultats déçoivent. Le public a du mal à se faire à la nouvelle image plus dure de 007. Trop en avance sur son temps, le film est en partie rejeté. Aux USA, le public peut en apprécier la teneur dès le 14 juillet. Parcouru par d’innombrables blockbusters hollywoodiens, l’été est affreusement morose pour James Bond. Le public aurait dû être sensible à ses atours américanisés, mais rien n’y fait. Permis de tuer est laminé par la concurrence, renvoyé dans l’arrière-cour des succès de l’année 1989 par ses incroyables rivaux qui, de plus, ne sont pas forcément des blockbusters populaires : Batman de Tim Burton (1er), Indiana Jones et la dernière croisade de Steven Spielberg (2ème), L’Arme fatale 2 de Richard Donner (3ème), Retour vers le futur 2 de Robert Zemeckis (6ème), SOS fantômes 2 d’Ivan Reitman (7ème), Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir (10ème), Quand Harry rencontre Sally de Rob Reiner (11ème), La Guerre des Roses de Danny DeVito (12ème)... Pire encore, un Sylvester Stallone en perte de vitesse, avec Tango & Cash d’Andreï Konchalovsky (20ème), mais aussi un James Cameron commercialement décevant (Abyss, 24ème), ou encore un Ridley Scott très faible (Black Rain, 28ème) ont raison de l’agent secret. Déserté par ce public qu’il ciblait pourtant assidûment, Permis de tuer chute à la 36ème place de l’année, avec 34,6 millions de dollars au box-office. Alors que, uniquement aux USA, Batman rapporte 251,1 millions de dollars et que le troisième Indiana Jones s’arrête à 197,1 millions, il ne reste à Bond que des miettes, l’obligeant à figurer anonymement dans le ventre mou du top annuel. C’est aussi la première fois dans l’histoire de la franchise que l’exploitation sur le territoire américain ne rembourse pas le budget dépensé sur le film. Une catastrophe incompréhensible qui inquiète franchement les producteurs.

Malheureusement, l’Europe n’est pas beaucoup plus enthousiaste. Le 10 août, l’Allemagne ouvre mollement les festivités. Battu par Rain man de Barry Levinson (1er), Un poisson nommé Wanda de Charles Crichton (2ème), Retour vers le futur 2 (3ème), Indiana Jones et la dernière croisade (4ème) et Quand Harry rencontre Sally (9ème), Permis de tuer entre de justesse dans le top 10 de l’année en prenant la 10ème place. Pas mal, avec 2 472 732 entrées, mais c’est environ 630 000 entrées de moins que pour Tuer n’est pas jouer qui accusait déjà une nette perte d’entrées par rapport au début des années 1980. Un résultat solide mais morose, le plus faible jamais obtenu en Allemagne dans toute l’histoire de la saga. En France, Permis de tuer apparait sur les écrans dès le 16 août. Curieusement, le film ne déstabilise pas plus le public que Tuer n’est pas jouer auparavant. Il fait même mieux que ce dernier, avec un résultat final stoppé à 2 110 402 spectateurs, se logeant ainsi de nouveau dans le top 10 annuel, à la 9ème position. Soit cinq places de mieux que pour son prédécesseur, et un peu plus de 130 000 entrées supplémentaires. Le film bat aussi certaines productions hollywoodiennes qui l’avaient pourtant humilié dans les grandes largeurs outre-Atlantique, telles que Abyss (13ème), Quand Harry rencontre Sally (15ème) ou L’Arme fatale 2 (16ème). Néanmoins, ce sont bien des machines américaines qui lui passent devant : Rain Man (1er), Indiana Jones et la dernière croisade (2ème), Retour vers le futur 2 (3ème), SOS fantômes 2 (6ème) ou encore Batman (8ème). Il faut dire aussi que la fréquentation des salles cette année-là est étonnement basse en France. James Bond semble en tout état de cause atteindre un dangereux niveau routinier dans les pays qui, jusque-là, fédéraient autour de lui des succès triomphaux. Au niveau mondial, Permis de tuer obtiendra finalement 156,2 millions de dollars. (21) C’est un beau score, mais qui l’éjecte néanmoins du top 10 planétaire puisqu’il termine sa course 12ème. Un coup dur pour 007 qui voit ainsi peu sereinement son avenir. Le film est arrivé trop tôt, et le superbe renouvellement de la période Dalton n’était sans doute pas celui espéré par le public à cette époque. S’il était tombé au milieu des années 2000, gageons qu’il aurait triomphé... Tout comme Daniel Craig triomphe aujourd’hui. Albert R. Broccoli doit repositionner l’approche effectuée. Mais il ignore encore que l’avenir de James Bond va être sérieusement compromis durant quelques années.

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(1) Afin de survivre à une faillite annoncée, la United Artists est rachetée en 1981 par la MGM qui, elle-même, espère se renflouer grâce à cette association. La MGM/UA est donc à partir de là coproductrice (avec Eon Productions) et distributrice des James Bond au cinéma.

(2) Permis de tuer est le premier James Bond qui ne soit pas tiré d’une histoire originale d’Ian Fleming. Même si les films précédents conservaient la plupart du temps peu d’éléments de ces histoires (nouvelles et romans), ils les prenaient en tout cas pour bases scénaristiques. En l’occurrence, et pour la première fois également dans l’histoire de la saga cinématographique, Permis de tuer est un titre original, totalement inventé pour les besoins du film.

(3) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(4) La drogue est un thème très prisé par le cinéma américain depuis les années 1970, et tout particulièrement par le cinéma policier. Responsable de la dégénérescence de la jeunesse américaine, mais aussi de l’achat massif d’armes illégales et de trafics de stupéfiants, il en est directement ou indirectement question dans pléthore de productions cinématographiques des années 1980, telles que L’Année du dragon (Michael Cimino, 1985), L’Arme fatale (Richard Donner, 1987), Le Justicier braque les dealers (Jack Lee-Thompson, 1987), L’Arme fatale 2 (Richard Donner, 1989)... La saga James Bond ne pouvait dès lors que s’y intéresser. Déjà utilisé dans Vivre et laisser mourir et Tuer n’est pas jouer, le thème de la drogue sera donc pleinement employé dans Permis de tuer, afin d’américaniser un peu plus son aura bondienne.

(5) John McClane est le héros de la saga Die Hard : Piège de cristal (John McTiernan, 1988), 58 minutes pour vivre (Renny Harlin, 1990), Une journée en enfer (John McTiernan, 1995), Die Hard 4 : Retour en enfer (Len Wiseman, 2007), Die Hard : belle journée pour mourir (John Moore, 2013). Policier tête brûlée solitaire, littéralement accroché aux basques des méchants qu’il affronte, et sans cesse immergé dans des aventures explosives et destructrices, il est interprété par l’acteur Bruce Willis. Ce personnage de flic américain mal dégrossi a fait sa gloire, et tout particulièrement en cette fin des années 1980. Sous la direction de John McTiernan, les très novateurs Piège de cristal et Une journée en enfer représentent par ailleurs deux dates capitales dans l’histoire du cinéma d’action.

(6) Martin Riggs est l’un des deux héros de la saga L’Arme fatale : L’Arme fatale (Richard Donner, 1987), L’Arme fatale 2 (Richard Donner, 1989), L’Arme fatale 3 (Richard Donner, 1992), L’Arme fatale 4 (Richard Donner, 1998). Policier formant une équipe de duettistes audacieux avec son comparse Roger Murtaugh, Martin Riggs est le policier suicidaire et acharné typique du « buddy movie » à l’américaine, très à la mode dans les années 1980-90. L’acteur Mel Gibson en fait ressortir toute la hargne et l’efficacité, faisant de son personnage un héros très apprécié du public, en même temps qu’un symbole fort du cinéma d’action hollywoodien.

(7) Felix Leiter, agent de la CIA intervenant régulièrement dans la saga (voir la chronique de James Bond contre Dr. No), était absent depuis Vivre et laisser mourir. Tout comme dans ce film, c’est David Hedison qui lui prête ses traits dans Permis de tuer. Leiter ne reviendra ensuite qu’à partir de la période Daniel Craig, et cela dès Casino Royale.

(8) Isthmus City est une ville fictive créée pour les besoins de la fiction narrée par Permis de tuer. Ce lieu serait situé dans un pays d’Amérique du Sud fantasmé, ici non nommé. Sous couvert de raconter une réalité, c’est un procédé qui permet de ne heurter la sensibilité d’aucun pays en particulier. Et cela même si l’Amérique du Sud en est la plupart du temps clairement la cible privilégiée.

(9) Cette citation est directement prise du film Piège de cristal, dans lequel le personnage de John McClane se décrit lui-même en ces termes, au moment où son interlocuteur Hans Gruber (le méchant du film) lui demande qui il est. Ce trait psychologique frondeur et carnassier, décrivant la personnalité troublée d’un héros téméraire et altruiste, correspond tout à fait à la personnalité de John McClane comme à celle du James Bond de Permis de tuer. Si ce trait de caractère apparait en filigrane dans bon nombre de films de la saga (puisque James Bond a régulièrement pour vocation intrinsèque de harceler le méchant qu’il affronte), on peut tout particulièrement y goûter durant la période Timothy Dalton, mais aussi durant la période Pierce Brosnan. Goldeneye en représente un édifice passionnant, présentant l’agent secret 007 constamment en travers de la route de son ennemi juré, Alec Trevelyan.

(10) M a parfois outrepassé son rôle de chef des services secrets pour entreprendre vis-à-vis de Bond une attitude patiemment paternelle. Il interdit à Bond la vendetta personnelle dans Goldfinger, le recadre constamment dans Au service secret de Sa Majesté, lui recommande de ne pas commettre d’impair (les yeux implorants, à Venise) dans Moonraker, ou bien pousse durement son agent à obéir dans Tuer n’est pas jouer. Il s’agit de signes révélateurs quant au rapport intime de ces deux personnages, M sachant pertinemment à quel point Bond a besoin d’affirmer son instinct et d’abolir les convenances professionnelles. La confiance mutuelle a toujours régi leurs rapports distants mais sincères. Plus encore que dans Tuer n’est pas jouer (dans lequel 007 semblait agir selon son instinct, en n’écartant de surcroît pas totalement l’idée de démissionner), le James Bond de Permis de tuer rompt le contact avec le « père » (M) et s’affranchit des règles de bienséance jusqu’ici déployées par la franchise.

(11) Roger Murtaugh est le co-équipier de Martin Riggs dans la saga de L’Arme fatale. Incarné par Danny Glover, ce personnage afro-américain est un bon père de famille, marié depuis des années, représentant une certaine idée de la tradition américaine rassurante et réactionnaire.

(12) La scène où Felix Leiter est jeté au requin a connu des carrières différentes selon les pays exploitant le film en salles. En effet, le plan dans lequel la jambe du personnage est arrachée (excessivement court) n’a pas immédiatement figuré au montage selon les pays. Il est désormais possible de voir ce plan dans le montage intégral disponible en Blu-ray et DVD. La violence graphique de cet opus était une première dans l’histoire de la saga. Permis de tuer reste en l’occurrence le James Bond le plus violent de tous, devant les films de la période Daniel Craig.

(13) Robert Davi avait déjà joué un petit rôle dans Piège de cristal, celui de l’agent spécial Johnson.

(14) La mort sanglante de Milton Krest, par explosion du corps dans une cabine de décompression, renvoie à celle, plus fantasque, de Kananga dans Vivre et laisser mourir. On y voyait le personnage gonfler, puis exploser dans les airs. Au grotesque assumé de la séquence du film de 1973 répond la violence graphique et malsaine de la séquence du film de 1989.

(15) Le président Hector Lopez est interprété par Pedro Armendariz Jr., le fils de l’acteur Pedro Armendariz. Ce dernier interprétait le personnage de Kerim Bey dans Bons baisers de Russie, son dernier film (voir la chronique de Bons baisers de Russie).

(16) La période Roger Moore a cependant parfois tenté d’approfondir les rôles féminins : Barbara Bach dans L'Espion qui m'aimait, la convaincante Carole Bouquet dans Rien que pour vos yeux, Maud Adams dans Octopussy, ou encore Grace Jones dans Dangereusement vôtre. Il ne s’agissait en tout cas que de tentatives mesurées, la plupart du temps très imparfaites.

(17) L’équipement confié à James Bond par Q comporte : un fusil déguisé en caméra vidéo et équipé d’un lecteur optique d’empreintes digitales (donc uniquement utilisable par Bond), un tube de dentifrice rempli d’explosif, un détonateur caché dans un paquet de cigarettes, un appareil photo à rayon X tirant des rayons laser (non utilisé dans le film, excepté par accident sur un cadre photo), un réveil explosif (non utilisé dans le film), un vêtement cachant une corde capable de soutenir le poids de Bond, un transmetteur radio camouflé dans le manche d’un balai (utilisé par Q).

(18) Si la chanson du générique d’ouverture est absolument superbe (chantée par Gladys Knight), il n’en n’est pas de même pour la chanson du générique de fin. If you asked me to de Patti LaBelle n’est qu’une bluette sonore trop engoncée dans les sonorités datées de la toute fin des années 1980.

(19) Maurice Binder décèdera d’un cancer le 4 avril 1991, laissant derrière lui toute une vie d’artiste, dont quatorze génériques pour la saga James Bond.

(20) Il existe aux USA cinq classifications données aux films par la Motion Picture Association of America’s film-rating system (la MPAA) : G (Tout public), PG (Présence parentale conseillée), PG-13 (Présence parentale fortement recommandée, ou interdit aux moins de 13 ans), R (Public restreint, interdit aux moins de 17 ans excepté si la présence parentale est possible), NC-17 (Interdit aux moins de 17). Les degrés d’exigence remplis par ces classes diffèrent et sont soumises à discussions. Permis de tuer est le premier et seul James Bond à avoir été classifié PG-13 en salles aux USA.

(21) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 285,53 millions de dollars, soit presque autant qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.

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Lisez l'éditorial consacré au 50ème anniversaire de James Bond

Par Julien Léonard - le 23 février 2013