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Critique de film
Le film

La Journée des violents

(Day of the Badman)

Partenariat

L'histoire

Charlie et Howard Hayes arrivent en ville pour empêcher la pendaison de leur frère Rudy. Le juge Jim Scott, qui doit prononcer la sentence le jour même, prépare quant à lui ses fiançailles avec la belle Marie Owens. Toute la ville semble approuver son verdict mais bientôt deux autres membres de la famille Hayes, le cousin Jack et Monte Hayes, arrivent en ville. Dés lors, les quatre membres de la famille Hayes menacent la population locale et le juge afin de dissuader ce dernier de faire pendre Rudy. Jim Scott demande l'intervention du shérif Barney Wiley, mais celui-ci n'est pas à la hauteur. La population, terrorisée, exige du juge qu'il abandonne la peine de pendaison pour la commuer en expulsion de la ville. Mais le juge n'est pas homme à se laisser intimider et condamne à mort Rudy. Lâché par les citoyens, par le shérif ainsi que par sa fiancée, Jim Scott affrontera quasi seul les représailles de la famille Hayes lors d'une ultime bataille...

Analyse et critique

Spécialiste du western de série B, Harry Keller, qui a débuté sa carrière comme monteur avant de passer à la réalisation pour Universal, réussit à nouveau un film efficace malgré le faible budget, et ce un an après l'intéressant Quantez (1957). S'ensuivront également deux autres westerns également produits par Gordon Kay : Les Sept chemins du couchant (1960) et Six chevaux dans la plaine (1962), tous deux interprétés par Audie Murphy et qui étaient sans nul doute deux réussites du western Universal. Pour ses quatre westerns, Keller aura réussi à tirer le meilleur de ce qui aurait pu être de banals films de série. Lors du visionnage de La Journée des violents, on remarque très vite des similitudes avec le chef-d’œuvre de Fred Zinnemann, Le Train sifflera trois fois (High Noon, 1952) interprété par Gary Cooper. En fait, Universal a confié à Keller l'adaptation d'un roman de John W. Cunningham, calquée en bonne partie sur l'histoire de High Noon dans l'espoir de rééditer le succès du film de Zinnemann sans pour autant chercher à tout prix à en faire un remake. Ici c'est un juge, interprété par Fred MacMurray, qui se trouve lâché par ses concitoyens face à un redoutable gang familial. Dans Le Train sifflera trois fois, c'est un shérif (Gary Cooper) qui se retrouve seul face à quatre malfrats. Dans les deux films, la population, au départ remontée et virulente face aux bandits, finit par se dégonfler et l'homme de loi doit s'en remettre à lui seul pour sauver sa vie. Fort heureusement, Harry Keller nous gratifie d'une belle réussite sans toutefois atteindre les sommets de son prédécesseur. Keller était avant tout un bon artisan, là où Zinnemann pouvait tourner des chefs-d’œuvre (Tant qu'il y aura des hommes...).

De même, si Fred MacMurray n'a pas la renommée westernienne d'un Gary Cooper, il s'avère toutefois très convaincant. Après une belle carrière dans le genre policier (Assurance sur la mort, 1944), la comédie (La Folle enquête, 1948), le film de guerre (Ouragan sur le Caine, 1954), et avant une fin de carrière moins auréolée chez Disney, il a ainsi fait plusieurs incursions réussies dans le genre western. Citons par exemple Une arme pour un lâche d'Abner Biberman et bien sur Quantez, tous deux sortis un an avant La Journée des violents et tous deux non dénués d'intérêt. MacMurray y apparaît à son avantage en cowboy autant charismatique que fragile, voir parfois ambigu. Bertrand Tavernier signalait d'ailleurs à son sujet que s'il semblait moins convaincant dans certains films, c'était à cause du film lui-même et non de sa performance d'acteur. La réussite de La Journée des violents tient également par la présence d'excellents seconds rôles, dont certains grands habitués du genre : Edgar Buchanan (L'Attaque de la malle-poste, 1951) en vieil adjoint bourru mais sympathique ; John Ericson, interprète des Quarante tueurs de Samuel Fuller l'année précédente ; Joan Weldon, qu'on avait déjà vue dans Les Massacreurs du Kansas d'André De Toth (1953) et La Poursuite dura sept jours de David Butler (1954), apparait très convaincante et séduisante - on se demande pourquoi sa carrière n'a pas eu davantage d'envergure ; ou encore Marie Windsor - Femme sans loi de Louis King (1950) - qui s'en sort plutôt bien dans un rôle moins gratifiant. Mais les seconds rôles qui hissent le film à ce niveau sont bien sur les trois "bad guys". D'abord Lee Van Cleef pour sa présence physique, et ce bien avant sa collaboration avec Sergio Leone (Le Bon, la brute et le truand, 1966). A noter qu'il faisait déjà partie des protagonistes du Train sifflera trois fois, son rôle y était d'ailleurs très semblable. Ensuite, un Skip Homeier (La Cible humaine en 1949, L'Homme de l'Arizona en 1957) impétueux et bagarreur. Et surtout le charismatique Robert Middleton (Le Shérif et Crépuscule sanglant en 1956) dans un rôle de brute au regard profondément cynique. Face au très sympathique Fred MacMurray, ces trois-là forment un trio d'une brutalité exacerbée.

Le ton est donné dès la première image du film où l'on découvre une potence au premier plan et Robert Middleton et Skip Homeier en arrière-plan qui entrent en ville, les quelques citoyens qui les reconnaissent se terrant déjà chez eux. La tension est donc palpable dès les premiers plans. S'ensuit une profusion de bagarres, car il y a, en définitive, assez peu de coups de feu mis à part dans la bataille finale. Surtout, ces bagarres témoignent d'une grande âpreté et sont dénuées d'humour car La Journée des violents est bel et bien un western dur, bien plus que la majorité des westerns qui lui sont contemporains. Patrick Brion parle à ce sujet de "permissivité" de l'époque : le western hollywoodien est déjà en mutation et annonce les prémices des films de Sam Peckinpah (Coups de feu dans la Sierra en 1962, La Horde sauvage en 1969) ou de Clint Eastwood (L'Homme des hautes plaines, 1973). Même lorsque la violence n'est que suggérée, lorsque les Hayes vont de porte en porte pour terroriser les habitants de la ville, elle apporte une tension qui pèse sur le film et ses personnages dont les nerfs sont mis à rude épreuve pendant quatre-vingt-deux minutes, ainsi que ceux des spectateurs devant leur écran. Par exemple, juste avant le verdict, les notables de la ville apeurés demandent au juge de transformer la sentence de mort en expulsion alors même que tous désiraient la mort de l'assassin Rudy Hayes. La veuve de la victime elle-même, tremblante de peur, demande également la même clémence au juge, souhaitant tout au moins la mort du shérif qu'elle considère comme responsable de part son inaction plutôt que le véritable assassin. La peur est palpable. Le juge lui-même s'en trouve fragilisé et décontenancé. La Journée des violents est donc un film âpre mais également psychologique, dans lequel les mauvaises consciences et la lâcheté apparaissent au grand jour. Le jeune shérif lui-même, évitant une mort certaine suite à la sentence courageuse du juge, n'hésite pas à laisser tomber celui-ci en prétextant qu'il a de la paperasse importante à classer et laissant à Edgar Buchanan, le vieil adjoint un peu usé par les années, le soin d'aider un Jim Scott presque à l'agonie. On retrouve à nouveau ici beaucoup du Train sifflera trois fois : la peur et la lâcheté des habitants d'une petite bourgade, un homme de loi abandonné par les siens.

Mais il y a également d'autres points communs avec le film de Zinnemann, comme l'histoire qui se déroule en moins d'une journée. Le scénario est d'ailleurs très dense et ramassé. On ne relève aucune scène inutile, et cela tient probablement autant de la nécessité d'économiser de l'argent que de la qualité des scénaristes de la Universal rompus à cet exercice. Il y a aussi le fait que La Journée des violents soit un western urbain avec très peu de chevauchées en extérieur, comme dans Rio Bravo (1958) de Howard Hawks ou Decision at Sundown (1957) de Budd Boetticher, deux autres illustres exemples du genre. Alors certes, la mise en scène de Harry Keller manque parfois un peu d'ampleur mais la tension des personnages est constante, les sentiments sont exacerbés et l'esthétique du film se révèle plutôt réussie. La colorimétrie en Eastmancolor ne vaut pas le Technicolor de l'époque mais elle met plutôt bien en valeur les décors, assez soignés, qui n'ont pas dû être employés à outrance dans les autres westerns de série Universal. La musique est également plutôt réussie ; à noter que le refrain principal a été utilisé dans plusieurs westerns Universal de l'époque : Crépuscule sanglant (1956), L'Etoile brisée (1958) et Six chevaux dans la plaine (1962).

Au final, sous les apparences d'un western Universal classique, La Journée des violents est un film plus moderne qu'il n'y paraît : la violence et la psychologie y sont plus présentes. Il n'y a pas les habituelles scènes de saloon avec une chanteuse ou les poursuites à cheval dans l'immuable ranch Universal, ni même les décors désertiques de Lone Pine. Et bien que lorgnant vers Le Train sifflera trois fois, Harry Keller sera parvenu à ne pas tomber dans le piège du remake. Son film est donc plaisant, suffisamment rythmé et jamais avare de péripéties. La tension ne retombe pas et le film fourmille de personnages plus fouillés qu'il n'y parait, là aussi. C'est donc une bonne découverte à recommander aux amoureux du western de série B et un bel exemple de film de qualité qu'Universal savait produire avec des budgets serrés. Ceux qui ont apprécié Quantez, Les Sept chemins du couchant et Six chevaux dans la plaine apprécieront ce film tendu comme la corde d'un arc. Il y a donc matière à se réjouir pour les aficionados.

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La fiche IMDb du film
Par Freddy Dupont - le 20 février 2016