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Critique de film
Le film

Rio Bravo

Partenariat

L'histoire

Le shérif de Rio Bravo, John T. Chance (John Wayne), a assisté à la déchéance de son adjoint Dude (Dean Martin) qui a sombré dans l’alcoolisme suite à une déception amoureuse. L’arrestation de Joe Burdette, qui vient d’abattre un homme de sang froid, va permettre au shérif de donner à Dude l’occasion de se réhabiliter. En effet, Nathan Burdette, l’un des plus gros propriétaires terriens de la région, est bien décidé à délivrer son frère par tous les moyens ; il commence donc par encercler la ville pour empêcher le shérif de transférer son prisonnier dans une prison fédérale. N’ayant plus d’autres choix que d’attendre l’arrivée du Marshall, le shérif va avoir fort à faire pour défendre sa prison contre les agissements des ‘mercenaires’ loués par Burdette. Sans la réclamer, John T. Chance va obtenir l’aide de plusieurs autres personnes en plus de celle de Dude à qui il rend son étoile : Stumpy (Walter Brennan), le gardien de la geôle, vieil homme grincheux et infirme ; Colorado (Ricky Nelson), jeune tireur d’élite, garde du corps d’un chef de convoi lâchement assassiné par la bande à Burdette ; enfin Feathers (Angie Dickinson), joueuse de cartes professionnelle que le shérif soupçonne d’être malhonnête mais dont il va très vite tomber amoureux. A un moment donné, Nathan paye un groupe de musiciens afin qu’il joue sans discontinuer le ‘Deguello’ mexicain, indiquant ainsi qu’il ne fera pas de quartier lors du déclenchement de l’attaque, ce chant étant celui joué par les mexicains lors de la bataille d’Alamo. Le shérif et ses adjoints ayant décidé de se retrancher à l’intérieur de la prison jusqu’à l’arrivée des ‘renforts’, Dude et John effectuent une dernière sortie destinée à faire des provisions pour soutenir le ‘siège’. C’est alors que Dude se fait bêtement kidnapper par les hommes de Burdette. Un échange est alors proposé : Dude contre Joe. L’échange tourne rapidement au combat : David contre Goliath, tout le monde connaît la fin de cette lutte au départ inégale qui aura lieu lors d’un affrontement final homérique dans lequel la fronde sera remplacée par de la dynamite ! Le shérif pourra désormais convoler comme il le mérite avec la sensuelle Feathers.

Analyse et critique

Pourquoi vous avoir dévoilé sans vergogne tout le squelette de l’intrigue du film y compris son dénouement ? Parce qu’il n’est pas gênant de connaître toute l’histoire de Rio Bravo avant de le visionner puisque Howard Hawks a toujours affirmé s’intéresser plus aux relations entre les personnages qu’à la progression dramatique de cette intrigue proprement dite d’ailleurs assez conventionnelle (et sans spoilers particuliers). Ainsi, le film (comme bon nombre de westerns d’ailleurs, on a un peu trop tendance à l’oublier, les clichés ayant la vie dure) ne saurait se résumer à cette simple histoire de duel opposant le petit groupe conduit par le shérif contre les innombrables mercenaires. Bien d’autres thèmes seront abordés en cours de route dont le principal est un leitmotiv chez le réalisateur : la chaude amitié virile exaltée par la tâche qu’il y a à accomplir en commun, mais aussi les difficiles relations hommes/femmes, la vie d’une petite ville frontalière, le sauvetage moral de Dude, etc. Nous aurions pu en faire de même, à savoir dévoiler tous les ‘coups de théâtre’ de l’intrigue sans que ça ne gâche en rien leur vision, pour un grand nombre des plus belles oeuvres du réalisateur, celles surtout construites autour d’un groupe de personnages comme Seuls les anges ont des ailes, Air Force, La Captive aux yeux clairs ou Hatari.

1959. La décennie bénie de tous les amoureux du western se clôt en apothéose avec justement la sortie de Rio Bravo. Rien qu’à voir apparaître ce nom géographique désormais mythique, des images remontent à la surface de notre mémoire comme celle de Dean Martin à genoux devant le crachoir, la bouille inénarrable et édentée de Walter Brennan, les collants noirs recouvrant les superbes jambes élancées de Angie Dickinson, etc. Et on imagine, sans risque de se tromper, des sourires affleurer sur les lèvres d’une immense majorité de cinéphiles et de cinéphages au seul fait de prononcer son titre. Pourquoi cette quasi-unanimité ? Quel autre western peut se targuer aujourd’hui d’être aussi fédérateur et de susciter autant de ferveur y compris chez les personnes pas spécialement attirées par le genre ? Combien de westerns ont attisé autant d’exégèses, des plus passionnées aux plus fumeuses, Hawks ayant été comparé à tout et n’importe qui, son film accablé sous des références pas obligatoirement liées au western, à la plus grande surprise du réalisateur d’ailleurs ? Pourquoi justement ce western de Hawks est-il aussi réputé ? Mérite-t-il cet engouement jamais démenti depuis ?

La réponse est OUI ! Quel plaisir de devoir écrire sur Rio Bravo, le film qui m’a insufflé tout jeune le virus et la passion du cinéma, même si aujourd’hui je me permets de placer plus haut dans ma hiérarchie personnelle certains westerns d’autres géants du genre : John Ford, Delmer Daves, Anthony Mann ou Raoul Walsh ! Les innombrables visions de ce western unique n’ont pas entamé le ravissement de sa première découverte, ce qui laisse à penser qu’on peut aisément l’apprécier à tout âge en y découvrant à chaque fois de nouveaux éléments qui viennent enrichir encore cette pure et simple merveille. En y mettant toute ma bonne volonté et si j’avais eu la moindre ‘prétention’ d’aller à l’encontre de l’opinion majoritaire, il m’aurait pourtant été difficile de trouver beaucoup à redire à ce chef d’œuvre absolu du 7ème art. Et ceci est d’autant plus étonnant que jamais Hawks ne cherche, à l’instar des Aldrich, Fuller, Penn, Peckinpah ou Leone, à renouveler le genre ou à en subvertir les codes mais au contraire, s’inscrit en marge de tout renouveau. L’intrigue de son film n’a rien de bien originale, sa mise en scène pourrait paraître en apparence banale et pourtant Rio Bravo fait partie des films les plus parfaits sortis des studios hollywoodiens, Hawks jouant du classicisme avec splendeur et décontraction. Il y a donc bien un ‘mystère’ Rio Bravo que nous allons modestement essayer de résoudre sans avoir trop recours à l’historique ni aux anecdotes entourant ce film culte, la matière livresque en la matière étant abondante sur le seul territoire français (pour quelques pistes, voir en fin d’analyse technique du DVD).

En fait de mystère, il s’agirait plutôt d’une alchimie parfaite de tous les éléments constitutifs du film, renforcée par l’ambiance chaleureuse ayant régné sur le tournage. Vous allez me rétorquer que des tournages orageux ont pu aboutir à des chefs d’œuvre et qu’à l’inverse, des tournages paradisiaques ont pu donner de mauvais films, certes oui ! Mais on ressent à la vision de Rio Bravo un bien-être qui est certainement dû à l’entente des comédiens, de l’équipe technique et du réalisateur durant ces deux mois et demi passés dans la petite ville de Old Tucson au Texas. Un groupe d’hommes hétéroclite et l’amitié régnante en son sein est l’un des thèmes principaux de toute l’œuvre ‘hawksienne’. Que ce soient les postiers du ciel de Only angels have wings, l’équipage d’un bombardier dans Air Force, celui d’un bateau remontant un fleuve inexploré dans The big sky, des cow-boys convoyant du bétail dans Red river ou encore un groupe de traqueurs de bêtes sauvages dans Hatari, Hawks et le spectateur se sentent bien au milieu de ces diverses entités d’hommes et de femmes qui apprécient visiblement la vie et son cortège ‘d’aventures’ palpitantes ou dramatiques. Au cours du visionnage de ces différents films et surtout de celui qui nous occupe, nous avons un peu l’impression d’avoir été invités à une soirée entre amis : nous passons simultanément avec euphorie du sérieux à l’éclat de rire, de la tristesse au sourire, nous mettant sans cesse dans la peau des différents personnages. Il nous est même assez désagréable de devoir les quitter au bout seulement d’un peu plus de deux heures. Si cette notion de groupe est si présente dans son œuvre, c’est que Hawks lui-même les aimait dans la vie privée et qu’il s’entourait souvent des mêmes personnes.

A ce propos, pour Rio Bravo, il s’agit dès le début d’une affaire de ‘famille’. Hawks se sert d’une histoire conventionnelle écrite par sa propre fille comme point de départ de son scénario ; il fait appel à des scénaristes ayant déjà travaillé avec lui, Jules Furthman (Seuls les anges ont des ailes) et Charles Brackett (Le grand sommeil). Il retrouve aussi John Wayne avec qui il a connu le succès lors de sa première incursion dans le genre avec La rivière rouge et à qui d’ailleurs il fait porter un ceinturon sur lequel est inscrit ‘Red River’. C’est l’acteur lui-même qui propose la jeune Angie Dickinson au réalisateur… Bref, tout se passe en territoire connu. A l’instar du monstre sacré du western, John Ford, Hawks ne se soucie pas de renouveler le genre mais au contraire, prend ses aises à l’intérieur, utilisant tous les éléments connus et existants ayant émaillé une multitude d’autres westerns, se démarquant ainsi des ‘sur-westerns’ à tendance psychologique, comme Le gaucher de Arthur Penn, qui commencent à se faire de plus en plus nombreux. Point d’intellectualisation ni de profonde psychologie : Hawks est un classique, un bon vivant plus qu’un cérébral, et souhaite rester respectueux de toute la codification d’un genre qu’il a déjà abordé à deux reprises, toujours avec la même réussite. Là où il se démarque de ses confrères, c’est par la nonchalance, la décontraction et la désinvolture qu’il insuffle à un film dans lequel on aurait pu penser y trouver des chevauchées, de l’aventure, des coups de théâtre, du souffle épique et lyrique.

Car contrairement à Red River et The big sky, contrairement à ce qu’aurait pu nous laisser croire le générique sur fond de bétail s’avançant au milieu de grands espaces, Hawks réalise cette fois un ‘western de chambre’ confiné dans le temps (3 jours) et dans l’espace (une prison, une rue, un hôtel et le saloon) et dont l’action est de ce fait volontairement figée. L’approche du récit est en fait assez théâtrale, les scénaristes ayant même été (et ce sera leur seul faux pas) jusqu’à faire réciter des apartés aux deux acteurs mexicains qui n’auraient pas dépareillé dans un mauvais vaudeville ; ces deux petits morceaux de scènes sont assez imbuvables mais heureusement il ne s’agit que de deux brèves répliques qui n’ont pas le temps de faire retomber l’euphorie. Nous ne leur en tiendrons pas rigueur car le reste de leur travail est proprement jubilatoire y compris lorsqu’ils écrivent d’autres soliloques théâtraux du même genre où l’on voit Angie Dickinson parler seule, ses pensées étant ainsi jetées en pâture au spectateur. Plus qu’une intrigue sortant de l’ordinaire, le splendide scénario plein d’humour des duettistes Furthman et Brackett se propose surtout d’offrir une attention soutenue aux personnages, à leur évolution individuelle et aux transformations de leur caractère au contact du groupe. Au vu de sa réputation, il faut le dire à nouveau afin d’éviter des désillusions, les personnages de ce film, tout comme l’intrigue (‘les bons contre les méchants’), ne sortent pas forcément de l’ordinaire et n’apportent rien de bien neuf au genre mais sont croqués et écrits avec tellement d’amour que cet état de fait ne porte absolument pas préjudice à l’œuvre. Force est de constater que Hawks transcende les éléments traditionnels pour en faire un western tout à fait personnel, génial et unique.

Tous les éléments de l’histoire et la présentation des protagonistes sont effectués dès les 10 premières minutes du film qui va désormais se dérouler, dans sa majeure partie, en intérieur. Cette claustration d’un genre habituellement dévolu aux grands espaces et chevauchées ne pouvait donner un résultat passionnant que si les acteurs choisis entraient parfaitement dans la peau des personnages qu’ils avaient à jouer (et dont les noms possèdent tous une signification les décrivant) puisque leurs caractérisations et leurs dialogues devaient être ici plus importants que l’action, le décor et les paysages, quasi-absents. Le casting que tout le monde connaît faisant des étincelles, Hawks va pouvoir nous faire sa démonstration qu’une équipe soudée, comme celle formée par les protagonistes de son film, ne peut qu’aboutir à la réussite malgré toutes les chausse-trapes qui se dressent devant elle.

Inoubliable Walter Brennan qui avait déjà testé ce rôle de vieil homme bourru, cabochard, grincheux et truculent mais au cœur ‘gros comme ça’ dans le miraculeux Je suis un aventurier d'Anthony Mann. Les relations qu’il entretient avec John Wayne sont assez similaires à celles qu’il avait avec James Stewart dans ce film, Stumpy (‘hors d’usage’) ne demandant que la reconnaissance pour son travail et un geste ou une parole d’amitié de temps en temps pour se sentir exister au sein du groupe. Le shérif lui donnera cette preuve d’affection quand, après que le vieil infirme ait fait une sorte de caprice ‘calimeroesque’, il lui déposera un baiser sur son front dégarni. Ne s’y attendant pas et n’ayant surtout pas l’habitude de telles démonstrations, Stumpy décontenancé et gêné ne trouve pas d’autre réflexe que de le chasser à coup de pieds. Du sympathique Stumpy, personne n’a du non plus oublier les gloussements et onomatopées qui peuvent déclencher quelques éclats de rires.

Inoubliable Dean Martin dans son plus beau rôle (avec ceux du joueur professionnel dans Comme un torrent de Vincente Minnelli et du crooner dans Embrasse moi idiot de Billy Wilder), celui de Dude (‘la guenille’). C’est d’ailleurs à lui qu’est dévolue la première scène muette, étonnante et désormais culte, au cours de laquelle, hagard, sans un sou et mal rasé, à la recherche d’une goutte d’alcool, on le voit se faire humilier à aller ramasser une pièce qu’on lui jette dans un crachoir. Son ‘sauvetage moral’, sa réhabilitation qui l’amènera à retrouver sa fierté, est l’un des thèmes principaux du film. Le talent de l’acteur éclate aussi bien dans ses moments de détresse et de doute (émouvante scène de déprime après qu’il s’est fait bêtement assommer) que dans ceux où on le voit émerger de l’enfer dans lequel il s’était enfoncé. La scène où John T. Chance lui propose d’entrer dans le saloon par ‘la porte de devant’ alors qu’il avait l’habitude depuis quelque temps d’y entrer discrètement par derrière, pour ne pas faire trop remarquer son état lamentable d’alcoolique notoire, est remarquable : Dean martin nous émeut puisqu’à cet instant, nous sentons enfin poindre une étincelle dans ses yeux encore quelques peu embrumés.

Inoubliable Angie Dickinson dans le rôle de Feathers (‘Plumes’, celles des costumes d’entraîneuses), l’un de ces rôles de femmes dont Hawks a le secret, forte et insolente, qui n’a pas de mal à s’imposer en jouant des coudes. Feathers prend sa place parmi les plus beaux personnages féminins du cinéma hawksien et mondial aux côtés de ceux de Jean Arthur dans Seuls les anges ont des ailes, Lauren Bacall dans Le port de l’angoisse et Le Grand Sommeil, Joanne Dru dans La Rivière rouge et d’autres encore. Pour ses débuts à l’écran, Angie Dickinson éclate de talent et de sensualité. Son personnage qui tient la dragée haute à celui joué par John Wayne est à la fois celui d’une femme, au charme provocant, qui n’a pas froid aux yeux (c’est elle qui drague le shérif sans aucune inhibition et non le contraire), qui sait ce qu’elle veut mais qui possède, elle aussi, des qualités humaines véritables. N’oublions pas ce moment délicat et magique dans lequel le shérif, réveillé et descendant au saloon en pleine nuit, trouve Feathers endormi sur une chaise, le fusil sur ses genoux, et se rend compte à ce moment là qu’elle avait décidé de veiller sur lui. Avec une merveilleuse délicatesse, alors qu’il la prend dans ses bras pour la recoucher, celle-ci s’éveille et lui fait un sourire amoureusement tendre qui en aurait fait fondre plus d’un. La scène finale, nous la dévoilant en déshabillé noir, pourrait faire partie des anthologies de l’érotisme suggéré au cinéma. La réputation qu’a eu l’actrice de posséder les plus belles jambes du cinéma avec Cyd Charisse vient d’ailleurs de cette séquence proprement jouissive.

Content aussi de retrouver, sorti directement des westerns de John Ford, l’acteur Ward Bond dans la peau du convoyeur de bétail Wheeler (‘Cheval de trait’) qui se fera assassiner après avoir proposé en aide au shérif, son garde du corps Colorado. Colorado, interprété lui aussi formidablement par un Ricky Nelson dont nous n’aurions au départ pas parié un sou sur son talent hormis pour le chant. Il joue ici le rôle d’un jeune freluquet sûr de lui et assez prétentieux mais qui nous est toujours sympathique puisqu’on sent que son assurance est tout à fait justifiée par un professionnalisme jamais pris en défaut et par un sérieux à toute épreuve qui ne peut prêter le flanc à la plaisanterie. C’est un tireur d’élite redoutable et plein de sang froid, à mille lieues de Mississippi, le personnage assez gauche et benêt que jouera James Caan dans El Dorado. Ce jeune homme, c’est un peu l’image que l’on se fait du shérif John T Chance plus jeune mais on a du mal à croire que Colorado serait aussi maladroit que son aîné avec les femmes. Hawks a du avoir beaucoup de sympathie pour le personnage dont il se sert pour faire comprendre son amour du travail bien fait et du professionnalisme, autre thème majeur de son cinéma.

Enfin, inoubliable John Wayne qui trouve ici l’un de ses plus beaux rôles, moins complexe et ambigu que celui de Ethan Edwards dans La prisonnière du désert, moins original que celui, haïssable une bonne partie du film, de Dunson dans La rivière rouge, moins émouvant que celui de Nathan Brittles dans La charge héroïque, mais aujourd’hui encore, le personnage qui restera et qui donne l’image la plus juste de ce que John Wayne aura voulu montrer tout au long de sa carrière : l’homme droit, valeureux, professionnel, d’apparence dure mais en réalité proche et affectueux avec ses hommes, maladroit et pataud avec les femmes, celui aussi qui par son charisme cimente un groupe. Dans Rio Bravo, il n’a pas peur de ternir son image car Feathers a toujours le dessus sur lui et finit toujours par avoir le dernier mot, Chance sortant toujours d’une discussion avec elle la tête basse et le dos voûté. Derrière son apparence, un être profondément humain puisqu’on se demande même constamment s’il ne va pas réitérer ‘l’erreur’ de Dude en se faisant piéger par l’élément féminin et son diabolique pouvoir de séduction. Tout est parfait dans le jeu de John Wayne et ceci dans ses moindres faits, poses et gestes : sa façon de s’habiller, d’arpenter une rue, de tenir son fusil, de mettre son couvre chef, tout est une création de l’acteur. Une preuve supplémentaire s’il le fallait que le Duke était un très grand comédien.

Pour finir, parlons en de la mise en scène transparente de Hawks qui fait douter certains quant à ses qualités. Il est vrai qu’elle est moins immédiatement repérable et ne saute pas aux yeux de prime abord comme celle d’un John Ford passé maître dans l’art pictural et du cadrage ou comme celle d’un Anthony Mann excellant dans son appréhension de l’espace et d’une limpidité épurée. Mais Hawks est moins un peintre des extérieurs et des paysages qu’il ne cherche d’ailleurs jamais à magnifier (y compris dans Hatari), qu’un réalisateur au service de ses personnages. Hawks n’est pas un esthète ni un formaliste et c’est pour cette raison que nous nous rappelons moins souvent chez lui que chez les autres réalisateurs cités précédemment de plans époustouflants, miraculeux ou poétiques, même si au début des années 30, avec Scarface par exemple, il nous a démontré qu’il pouvait s’il le voulait, d’un strict point de vue technique, jouer dans la cour des plus grands. Pourtant, en y regardant de plus près, Rio Bravo comporte, lui aussi, quelques scènes qui prouvent une nouvelle fois le génie, certes plus discret, de Hawks en la matière. Déjà la scène muette de départ, que nous avons déjà évoquée, n’a rien à envier par la force de suggestion de ses images aux meilleurs films muets justement. Une autre tout aussi célèbre, celle qui voit Dude retrouver sa fierté par son action d’éclat qui le fait dénicher et tuer l’assassin du convoyeur, mérite de rester dans les annales par son utilisation tout à fait extraordinaire d’une technique difficile à manier sans tomber dans la lourdeur, le zoom ; en l’occurrence un zoom fabuleux et entièrement justifié sur des gouttes de sang tombant du haut du saloon sur un verre de bière. Et enfin, pour les non convaincus, évoquons brièvement les sorties nocturnes du shérif et de son adjoint devant aller arpenter la rue pour voir si tout est calme. Hawks, mine de rien, tellement son appréhension des lieux grâce à la mise en scène et au montage est géniale, donne au spectateur l’agréable et grisante impression à la fin du film de connaître par cœur la topographie des lieux assez restreints dans lesquels il vient de passer deux bonnes heures. C’est un peu le reproche que l’on pourrait faire aujourd’hui à un très grand nombre de cinéastes, celui de ne pas savoir faire appréhender au spectateur l’espace dans lesquels les personnages évoluent pendant tout un film et ainsi le priver de quelque chose d’à priori sans importance mais qui inconsciemment en a beaucoup pour l’appréciation du même film.

Aussi et surtout, cette mauvaise appréhension de l’espace par un cinéaste, fait souvent de nos jours se perdre le spectateur dans des scènes d’actions qu’il a du mal à comprendre car trop hachées : l’utilisation d’un montage frénétique sert souvent en fait de poudre aux yeux pour cacher cette incapacité à se dépêtrer des problèmes topographiques très importants pour des scènes d’actions très découpées. Ceci est malheureusement vrai pour plus de la moitié des blockbusters actuels (nous ne parlons évidemment pas des réalisateurs ayant parfaitement assimilé les leçons des plus grands, à savoir McTiernan, Cameron ou Carpenter). Carpenter d’ailleurs dont Rio Bravo est le film préféré et par lequel il a, entre autre, certainement été marqué par ses peu nombreuses mais inoubliables scènes d’actions. Car, comme chez John Ford, la violence n’a ici rien de spectaculaire, frisant au contraire l’abstraction tellement les scènes sont dures, violentes mais sèches et concises. La première apparition de John Wayne est d’une force peu commune, le voyant arriver en contre plongée pour relever Dude et immédiatement après, assommer Joe Burdette avec une violence inouïe à l’aide de la crosse de son fusil, frappant tellement fort qu’il effectue un tour sur lui-même emporté par l’élan de son coup. L’autre scène de tuerie, suite au lancement d’un pot de fleurs par la fenêtre pour détourner l’attention des ‘bad guys’, est, elle aussi, fugace mais foncièrement marquante par sa violence brutale et rapide, sans que jamais nos héros ne regrettent un instant leur geste. A propos des ‘méchants’, il faut souligner le fait que, contrairement à beaucoup de westerns, Hawks ne leur a pas donné beaucoup d’importance, leur présence à l’écran étant très limitée et aucun d’entre eux ne possédant un charisme susceptible de donner à un acteur un rôle truculent, pittoresque ou sadique comme c’est souvent le cas dans le genre où le ‘bad guy’ a souvent ‘de la gueule’. Un autre élément qui montre les déviations que fait prendre à son film le réalisateur à l’intérieur d’un classicisme et d’un manichéisme bien présent cependant.

Et nous en arrivons aux scènes grâce auxquelles la modernité affleure le plus et celles qui ont dû se faire pâmer de plaisir ‘Les cahiers du cinéma’ et la Nouvelle Vague, les fameuses digressions ‘hawksiennes’, qui ne font aucunement avancer l’intrigue et qui ne servent en fait à rien mais sans lesquelles le film ne serait certainement pas aussi mémorable, celles qui nous donnent le plus l’impression d’avoir lié amitié avec les personnages. Si je vous dis ‘My pony, my rifle and me’, vous vous remémorerez soudain cette scène absolument magique qui nous met en apesanteur, celle de l’intermède musical dans la prison. Dean Martin, suivi de Ricky Nelson puis de Walter Brennan tout sourire, se mettent à pousser la chansonnette et le bonheur est ici, sous nos yeux : nous avons comme une impression d’avoir surpris les acteurs pendant une pause sur le tournage. Le génie de Hawks est là entre autre, dans ces moments inutiles mais illustres, tellement humains et proches de nous, ces instants de symbioses et de bien être entre les personnages et le spectateur.

Situations classiques, évolution lente mais certaine de personnages à la caractérisation fortement typée, aucune prétention à renouveler un genre bien codifié, scénario bétonné, interprétation au diapason, le mélange de tous ces éléments nous donnant un western légendaire. Que me reste t’il à faire désormais : aller remettre pour la dixième fois cette petite galette argentée miraculeuse que constitue le DVD de Rio Bravo et me délecter une nouvelle fois de ce film à la réputation ô combien méritée, symbole d’un cinéma dans le même temps classique et moderne, chef d’œuvre indémodable d’une liberté de ton qui procure un plaisir de tous les instants ! Ou revoir cette variation tout à fait réussie que Hawks lui-même réalisera 9 ans après : El Dorado.

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Par Erick Maurel - le 23 mai 2007