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Critique de film
Le film

Six chevaux dans la plaine

(Six Black Horses)

Partenariat

L'histoire

Ayant perdu sa monture, Ben Lane (Audie Murphy) erre à pied dans une région désertique. Par chance, il tombe sur un groupe de mustangs sauvages. Il arrive à en capturer un mais malheureusement il s’avère que les bêtes avaient un propriétaire ; celui-ci et ses hommes de main décident de le lyncher pour vol de chevaux. Ben est sauvé in-extremis par Frank Jesse (Dan Duryea), un tueur à gages qui, caché, a tout entendu et croit en son innocence. Malgré des caractères antinomiques (un cowboy taciturne et probe face à un gunslinger extraverti et sans scrupules), les deux hommes se prennent d’amitié et font alors route ensemble jusqu’à Perdido. En sortant de la cantina où ils se sont rassasiés, ils sont pris sous le feu nourri de deux agresseurs inconnus qui finissent par mordre la poussière. Peu après avoir échappé à ce guet-apens qu’ils ne comprennent pas, une belle blonde, Kelly (Joan O’Brien), les embauche ; elle souhaite se faire escorter afin de rejoindre son mari à Del Cobre. Les deux hommes hésitent puisque le parcours de quatre jours à cheval n’est pas sans danger, leur chemin devant traverser les territoires des redoutables et sanguinaires Indiens Coyoteros alors sur le sentier de la guerre. Au vu de la récompense promise (1 000 dollars chacun) et du charme de leur "employeur", ils décident néanmoins de se lancer à l’aventure. Un périple qui ne sera évidemment pas de tout repos...

Analyse et critique

Après avoir été un monteur prolifique durant les années 40 - notamment sur le très attachant L'Ange et le mauvais garçon (Angel and the Badman) de James Edward Grant avec John Wayne et Gail Russell - Harry Keller continua à oeuvrer à de nombreuses reprises pour le genre, mettant en scène une dizaine d’obscurs westerns de série B (voire Z) pour la Republic, des films de courte durée (souvent moins d’une heure) qui ne sont d’ailleurs jamais sortis dans notre contrée. Quantez fut le premier d’une série de quatre westerns à budgets plus importants réalisés pour la compagnie Universal. Les deux derniers, les plus connus, ont tous deux Audie Murphy pour acteur principal, le premier étant Les Sept chemins du couchant (Seven Ways from Sundown) avec Barry Sullivan, le second (et ultime long métrage du cinéaste) ce Six chevaux dans la plaine (Six Black Horses) en 1962. Fred MacMurray joue en revanche dans les deux autres, Quantez ainsi que La Journée des violents (Day of the Badman). Alors qu’aux États-Unis ils demeurent plus ou moins cantonnés dans les fonds de tiroir, les deux films de Harry Keller avec Audie Murphy bénéficient au contraire d’une belle cote d’amour auprès des aficionados français du genre. Que ce soit d’un côté comme de l’autre, il y a à mon avis exagération. S’ils ne méritent pas d’être ostracisés alors qu'ils se révèlent tout à fait plaisants, il serait tout aussi faux, malgré la présence de scénaristes aussi réputés que Clair Huffaker et surtout Burt Kennedy, d’en faire des westerns aussi importants et réussis que ceux de Budd Boetticher auxquels ils ressemblent néanmoins étrangement, particulièrement celui qui nous intéresse ici.

La réunion de trois personnages aux caractères opposés et aux motivations mystérieuses qui se déplacent dans un paysage désertique et une région dangereuse, poursuivis par quelques autres groupes faméliques ; des Indiens souhaitant échanger un de leurs chevaux contre une femme blonde ; une attaque indienne dans une habitation désaffectée en plein milieu du désert... On croirait évoquer ici La Chevauchée de la vengeance (Ride Lonesome), le chef-d'œuvre de Budd Boetticher, d'autant plus que l'actrice de Six Black Horses arbore la même tenue que Karen Steele. De la pièce maîtresse de Boetticher, Six chevaux dans la plaine reprend en effet non seulement la situation favorite de Burt Kennedy - à savoir un groupe de protagonistes réunis par la force des choses qui parcourent des étendues quasi désertiques à la recherche de tierces personnes, le tout se déroulant presque exclusivement en extérieurs au sein de paysages rocheux - mais également certaines réparties strictement identiques ainsi que des séquences entières comme celle de l’échange femme / cheval qui doit avoir lieu avec les Indiens. Il faut dire qu’au départ Six Black Horses devait être le huitième film de la collaboration entre Budd Boetticher et son acteur fétiche Randolph Scott. Une fois le projet atterri entre les mains de Harry Keller, Burt Kennedy pensa même à Richard Widmark pour faire face à Dan Duryea avant qu’Audie Murphy ne soit de la partie, puisque ce dernier s’était très bien entendu avec son metteur en scène sur Seven Ways from Sundown. J’ai beau avoir dit plusieurs fois tout le bien que je pensais en tant qu’acteur du plus grand héros de la Seconde Guerre mondiale, voir se confronter au sein d’un western écrit par Burt Kennedy ces immenses comédiens que sont Richard Widmark et Dan Duryea m’aurait grandement plu même si le film aurait probablement eu un tout autre ton ; car l’intérêt du tandem ici en présence réside dans leur différence de tempérament, avec l’opposition entre un homme taciturne d’une grande probité et un exubérant tueur à gages sans scrupules mais qui force néanmoins la sympathie par sa gouaille et sa roublardise. Les deux comédiens s’étaient d’ailleurs déjà affrontés avec efficacité dans les très plaisants Chevauchée avec le diable (Ride Clear of Diablo) de Jesse Hibbs et Le Survivant des monts lointains (Night Passage) de James Neilson aux côtés de James Stewart.

Puisque nous évoquons ci-dessus Audie Murphy et Jesse Hibbs, l’un de ses réalisateurs fétiches, je viens de tomber sur un avis concernant le comédien et ses réalisateurs de prédilection signé Pierre Domeyne dans un ouvrage sur le western paru dans la collection 10/18 éditée par Gallimard. Une notule d’une hargne qui n’a d’égale que sa bêtise. Il est néanmoins intéressant de la remettre en avant pour faire voir à quel point la critique française avait pu se tromper, ou tout du moins avait pu se montrer impitoyable à l’encontre d’un acteur qui, sans évidemment égaler les plus grands, n’en demeure pas moins immensément sympathique et attachant, et surtout extrêmement à l’aise dans le genre. Bertrand Tavernier, qui avait lui aussi participé à cet ouvrage, a depuis grandement réévalué le comédien et nombreux de ses films. Mais voici l'objet du délit : "Un minus aux yeux glauques et aux joues pendantes, qui nous inflige depuis 15 ans des interprétations lymphatiques […] Il a écumé d'innombrables westerns, sans grande valeur, signés par ses cireurs de bottes favoris, Jesse Hibbs, Nathan Juran, George Marshall […] Depuis, l’on attend que la balle signée X atteigne enfin son but et nous débarrasse de cet ersatz de la dévirilisation du héros de western." Comme le dit l’expression, un peu retouchée, mieux vaut lire cela qu’être aveugle...Cela étant dit, ce petit texte prouve bien l’emportement imbécile de certains qui n’ont décidément pas aidé à ce qu’Audie Murphy fusse mieux considéré déjà à l’époque. Cette parenthèse effectuée, revenons-en à ces Six Chevaux dans la plaine et à son titre traduit une fois encore avec une grande fantaisie, en total contresens par rapport à l’original ; en effet, les six chevaux noirs du titre américain n’étaient absolument pas ceux que Ben Lane rencontre au début du film et à cause desquels il va passer à deux doigts de finir la corde au cou mais, bien plus poétiquement, ceux dont le personnage interprété par Dan Duryea rêve qu’ils tirent son corbillard une fois qu’il sera passé de vie à trépas.

Autrement, parmi les autres ressemblances avec les films de Budd Boetticher, il faut se souvenir que Ben Lane fut le nom du personnage interprété par Randolph Scott dans Comanche Station et que le début du western réalisé par Harry Keller fait énormément penser à celui de L’Homme de l’Arizona (The Tall T), les protagonistes principaux des deux films sillonnant en marchant des paysages désertiques avec leur selle sur le dos, s’arrêtant pour se déchausser afin de soulager leurs pieds endoloris... Sans évidemment atteindre les sommets des films cités ci-dessus, Six Chevaux dans la plaine, tout comme Les Sept chemins du couchant tourné précédemment, n’en est pas moins une belle réussite de la série B. Alors que Quantez se révélait sur le fond artificiel, pompeux et pénible par trop de redites, ce n’est pas le cas de l’ultime western de Keller, notamment grâce à un scénario très bien écrit par Burt Kennedy. En revanche, le cinéaste s’en sortait déjà plutôt bien dans sa mise en scène durant les quelques séquences mouvementés des dernières minutes et c’est encore le cas ici. Les scènes d’action s’avèrent à nouveau bien filmées, bien montées, correctement réalisées et pour tout dire assez efficaces ; tout comme celle à suspense où Audie Murphy "joue à cache-cache" avec les Indiens au milieu d'escarpements rocheux. [Attention SPOILER à partir de maintenant] Et tout comme son western précédent avec Audie Murphy, il s’agit d’un film tout autant sympathique qu’insolite, laissant même un arrière-goût amer dans la bouche tout comme dans celle du personnage joué par le comédien au visage poupin, lorsqu’il se rend compte à la fin que ne pas dévier de sa ligne de conduite et de son sens de l’éthique n’est pas toujours très agréable. En effet, Ben Lane, c’est le cowboy naïf et droit dans ses bottes qui croyait fortement en l’amitié ; devoir mettre fin aux jours de Frank, quoique cela fut nécessaire, lui aura été assez pénible. Les autres agréables surprises scénaristiques du film proviennent des véritables motivations de la femme quant à la mission confiée aux deux hommes, ainsi que des relations qui se tissent entre les trois principaux protagonistes suite à ces louvoiements.

Jugez plutôt de la malice du scénario (à condition d’avoir vu le film si vous aimez les surprises) ! Déjà, le guet-apens dont Ben et Frank furent les cibles n’avait pas été "revendiqué" et, comme nos deux "héros", le spectateur se posait des questions quant à savoir qui avait bien pu vouloir tuer ce tandem qui s’était constitué juste quelques heures auparavant, puisque les deux tueurs ne faisaient pas partie du groupe de lyncheurs rencontré au début. On apprendra donc seulement à mi-parcours, sans que nous n'ayons jamais mis en doute sa bonne foi au départ, que Kelly en était à l’origine. Effectivement, Frank est le tueur à gages auteur du "contrat" mis sur son époux et la jeune femme (qui s’est prostituée pour se constituer le magot destiné à la récompense octroyée pour venger son mari) espère le faire tuer à son tour durant le périple. Pour ce faire, elle tente de faire miroiter l’intégralité de la prime à Ben mais, malheureusement pour elle, la probité de ce dernier fera obstacle à ses desseins machiavéliques au point plus tard d’essayer elle-même de commettre le meurtre pour lequel elle avait ourdi tout ce plan. Si le scénario de Burt Kennedy tient parfaitement bien la route et qu’il ménage un joli suspense, il n’est cependant pas aussi riche que ceux qu'il avaient auparavant écrits pour Boetticher, le personnage de Ben par exemple étant bien plus lisse et bien moins ambigu que ceux interprétés par Randolph Scott. L'ensemble manque donc un peu d’éclat et de culot, surtout au vu d'une intrigue dont on attendait plus d’étincelles et qui aurait mérité d’être plus développée. Le duo Murphy / Duryea fonctionne en revanche à merveille. On s’attache même encore plus à Frank Jesse (nom au passif très chargé puisque sont accolés les prénoms des frères James ; comme ces légendes de l’Ouest, Frank suscite malgré ses mauvais côtés compassion et admiration) qui s’humanise et qui n’hésite pas à plusieurs reprises à faire un bilan très lucide sur sa sombre vie, expliquant ses motivations pas franchement très morales avec une grande franchise (« I got myself a policy : never do an honest days work unless it's absolutely necessary. ») Le duel final le gêne car ce serait la première fois qu’il tuerait une connaissance, qui plus est un ami. Dernier revirement surprenant, les soi-disant sanguinaires Coyoteros traquaient en fait des chasseurs de scalps bien plus monstrueux et qui décimaient leur tribu depuis un certain temps. Audie Murphy, mine de rien, aura contribué à maintes reprises à la réhabilitation des Indiens dans le western.

En définitive, Six chevaux dans la plaine se présente comme un bien plaisant spectacle : la réalisation est plus qu’honnête à défaut d’être brillante, le scénario, malgré son minimalisme, n’est pour autant pas avare de surprises ni de péripéties, les cascadeurs sont chevronnés (la production n'a pas jugé bon d'utiliser des transparences), Joseph Gershenson a parfaitement bien supervisé un ensemble musical très agréable, Dan Duryea crève l’écran, Joan O’Brien est craquante et Audie Murphy est égal à lui-même, non dépourvu d'un certain charisme qui lui est propre. Pour un western réalisé en à peine un mois dans la région de Las Vegas au sein de très beaux paysages naturels, le résultat est probant : voici une solide série B sortie du studio maître en la matière, la Universal.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 28 mars 2015