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Critique de film
Le film

La Ballade de Bruno

(Stroszek)

L'histoire

Bruno Stroszek (Bruno S.) sort de prison. Il rencontre Eva (Eva Mattes), une prostituée brutalisée par ses proxénètes. Ces deux être malmenés par la vie se lient d’amitié et Bruno la recueille sous son toit. Mais les souteneurs les harcèlent et ils décident de tout quitter pour se rendre en Amérique avec le vieux Scheitz (Clemens Scheitz), le seul ami de Bruno. Un cousin de ce dernier y tient un garage et les aide à s’installer. Mais leurs espoirs d’une nouvelle vie se heurtent rapidement à la réalité.

Analyse et critique

« Suis-je au mauvais endroit ou dans la mauvaise vie ? N’ai-je pas réalisé, après être passé à toute vitesse dans une gare sans m’y arrêter, que je suis assis dans le mauvais train ; et n’ai-je pas appris par le contrôleur que le train ne s’arrêterait pas non plus à la prochaine station, 100 kilomètres plus loin ; et ne m’a-t-il pas confié, la main devant la bouche, qu’en réalité le train ne s’arrêterait plus jamais ? » (Conquête de l’inutile)

Après Cœur de verre, Herzog a pour projet de tourner une adaptation de la pièce Woyzeck de Georg Büchner. C’est Bruno S. qui doit en être l’interprète mais alors que le film se précise dans sa tête, le cinéaste se rend compte qu’il faut absolument que ce soit Kinski qui joue ce rôle. Lorsqu’il explique sa décision à Bruno S., ce dernier est tellement triste et déçu qu’Herzog s’entend lui dire qu’il a par contre un autre projet à lui proposer. Bruno S. lui pose des questions sur le film et Herzog, coincé par son mensonge, lui explique que c’est une histoire inspirée de sa vie. C’est un lundi et Herzog lui promet de lui faire lire le scénario en fin de semaine. Le samedi suivant, celui-ci est effectivement terminé : il s’intitule La Ballade de Bruno. Le tournage débute très vite (Woyzeck sera tourné deux ans plus tard avec Kinski) et ce film, né dans d’étranges circonstances, deviendra l’un des préférés du cinéaste.

Si Herzog ne réalise pas un documentaire sur Bruno S., mais bien une œuvre de fiction, la frontière est comme toujours dans ses films floue et poreuse. Comme les grands cinéastes documentaires, Herzog ne considère pas cette séparation comme pertinente et ne cesse d’imbriquer ces deux registres. Déjà parce que toute œuvre documentaire est une relecture du monde par le cinéaste, donc une fictionalisation du réel et qu’il est mensonger de faire croire le contraire. Ensuite parce qu’utiliser des bribes de fictions dans un documentaire permet paradoxalement à celui-ci d’être plus proche de la vérité des choses. Le mouvement inverse existe aussi et Herzog ne cesse de nourrir ses œuvres de fictions d’éléments documentaires, comme par exemple les tournages d’Aguirre ou Fitzcarraldo qui influent profondément sur les films ou encore la fatigue réelle de Kinski qui donne sa force et sa vérité à Woyzeck.

Pour La Ballade de Bruno, Herzog invente de toute pièce une intrigue, un récit imaginaire, mais qu’il façonne de telle manière que le film nous permet de saisir quelque chose du mystère Bruno S.

Il y a d’abord de nombreux éléments circonstanciés, Herzog utilisant plusieurs éléments de la vie de son acteur dans le film. Bruno S. a ainsi séjourné à plusieurs reprises en prison, et lorsqu’il joue l’entretien avec le directeur de la maison d'arrêt, scène où il raconte ses incessants séjours en maison de correction puis en prison, on sent que ce n’est plus le personnage qui parle mais bien Bruno. Il s’emporte en revenant sur cette partie de sa vie et se retrouve comme prisonnier de phrases qu’il se met répéter en boucle. Le dérèglement de la parole suffit à raconter la tragédie d’une vie passée derrière des murs. Bruno S. se délivre de toute une partie de sa douleur et ce qu’il dit est tellement bouleversant que l’acteur qui doit lui donner la réplique est complètement décontenancé.

Il y a d’autres éléments biographiques dans le film, parfois plus anecdotiques mais qui toujours permettent de raconter quelque chose de Bruno. Il a ainsi vraiment pénétré dans une station de ski en plein hiver, branchant l’électricité et mettant en marche toute la nuit les télésièges, se faisant arrêter au petit matin par la police. Lorsqu’il parle de son « ami noir », il s’agit du piano qu’il s’est acheté après L’Énigme de Kaspar Hauser. Il faudrait être le biographe de Bruno S. pour vraiment déterminer ce qui dans le film vient de sa vie. Mais l’important n’est pas là et il suffit de comprendre ce jeu avec le réel pour saisir qu’Herzog souhaite avec ce film percer le mystère Bruno S.. Et même si l’on ne connaît rien de la vie de l’acteur, un indice est là pour guider le spectateur : il n’est évidemment pas anodin que les personnages d’Eva et Mr. Scheitz son interprétés par Eva Mattes (vue chez Fassbinder - notamment dans Les Larmes amères de Petra von Kant - et qui sera Lene dans Allemagne, mère blafarde d'Helma Sanders-Brahms) et Clemens Scheitz (Kaspar Hauser, Cœur de verre, Nosferatu…). Les choses sont ainsi clairement posées : Herzog nous raconte une histoire qui raconte Bruno S.

S’il y a des éléments biographiques disséminés dans le récit, ce ne sont pas eux qui servent à comprendre qui est Bruno S., mais bien le film dans son entier. Ainsi, dans l’ouverture, on voit le monde à travers une bombonne d’eau : cette image déformée du réel glisse l’idée que l’histoire de Bruno est celle d’un homme qui voit le monde différemment et qui, à cause de ce décalage par rapport à la norme, ne peut connaître que souffrance, brimades et humiliations.

Lorsqu’il sort de prison, Bruno déclare que « Le Bruno, il rentre en liberté ! ». On sourit à cette inversion sémantique, mais la terrible vérité de sa vie est toute entière contenue dans cette phrase. Bruno est si décalé par rapport à la norme qu’il est complètement désarmé face à la société et sa violence. Il est démuni aussi bien devant des voyous que devant un banquier. Ces deux extrêmes - le hors norme et la norme absolue - symbolisent la société dans son entier, société qui écrase, dépouille, humilie les plus faibles. Bruno S. est un nouvel avatar de ces personnages écrasés par le monde, l’existence, qui sont au cœur du cinéma d’Herzog depuis le début. Des personnages qui étaient jusqu’ici plutôt du domaine du réel (les enfants d’Avenir handicapé) ou de la fiction (Les nains qui ont aussi commencé petits, Kaspar Hauser…). Avec La Ballade de Bruno, Herzog invente un personnage qui synthétise d’admirable manière tous ces êtres souffrants qu’il a jusqu’ici mis en scène, qu’ils soient issus du réel ou de l’imaginaire, comme l’indique la façon dont il crée le patronyme de son héros en adjoignant au prénom de son acteur le nom de Stroszek, le héros de Signes de vie.

La société, qui méprise et rejette ceux qui sont différents, ne laisse aucune chance à Bruno. Brutalisé, malmené, il rêve du monde tel qu’il pourrait être si l’homme n’était pas l’homme.

Une scène d’une infinie douceur, d’une grande beauté montre Bruno se rendre dans une maternité, plus précisément dans l’espace dédié aux enfants prématurés. Un médecin, très délicatement, prend l’un des minuscules bébés et calme ses pleurs en caressant à peine de ses lèvres le cou du nourrisson, comme s’il l’hypnotisait. Bruno est bouleversé. Il voit dans cette image l’être fragile qu’il était et qui aurait du être protégé, soigné, et qui au contraire a été battu, rejeté. Bruno découvre que le monde pourrait ne pas être fait que de violence et de concurrence, mais aussi de douceur et d’entraide. Naît alors en lui le rêve de ce monde, naît en lui le rêve d’Amérique.

L'Amérique (il n'y a pas d'ailleurs)

Bruno, Eva et Mr. Scheitz forment la famille des opprimés. Un repris de justice, une prostituée, un handicapé ; un fou, une femme, un vieillard… ils n’ont aucune place à eux dans la société allemande. Ils en viennent donc à reproduire le rêve du nouveau monde et à s’imaginer qu’en quittant la vieille Europe pour gagner l’Amérique ils vont enfin pouvoir vivre en paix. Bien entendu, l’Amérique se révèlera n’être qu’un mirage.

Herzog n’est pas à l’aise aux États-Unis et le tournage est pour lui une véritable épreuve. Il ne supporte pas cette uniformisation par la culture américaine qu’il constate dans le monde entier. Il rejette la marchandisation, le consumérisme et l’urbanisation et se trouve donc dans l’œil du cyclone lorsqu’il tourne ce film. Il choisit de planter sa caméra à Plainfield dans le Winsconsin. En effet, une série de crimes non élucidés a plongé la ville dans la peur et la suspicion, climat qui convient parfaitement à l’ambiance qu’Herzog souhaite donner à la partie américaine de son film.

Et pourtant, malgré cette ambiance oppressante, La Ballade de Bruno est le plus beau film sur les Etats-Unis réalisé par une européen, une oeuvre sensible et juste qui évite l’exotisme et les clichés habituels. Lorsque des cinéastes européens tournent aux USA (Agnès Varda, Jacques Demy, Michelangelo Antonioni, Peter Watkins, Wim Wenders… Bruno Dumont plus récemment), ils ne racontent pas l’Amérique, ils racontent la façon dont ils perçoivent ses mythes ou bien la friction entre leur imaginaire et la réalité. Les cinéastes européens tournent donc des road-movie, mettent en scène des redneck ou des hippie, filment Los Angeles ou le Grand Canyon… bref, travaillent sur les images et les icônes utilisent du cinéma américain.

Herzog réalise lui un film américain mais sans faire appel à aucun de ces clichés. On sent qu’il est en contact avec une autre Amérique, une Amérique dont les images ne viennent pas du cinéma mais de ce qu’il découvre sur place. Le constat n’est pas forcément beau à voir, mais cette Amérique qu’il filme, seuls les cinéastes américains du Nouvel Hollywood avaient su jusqu’ici la montrer.

Herzog montre que le rêve d’une Amérique où tout devient possible est un leurre et toute la partie américaine du film joue sur le faux et l’illusion : un homme qui parle si vite qu’on ne le comprend pas (on retrouve ici la langue véloce à l’excès des commissaires priseurs de How much Wood would a Woodchuck chuck...), des indiens transformés en silhouettes publicitaires, des animaux qui font des numéros absurdes que personne ne regarde…

À peine ont-ils mis les pieds sur le territoire américain que la déception attend Bruno, Eva et Mr. Scheitz. Pas de Grand Canyon et de soleil, mais un paysage plat et un ciel gris. Ils imaginaient l’Eldorado et atterrissent dans une caravane au milieu d’un terrain vague boueux jouxtant le garage miteux tenu par les neveux moqueurs de Mr. Scheitz. Mais, la déception passée, le trio décide que tout est encore possible et qu’ils vont tout faire pour accomplir le rêve américain.

Bruno et Eva espèrent s’installer et fonder une famille. Bruno travaille au garage, Eva trouve un emploi dans un diner. Ils réussissent à aménager leur mobil home miteux et à acheter une télé et le banquier leur sourit en leur ouvrant des crédits. Malgré le fait que l’Amérique n’est pas le monde idéal qu’ils imaginaient, il leur semble néanmoins possible d’aspirer à une vie paisible. C’est peut-être effectivement un endroit où l’on peut repartir à zéro. Mais ce nouveau départ n’est qu’une question matérielle. On peut trouver un emploi, économiser, s’acheter une petite caravane, emprunter et commencer à vivre dignement. Mais l’Amérique est aussi un énorme rouleau compresseur qui normalise tout, une société où tout est nivelé et où il n’est pas plus facile de vivre sa différence que dans la vieille Allemagne.

Le couple que forme un temps Eva et Bruno est beau car inconcevable dans la logique de la société. Deux être fragiles, brisés qui se rencontrent et s’inventent une famille surprenante, pleine de vie, improbable donc toute puissante. Mais arrivés en Amérique, ils sont emportés dans la norme : ils s’installent, trouvent de petits boulots, s’achètent la sacro sainte télé, signent des contrats avec la banque… ils s’intègrent et, se faisant, tuent leur couple. Tout ce qu’ils ont gagné leur est enlevé pour des questions d’argent, comme si le mirage dans lequel ils vivaient s’évanouissait soudainement. Le bien être matériel disparaissant, le couple s’effrite. Ils ne sont plus brimés par des proxénètes violents mais par le système capitaliste.

Eva redevient une marchandise à ses propres et yeux et recommence à se prostituer. Bruno est lui trop marqué par ce que la société lui a fait, trop marqué par le mauvais tour qu’elle lui joue encore, qu’il ne peut que s’en détourner. Il ne voit plus autour de lui que des maisons « du temps des nazis », soit la déshumanisation, la marchandisation, le rendement au cœur de la logique capitaliste. Scheitz sombre de son côté dans la théorie du complot, emporté par la profonde paranoïa de l’Amérique des années 70.

Conscients qu’ils ne trouveront jamais leur place dans la société des hommes, Bruno et Mr.Scheitz se rêvent alors bandits de grands chemins. Il se lancent dans un cambriolage dérisoire (la banque est fermée et ils se rabattent sur le coiffeur d’en face pour lui voler trente deux dollars) et prennent la fuite. Même devenir desperado leur est interdit…

Bruno finit seul et se retrouve dans une réserve indienne. On pense alors qu’Herzog va filmer un salutaire retour aux sources de l’Amérique. Mais ce qui attend notre pauvre héros n’est qu’un simulacre des native american. Les indiens tiennent des stations essences ou des épiceries identiques à celles qu’il a connu et, seule trace de la culture amérindienne, des figurants déguisés en costumes traditionnels posent devant des distributeurs de coca. Toute l’Amérique est contenue dans cette image terrifiante.

Bruno trouve refuge dans une fête foraine déserte. La caméra s’attarde sur des cages en verre où des animaux se prêtent à des numéros ridicules : un coq joue du piano, un lapin est déguisé en pompier, une poule danse, un canard joue de la batterie… l’image profondément déprimante de ces animaux détournés artificiellement de leur essence pour le plaisir de spectateurs invisibles permet au spectateur, alors au bout du cheminement du film, de comprendre quelle est la vie de Bruno S., de partager son regard sur la société des hommes.

On retrouve à la fin du film la figure du cercle, récurrente dans l’œuvre d’Herzog et fortement symbolique, avec l’image d’une camionnette qui tourne sur elle-même et celle de Bruno qui tourne en rond sur le téléphérique qu’il a mis en marche. Cette histoire, Bruno la racontait au début du film, ce qui renferme le film sur lui-même. La police essaye d’intervenir mais l’un d’eux déclare qu’« on n’arrive pas à couper l’électricité ni à arrêter la poule qui danse »… tout est là, contenu, dans cette phrase : l’absurdité de la vie, la folie du monde, l’enfermement.

Partout, en Allemagne, en Amérique, le constat est le même car partout les hommes sont les mêmes. Nous sommes tous prisonniers de l’existence et de nos défauts humains. Il n’y a pas d’échappatoire à la souffrance dans la fuite. Il n’y a rien à attendre de la société, la quête du bonheur ne peut se faire que depuis là où l’on est : depuis soi.

La Musique

Ce bonheur peut advenir avec la création, l’art. Les moments où Bruno est heureux, c’est lorsqu’il est en contact avec la musique (c’était aussi le cas dans L’Énigme de Kaspar Hauser). La musique a toujours une grande importance dans l’œuvre d’Herzog. Elle transcende, elle magnifie les choses. C’est une porte qui ouvre sur d’autres mondes, sur d’autres états de perceptions. C’est une échappatoire, un ailleurs qui permet de s’extirper du quotidien. La musique semble véritablement prendre son envol dans les films d’Herzog, elle acquiert une puissance d’évocation et une présence rares. On pense à Stanley Kubrick, Herzog utilisant comme ce dernier des airs souvent très connus, très classiques, ne cherchant pas l’originalité (en dehors des partitions signées par Popol Vuh) : Chopin, Vivaldi, Mozart, Couperin, Bach, Mahler et Wagner reviennent ainsi constamment dans son œuvre, Herzog aime réutiliser les mêmes morceaux dans différents films (comme Parsifal), les liant ainsi à un niveau inconscient. Comme Kubrick, Herzog possède cette forme de génie qui lui permet de trouver le contact parfait entre une image et une musique, si bien que même le morceau le plus galvaudé est comme ressourcé : il retrouve sa substance, sa puissance poétique, sa force d’évocation et on a l’impression de le réentendre, de le redécouvrir.

Si Herzog travaille sur un cinéma très physique, très concret, attaché réel, la façon dont il utilise la musique est un des facteurs qui tirent son œuvre vers le mystère, la poésie, vers une forme de spiritualité. Elle participe à cette « vérité extatique » que recherche le cinéaste. Alors qu’Herzog évoque constamment l’enfermement, la douleur, la corruption du monde, la musique est dans son cinéma l’incarnation de ce que l’homme peut apporter de plus beau au monde. Herzog utilise la musique pour atteindre la grâce, pour donner à ressentir cette pureté de l’art qui permet de transcender l’existence en ouvrant l’esprit sur des territoires au-delà de l’humain.

Bruno - comme Kaspar Hauser, Fitzcarraldo - fait partie de ces êtres qui semblent être en connexion directe avec la musique, qui reçoivent de plein fouet l’absolu de cet art qui devient pour eux synonyme de libération. La musique se passe des mots, elle n’est que pure poésie, pure émanation de l’esprit humain. Elle dessine des mondes hors du monde et devient pour des êtres en rupture de bancs un territoire qu’il leur est possible d’habiter. C’est le cas de ces personnages imaginés par Herzog, c’est aussi le cas de Bruno S. Ce rapport si profond, si essentiel à la musique du cinéma d’Herzog trouve un triste écho avec ce film, Ian Curtis s’étant suicidé juste après l’avoir découvert à la télé…

La Ballade de Bruno est un film profondément triste, marqué par le destin cruel qui s’est acharné sur son acteur, par la terrible vie de Bruno S. Mais c’est aussi un film pétri d’humanité, tendre et généreux. C’est une œuvre essentielle qu’il convient de replacer parmi les plus grandes réussites du cinéaste. 

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Par Olivier Bitoun - le 16 septembre 2010