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Critique de film
Le film

Déviation mortelle

(Road Games)

L'histoire

Dans l’Australie du début des années 1980, Pat Quid (Stacy Keach) gagne sa vie en exerçant le métier de camionneur. Seul maître à bord de son semi-remorque (ou presque, puisqu’il partage sa cabine avec Boswell, son dingo domestique), Pat parcourt le pays au gré de ses engagements. Lorsque débute Déviation mortelle, le routier accepte de charger à Melbourne une cargaison de carcasses de porcs à destination de Perth, à presque 3000 kilomètres de distance. Non seulement considérable, le trajet dans lequel Pat s’engage implique encore de traverser la plaine de Nullarbor, une région désertique s’étendant sur plus d’un millier de kilomètres, où la seule et maigre source d’ombre tient à la présence de (très) loin en (très) loin d’un roadhouse décati. Embarqué pour un voyage a priori rien moins qu’exaltant, Pat et son inséparable compagnon canin n’auront cependant guère l’occasion de s’ennuyer. Puisque leur route va plus que croiser, en réalité suivre, celle d’un mystérieux tueur de femmes, parti lui aussi à travers les étendues désolées de Nullarbor après avoir sévi à Melbourne. Se transformant bientôt en limier aussi amateur qu’acharné, Pat va tenter de confondre l’énigmatique assassin, aidé en cela non seulement de Boswell mais aussi et surtout de Pamela (Jamie Lee Curtis), une audacieuse et singulière auto-stoppeuse rencontrée au milieu du grand nulle part qu’est l’Outback…

Analyse et critique



En inscrivant ce surprenant et réjouissant Déviation mortelle au catalogue de sa collection Make My Day ! (sous son titre original : Roadgames), Jean-Baptiste Thoret confirme sa double prédilection pour le road-movie (1) et le cinéma de genre atypique. (2) Faisant en effet de l’Eyre Highway (la route traversant Nullarbor) le théâtre asphalté d’une chasse au psychokiller, Déviation mortelle dément l’apparent classicisme de son intrigue de thriller en la mettant en scène dans un monde frappé du sceau d’une bizarrerie assumée. Éminemment weirdo, le film l’est autant par son exploitation d’un exotisme malaisant et made in Oz (celui d’un Outback white-trash, façon Réveil dans la terreur) que par sa loufoquerie bon enfant, et même enfantine, notamment soulignée par les références régulières aux Looney Tunes. Et ce ne sont là que deux des nombreux univers convoqués par Richard Franklin pour composer cette étonnante chimère cinématographique qu’est Déviation mortelle, film qui prend un plaisir malin à semer le trouble dans le (mauvais) genre. Ce que sa séquence initiale énonce d’emblée par son éminente singularité…


Deux régimes narratifs et esthétiques cohabitent alors à l’écran, a priori exclusifs l’un de l’autre. Semblant apparemment confirmer son inscription dans le champ du cinéma d’exploitation le plus assumé, Déviation mortelle déploie d’une part une scène invoquant Eros et Thanatos selon une esthétique au clinquant furieusement 80’s. Dans une chambre de motel baignant dans une pénombre purpurine, advient le meurtre d’une séduisante, imprudente et dénudée auto-stoppeuse (Angie La Bozzetta). N’intercalant qu’une guitare (dont elle a soudainement décidé de jouer !) entre son corps dévoilé et le male gaze auquel semble avant tout destinée la scène, la jeune femme est bientôt étranglée par un tueur (Grant Page), pour l’essentiel hors-champ. Le réduisant d’abord à l’état de silhouette opportunément noyée par la lumière du puissant néon de la salle de bain – un effet là encore canoniquement 80’s –, la caméra ne fera in fine le point que sur sa main, bien évidemment gantée. S’ensuivra le motif tout aussi prévisible du visage de celle qui n’a plus que quelques secondes à vivre, aux traits séduisants, formant l’écrin d’une bouche fardée au gloss et entrouverte de la plus suggestive des manières.



Ne se limitant cependant pas à cette litanie de clichés d’érotisme et d’horreur pareillement softs, les instants premiers de Déviation mortelle y combinent d’autre part une seconde scène, introduisant le personnage de Pat. Prenant la forme d’un monologue adressé par le routier à son dingo de chien, l’épisode tient quant à lui du Nouvel Hollywood plutôt que du giallo et autre slasher. La scène montre en effet un personnage d’outsider qui n’est pas sans rappeler (sur un mode moins âpre) celui que le même Stacy Keach avait interprété quelques années auparavant dans La dernière chance, le plus "Nouvel Hollywood" des films de John Huston. Contraint de passer la nuit dans la cabine de son semi-remorque (la dernière chambre disponible dans le motel le plus proche ayant été prise par le tueur et sa victime…), le routier solitaire met à distance sa malchance avec une ironie qui fait de lui une sorte de cousin antipode (et moins cabossé) des loosers magnifiques de Macadam Cowboy et de L’épouvantail. Il y a aussi quelque chose de confusément rimbaldien chez Pat (il prétendra par la suite avoir trafiqué des armes en Afrique, à dos de chameau…), portant sur sa prosaïque et routière condition un regard à la fois aventureux et poétique.



Et ce premier pas de côté quant à la loi du genre sera dès lors suivi de nombreux autres, emmenant le film et son public en des terres cinématographiques de plus en plus insolites. On évoquait plus haut l’inusité cocktail formé par la relecture de la déglingue "petit blanc" à l’aune de Bugs Bunny et d’Elmer Fudd. On pourrait encore y adjoindre la propension du film à un certain surréalisme, donnant lieu entre autres surprenants motifs visuels à l’apparition d’un barrage routier fait de papier toilette rose, ou bien encore à l’échouage d’un bateau en plein désert. (3) Témoignant de sa liberté quant aux canons du thriller par son goût pour une imagerie incongrue plutôt que choc, Déviation mortelle le fait encore par le traitement qu’il réserve à Jamie Lee Curtis. Celle qui avait jusque-là connu la notoriété en faisant la scream queen dans Halloween et Le Bal de l’Horreur se voit ici offrir un rôle a l’opposé de ses incarnations précédentes. Puisque Jamie Lee Curtis incarne ici non plus une (simili) adolescente désemparée face aux assauts d’un maniaque, mais une femme accomplie et pleine d’une assurance dont elle ne se départira guère, [attention spoiler] même après être pourtant tombée entre les mains du tueur sur la route… [fin du spoiler]


Désamorçant en partie la charge de cruauté inhérente aux thriller et slasher avec les conventions desquels il joue, Déviation mortelle n’en est pas moins marqué par une certaine dureté. Celle-ci n’est cependant pas tant d’essence criminelle que sociale. Car les meurtres commis par le tueur de Déviation mortelle ne sont au fond que des déclinaisons de rapports de réification et de prédation caractérisant, en réalité, l’entièreté de la société. Des notations fugaces dépeignent cette dernière comme marquée par la pratique brutale d’une domination ancienne – celle exercée à l’encontre des aborigènes, représentée par une fresque murale dans un roadhouse de l’Outback – ou présente, puisque le film se déroule sur fond de grève des ouvriers des abattoirs. Et si l’Australie de Déviation mortelle effraie in fine, ce n’est pas tant parce qu’elle suscite la crainte fantasmatique d’y croiser un psychopathe homicide que parce ce qu’elle s’affirme comme une société brutale, dans laquelle certains êtres humains ne valent au fond guère plus que les restes porcins transportés par Pat… [attention spoiler] et parmi lesquels le tueur abandonnera d’ailleurs la tête de sa dernière victime en date. [fin du spoiler] Sous ses ludiques allures de caprice cinématographique, Déviation mortelle dissimule une critique socio-politique acide. Ce n’est pas là le moindre des intérêts de ce vrai-faux film de psycho-killer, dont Make My Day ! offre la (re)découverte.


(1) Un genre, du moins dans sa déclinaison étasunienne, auquel le critique a consacré en compagnie de Bertrand Benoliel un maître ouvrage chroniqué ici-même dans DVDCLASSIK. Rappelons en outre que Make My Day ! offre d’autres road-movies tels qu’Honky Tonk Freeway ou bien encore And Soon the Darkness.
(2) 
Entre autres baroques déclinaisons des archétypes du cinéma de genre offertes par Make My Day !, l’on pourra citer le polar atypique que constitue The Black Marble ainsi que le thriller pareillement hors-normes qu’est Les Chiens.
(3) Et l’on pourrait encore ajouter à cette ébauche d’inventaire la séquence finale de poursuite, prétexte à d’extraordinaires et absurdes visions de véhicules comme dévorés par les venelles trop étroites dans lesquelles ils se sont imprudemment engagés. Déviation mortelle propose ainsi une réinterprétation du motif de la poursuite, aussi étrange que celle (piétonnière) de The Black Marble, autre titre de la collection Make My Day !

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 16 juin 2022