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Critique de film
Le film

Halloween, la nuit des masques

(Halloween)

L'histoire

31 octobre 1963, la nuit de Halloween vire au cauchemar dans la pourtant très paisible localité de Haddonfield - Illinois. Bien qu’âgé de seulement six ans, le petit Michael Myers poignarde à mort sa sœur Judith, après que celle-ci a plus que flirté avec son petit ami... 31 octobre 1978, Michael Myers maintenant devenu un jeune homme est de retour à Haddonfield. Il a passé les quinze dernières années dans un hôpital psychiatrique réservé aux malades mentaux assassins, s’y dérobant à toute tentative de traitement de la part de son psychiatre, le docteur Loomis (Donald Pleasance). D’une sécurité toute relative, l’établissement n’a pu empêcher son évasion, pas plus que sa fuite vers le lieu de ses crimes. À Haddonfield, on ne s’en souvient cependant guère. Et les lycéennes que sont Laurie (Jamie Lee Curtis), Lynda (P. J. Soles) et Annie (Nancy Loomis) ne voient là que des légendes urbaines. Bien mal leur en prend car Michael Myers fera d’elles (et d’autres...) les interprètes involontaires d’un "remake" (encore plus sanglant) de son premier Halloween homicide...

Analyse et critique

Halloween est sorti sur les écrans français en 1979, en un temps où les distributeurs hexagonaux prenaient encore la peine de traduire les titres de films étrangers, ou au moins d’accompagner l’intitulé original d’un sous-titre en français. Tel fut le cas de Halloween auquel fut accolé La Nuit des masques. Rien moins que maladroit, il distille d’emblée un peu de cette inquiétante étrangeté nimbant Halloween, un film en réalité moins horrifique que cauchemardesque, tout en dessinant les contours de son trouble objet : les faux-semblants par lesquels une Amérique apparemment idéale s’applique à dissimuler ses plus sombres pulsions.


Celle-ci apparaît pourtant, à l’occasion des plans initiaux, sous son jour le plus canoniquement rassurant. Exploitant au mieux les potentialités picturales du Cinémascope, la caméra transforme l’exploration de la résidence des Myers en une fresque dédiée à l’American way of life du début des années 1960. La maison de style colonial concentre en effet la panoplie des objets attestant, selon les normes étasuniennes d’alors, d’une existence aussi heureuse que réussie. Dans le salon - au mur orné d’un paysage du Wild West au flamboiement automnal - trône un conséquent téléviseur autour duquel sont disposés un rocking-chair évoquant le passé pionnier des États-Unis et un confortable sofa emblème d’une modernité toute consumériste. Celle-ci trouve encore à s’incarner dans une cuisine parfaitement équipée d’un réfrigérateur et d’une cuisinière aux parties chromées rutilantes. C’est dans cette manière d’éden domestique et made in USA qu’un couple de teen-agers - profitant d’une absence parentale que l’on peut imaginer discrètement complice... - s’adonne à un flirt de plus en plus poussé. Mais celui-ci n’a en réalité rien de scandaleux. Ne jurant aucunement avec l’harmonie familiale marquant le cadre de leurs jeux érotiques, les deux jeunes gens - aussi beaux que blonds - participent de ce triomphe (apparent) de cet American way of life, dont le couple blanc et hétérosexuel constitue l’un des fondements essentiels.


D’une conformité amoureuse totale, ce flirt même "mouillé" n’est au fond qu’une manière de propédeutique matrimoniale pour ces rejetons de la middle-class wasp, ou bien encore un rite de passage au terme duquel l’une et l’autre fonderont à leur tour une famille idéalement étasunienne. Non seulement (apparemment) parfaite, cette Amérique de Halloween semble encore jouir d’une sorte d’éternité. Le Haddonfield de la fin des années 1970 apparaît fondamentalement semblable à celui du début des années 1960. Usant là encore du Cinémascope à la manière d’un peintre, John Carpenter enchaîne une série de tableaux dessinant une Amérique idyllique : maisons fraîchement repeintes, aux pelouses parfaitement tondues, sortes de moquettes végétales que n’entache ici et là que le jaune de rares feuilles mortes. D’une tranquillité confusément pastorale, ces alignements pavillonnaires ne voient leur quiétude troublée que par les rires d’enfants et d’adolescent.e.s en route pour l’école, ou par le doux ronronnement des moteurs de breaks, dont les amortisseurs élastiques leur font épouser la chaussée avec une souple douceur. Quant aux jeunes gens de ces 70’s finissantes, ils apparaissent aussi dénués de subversion que leurs ancêtres des sixties. Les "frasques" sexuelles et alcoolisées des copines les plus délurées de Laurie (Jamie Lee Curtis), Annie (Nancy Loomis) et Lynda (P. J. Soles), apparaissent en effet comme l’exacte reproduction des "écarts" auxquels s’abandonnaient Judith Myers et son boy-friend...


C’est donc dans cette Jérusalem suburbaine que se dresse la silhouette d’abord frêlement enfantine, puis massivement adulte de Michael Myers. En ensanglantant de sa rage meurtrière cette déclinaison terrestre et étasunienne du paradis, le tueur de Halloween semble se nimber d’une aura diabolique que son psychiatre, le docteur Loomis, exprime en ces termes somme toute fort peu cliniques, lors d’une tirade devenue "culte" : « La première fois que je l’ai vu, il y a de 15 ans de cela, on m’a dit que cet enfant n’avait plus ni raison, ni conscience. Qu’il ne réagissait plus aux choses les plus rudimentaires comme la vie ou la mort, le bien et le mal, le vrai et le faux. J’ai vu cet enfant de six ans au visage mort, pâle, où ne se peignait aucune émotion avec d’immenses yeux noirs, les yeux du malin ! J’ai passé huit ans à vouloir trouver le contact et puis sept autres années à lutter pour qu’on ne le relâche pas car j’avais la certitude que ce qui habitait cet enfant, c’était purement et simplement... le mal. » (1)


On pourrait encore être tenté de trouver la confirmation de l’essence démoniaque de Michael - dont le prénom ferait une sorte d’archange satanique... - dans l’inhumaine apparence que lui a conférée John Carpenter, dessinant au passage l’une des quelques silhouettes iconiques du cinéma d’épouvante. Le corps entièrement recouvert d’un bleu de travail dérobé à un garagiste ayant eu le malheur de croiser sa route homicide, les pieds lourdement chaussés de bottes de sécurité, Michael dissimule son visage derrière un masque à la blancheur cireuse achevant de lui donner l’allure d’un fantastique croisement de la créature de Frankenstein et du Golem... Mais si l’on se rappelle que le masque fameux arboré par Myers est, en réalité, la reproduction du visage du capitaine Kirk de Star Trek (interprété par William Shatner), on est alors tenté de voir en Michael non plus un rejeton du Diable, mais plutôt l’incarnation rien moins que surnaturelle de la part la plus sombre de la psyché collective américaine. Celle-là même que la société étasunienne s’emploie à (se) cacher par le biais de fictions tout en optimisme progressif dont Star Trek - ce récit science-fictionnel de découverte d’une New Frontier par un équipage multiethnique - constitue l’un des étalons narratifs. Venant en cela prendre place - entre autres créatures du cinéma d’horreur hollywoodien - aux côtés des lutins reptiliens et verdâtres des Gremlins, le colosse blafard qu’est Myers ne fait au fond que pousser dans leurs ultimes (et sanglants) retranchements des pulsions consubstantielles à l’âme même de l’Amérique.


Parmi celles-là, l’on compte bien évidemment la violence. Si elle revêt avec Myers une forme certes paroxystique, elle est en fait présente chez nombre de protagonistes de Halloween. Tel est le cas du trio de brutes enfantines tourmentant leur condisciple Tommy, le garçonnet que Laurie doit garder durant cette fatale soirée de Halloween. Et il en va de même du "bon" docteur Loomis lui-même qui, à la grande surprise du shérif de Haddonfield, extrait un revolver de son imperméable en croyant entendre approcher Myers. Incarnation redoutable et redoutée d’une brutalité inhérente au tissu social des États-Unis, le maniaque de Halloween en reflète encore le rapport tourmenté qu’il entretient avec la sexualité. Agi par un mélange explosif d’attirance incestueuse pour sa sœur - et toutes celles qui lui en rappellent le troublant souvenir - et de détestation fanatique de la sexualité - Myers massacre celles et ceux cédant au désir érotique ou lui en inspirant -, Myers se fait à sa manière psychopathe le porte-parole d’une Amérique confite dans le puritanisme.

Sous le masque de Myers, ce n’est donc pas un mal échappé des Enfers qui se tapit, mais l’Amérique elle-même, telle qu’elle n’ose se montrer à elle-même que dans le secret de ses cauchemars. Et c’est en cela que Halloween demeure le plus terrifiant...

(1) On emprunte cette traduction au site suivant : https://www.kaakook.fr. Pour ce qui est de la version originale, on pourra la retrouver ici dans sa version cinématographique https://www.youtube.com, et là sous sa forme textuelle : https://www.imdb.com

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 31 octobre 2020