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Critique de film
Le film

Honky Tonk Freeway

L'histoire

Floride, début des années 1980 : le maire (William Devane) de la petite ville de Ticlaw, mais aussi l’ensemble de sa population, guette avec une heureuse fébrilité l’avancée de la construction d’une nouvelle freeway (c’est-à-dire une autoroute). La petite mais entreprenante communauté de Ticlaw espère en effet lui être raccordée, afin de capter à son mercantile profit une partie du dense trafic automobile charrié par l’artère routière. La ville disposant notamment d’un hôtel de luxe adossé à un zoo, à même de satisfaire les fantasmes touristiques de l’Américain moyen. Mais les espoirs de Ticlaw tournent court lorsque l’on découvre que (malgré un pot de vin conséquent) la ville est privée d’un échangeur avec l’autoroute. Le maire et ses administré.e.s n’auront dès lors de cesse et par tous les moyens de connecter Ticlaw à l’autoroute. Parmi ceux-ci, il sera notamment question de tonnes de peinture rose, d’une éléphante amatrice de sport nautique et de grosses quantités d’explosifs... Tandis que Ticlaw déploie les plans les plus divers (et les moins légaux) pour arriver à ses fins, un échantillon bigarré d’américain.e.s pas vraiment moyen s’engage sur la freeway. Parmi eux, l’on retrouve notamment un couple formé par Duane (Beau Bridges) et Carmen (Beverly D'Angelo), respectivement aspirant écrivain pour enfants et serveuse en rupture de ban. L’on compte encore un duo de nonnes constitué par les sœurs Mary Magdalene (Deborah Rush) et Mary Clarise (Geraldine Page). Des bonnes sœurs en réalité guère plus catholiques que Eugene (George Dzundza) et Osvaldo (Joe Grifasi), deux braqueurs en cavale sur la freeway. Tout ce petit monde (et plus encore) finira par se retrouver à Ticlaw où les menées (enfin victorieuses) de la population locale le contraindra à un arrêt forcé...

Analyse et critique


Après avoir d’abord été l’une des figures phares du Free Cinema britannique, notamment avec Billy le menteur (1963), le londonien John Schlesinger (1926-2003) mena une carrière tout aussi remarquée à Hollywood. Schlesinger y réalisa notamment deux succès critiques et publics majeurs : Macadam Cowboy (1969) et Marathon Man (1976). Mais la carrière étasunienne du Britannique ne se limita pas à ce seul duo de films mettant en vedette Dustin Hoffmann, puisque c’est en réalité une dizaine de longs-métrages qu’il réalisa outre-Atlantique jusqu’au début des années 2000. Parmi ces œuvres désormais (un peu) oubliées de Schlesinger, l’on compte notamment le formidable Honky Tonk Freeway. (1) Un film qui (ainsi que le suggère sans doute notre synopsis) s’inscrit dans le registre de la comédie la plus assumée, d’aucuns diraient même la plus délirante. Soit un choix générique qui semble a priori emmener spectateurs et spectatrices en des terres cinématographiques bien loin de celles, aussi sombres que désespérées, de Macadam Cowboy et de Marathon Man. Alors qu’en réalité Honky Tonk Freeway use avec une remarquable réussite des armes de la satire la plus bouffonne pour dresser un fort semblable car très critique portrait des États-Unis.


Comme dans Marathon Man, Schlesinger révèle les dessous rien moins que libéraux de l’histoire de la première démocratie du monde, et Honky Tonk Freeway dresse un portrait peu flatteur de la politique made in USA. Certes, l’on est ici bien loin des sphères les plus élevées du pouvoir, celles décidant du destin de la nation ou même de l’ordre mondial comme dans Marathon Man. Mais la corruption dénoncée par celui-ci n’épargne pas les locaux et modestes pouvoirs mis en scène dans Honky Tonk Freeway. Qu’il s’agisse de la municipalité de Ticlaw ou de l’État de Floride, leurs dirigeants font tous preuve d’un cynisme parfaitement "décomplexé" (comme l’on dit de nos jours) qui n’a d’égal qu’un appât du gain sans limite. Une scène d’un grotesque acide montre ainsi le gouverneur de Floride (Jerry Hardin) glisser discrètement dans la poche intérieure de son coûteux veston une liasse de 10 000 dollars remise par le maire de Ticlaw, tout en affirmant haut et fort son attachement aux valeurs démocratiques. L’on précisera que le premier magistrat de Ticlaw ne voit quant à lui aucun inconvénient à monnayer ainsi le raccordement de sa ville à la freeeway, ayant en réalité lui-même proposé de verser un pot-de-vin pour arriver à ses fins autoroutières.


Dirigé par des élites à l’éthique au moins insuffisante, pour ne pas dire tout à fait nulle, le corps citoyen étasunien que dépeint Honky Tonk Freeway n’est guère plus reluisant en cette matière. Tel est notamment le cas des habitant.e.s de Ticlaw qu’un ensemble de séquences comique dépeint comme apportant son soutien plus qu’actif aux diverses filouteries de leur maire. Les 10 000 dollars ont ainsi été réunis grâce à une collecte menée en toute transparence par la municipalité auprès de ses administré.e.s. ! Ce crowdfunding avant la lettre culmine lors d’une extravagante parade dans la main street de Ticlaw, relisant sur un mode ubuesque ces défilés joyeux et colorés censément destinés à honorer un haut-fait de la démocratie étasunienne... Et c’est avec autant d’enthousiasme "civique" que la population de Ticlaw aide son maire à dresser dans la plus totale des illégalités des panneaux routiers invitant les automobilistes à bifurquer vers leur ville. De même, le bouillonnant maire de Ticlaw peut compter sur l’aide de nombre de ses concitoyen.ne.s pour se livrer à une parodie "tex-averyenne" de terrorisme, consistant à rayer de la carte un pont, à grand renfort de dynamite.


Et il n’y pas qu’à Ticlaw que la boussole morale des Américain.e.s semble être devenue folle. Car c’est l’ensemble du pays qui paraît avoir sombré dans l’anomie, ainsi que le donne à voir la galerie de portraits dressée par le film. L’autoroute est en effet le point de rencontre de femmes et d’hommes venu.e.s de New York, de Chicago, de Californie ou bien encore du Nebraska. Semblant reproduire ce geste au cœur de la mythologie étasunienne consistant à prendre la route en quête de nouveaux espaces, eux-mêmes promesses d’une liberté enfin pleinement réalisée, les protagonistes de Honky Tonk Freeway n’en proposent en réalité qu’une version irrémédiablement dégradée. Car au lieu de l’aventureux et existentiel Go West, c’est en un très conformiste et platement touristique Go South (2) que s’engagent les personnages. Autant de choix parfaitement uniformes qui font de Honky Tonk Freeway un road movie aporétique, s’anéantissant définitivement lors d’un accident autoroutier géant, s’appropriant de manière apocalyptique le motif du carambolage ludique et vain à la Shérif, fais-moi peur.


On ne verra rien de surprenant à cet effondrement de l’American Dream étant donné l’état non seulement moral mais aussi psychologique, pour ne pas dire psychiatrique, de ce panel d’Américain.e.s réuni par la freeway. Ainsi, des truands n’ayant rien trouvé de plus rapide pour faire fortune que le hold-up y côtoient un maquereau (David Rasche) flanqué d’une tapineuse (Sandra McCabe) manifestement satisfaite de son destin prostitutionnel. Elle incarne en cela l’antithèse du personnage de Joe (John Voight) dans Macadam Cowboy pour lequel la prostitution n’était qu’un pis-aller désastreux, dont le douloureux exercice provoquait en lui un sursaut d’énergie un temps salvateur. D’une façon plus générale, les outsiders que sont nombre de voyageurs et voyageuses de la freeway tiennent plutôt du freak (au mieux) pathétique que du loser (éthiquement) magnifique de Macadam Cowboy. Que demeure-t-il, par exemple, d’admirable ou d’aimable dans ces décalques flétris des figures canoniques de l’écrivain en devenir et de la servante au grand cœur que sont respectivement Duane et Carmen ? Le premier écrit à la diable des contes prétendument pour enfants, mettant en scène un improbable poulain blanc et anthropophage, et provoquant chez ses jeunes lecteurs et lectrices des réactions inévitablement terrorisées (l’un des sommets comiques du film). Quant à Carmen, c’est par un cocktail détonant de boulimie et de nymphomanie que sa psyché éprouvée (entre autres malheurs) par la mort récente de sa mère tente de trouver le réconfort. Au moins semble-t-elle échapper au ressentiment et à la frustration qui rongent d’autres des passagers et passagères de la freeway. Ainsi en va-t-il du couple de vieillards formé par l’alcoolique Carol (Jessica Tandy) et le mis à la retraite d’office Sherm (Hume Chronyn). Tel est encore le cas de la famille "exemplaire" constituée par Snapper (Howard Hesseman), Ericka (Teri Garr) et leurs enfants Little Billy (Peter Billingsley) et Delia (Jenna Thompson). Les parents courant après une intimité sexuelle mise à mal par la paire d’enfants quasi diaboliques qu’ils ont engendrée...


Autopsiant d’un scalpel suraiguisé une société américaine parvenue à un degré de déliquescence tel qu’elle réduit en matériau farcesque le plus précieux de son imaginaire, Honky Tonk Freeway s’interroge enfin sur les origines de cette implosion civilisationnelle. La présence discrète mais aussi récurrente dans le film de la guerre du Vietnam (par le biais une nouvelle fois comique de la confession télévisuelle d’un vétéran transgenre de l’offensive du Têt ou d’un groupe d’orphelins vietnamiens en vadrouille) constitue une première explication. Prenant la suite blagueuse des opératiques Voyage au bout de l’enfer (3) et Apocalypse Now, Honky Tonk Freeway diagnostique une Amérique minée par le trauma vietnamien. Mais sans doute le ver est-il dans le fruit étasunien depuis bien plus longtemps, peut-être même depuis ses plus lointaines origines. C’est ce que semblerait suggérer une autre notation, certes fugace et drolatique mais néanmoins signifiante ; celle-ci rappelant, à propos de Ticlaw, que la ville fut bâtie sur un territoire autrefois peuplé d’Amérindiens, dont la présence/absence n’est plus rappelée que par leur évocation façon black-face ou plutôt indian-face dans le cadre des activités touristiques de la ville. Ainsi, ce n’est pas seulement un essoufflement passager des promesses émancipatrices de l’American Dream qu’enregistre en un tonitruant éclat de rire Honky Tonk Freeway mais plutôt leur fausseté foncière. Pas étonnant dès lors que cette œuvre splendidement iconoclaste ait connu un tel insuccès (4) lors de sa sortie dans des États-Unis alors à la veille de l’ère Reagan...


 

(1) Honky Tonk Freeway est peut-être même le plus oublié de tous les films de Schlesinger ! La notice que lui consacre Wikipedia rappelle en effet que le film fut à sa sortie aux États-Unis ce qu’il est convenu d’appeler un bide, ne restant à l’affiche qu’une brève semaine. La critique ne fut pas plus favorable, Honky Tonk Freeway accumulant, outre les mauvais "papiers", les infamants Razzie et autres Stinkers Bad Movie Awards. Si l’on se rappelle que le formidable Showgirls de Paul Verhoeven connut en son temps un même sort, l’on verra quant à nous là la preuve a contrario que Honky Tonk Freeway est à son hilarante manière une splendide réussite. Et que le rejet dont il fut la victime tint, comme dans le cas de Showgirls, à l’image peu satisfaisante de lui-même qu’il proposa au public américain...
(2) On rappellera que la Floride est le plus méridional des États d’Amérique.
(3) Coïncidence (?), le comédien George Dzundza, l’un des rôles principaux de Honky Tonk Freeway, est l’un des interprètes du chef-d’œuvre ciminien.
(4) Cf. notre première note.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 3 septembre 2021