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Critique de film
Le film

Jamais plus jamais

(Never say never again)

Partenariat

L'histoire

James Bond a vieilli, il est considéré par ses supérieurs comme étant bon pour la retraite. Mais lorsque la paix du monde est menacée par une organisation criminelle volant des ogives nucléaires, les services secrets britanniques sont bien obligés de faire appel à 007 ! Bond commence alors son enquête, tranquillement et avec l’assurance de sauver le monde une dernière fois...

Analyse et critique


Ne jamais dire jamais

Au début des années 1980, Kevin McClory réussit enfin à mettre en marche son projet de remake d’Opération Tonnerre. Suite à d’énormes problèmes juridiques rencontrés au milieu des années 1970 et à l’incapacité de lancer le projet Warhead écrit par Sean Connery, toute possibilité de faire un James Bond dissident avait été réduite à néant. (1) C’était sans compter l’acharnement et l’exceptionnel sens des affaires de McClory, ainsi que l’impérieux besoin de Connery de revenir à un projet commercialement viable et qui lui permettrait de toucher un gigantesque salaire. La star écossaise a certes traversé les années 1970 avec bonheur, comme touché par la grâce, en tournant quelques chefs-d’œuvre parmi les plus beaux de l’époque. (2) Sa carrière artistique n’avait nul besoin du retour de James Bond. Grand acteur reconnu, à la filmographie désormais impressionnante, Connery pouvait être fier. Cependant, l’insuccès de cette période dorée au box-office commençait à se faire cruellement ressentir. Exceptés les tièdes succès commerciaux de L’Homme qui voulut être roi de John Huston en 1975, d’Un pont trop loin de Richard Attenborough en 1977 et d’Outland de Peter Hyams en 1981, l’acteur ne pouvait alors compter sur aucun triomphe réellement significatif. Le projet bondien proposé par McClory ne pouvait alors pas le laisser indifférent. Il accepte ce nouveau James Bond non officiel, tourné aux antipodes du système d’Eon Productions, à condition de pouvoir intervenir à tous les niveaux de la production et de faire valoir un droit de véto en cas de désaccord. Bien décidé à faire un Bond de qualité, il s’entoure de Jack Schwartzman, qu’il juge très responsable en tant que producteur, et d’Irvin Kershner, solide réalisateur avec qui il avait fait L’Homme à la tête fêlée en 1966. Le budget dégagé s’élève à 36 millions de dollars (3), soit un million de dollars de plus que pour Octopussy, le James Bond officiel préparé à la même époque et pourtant gigantesque financièrement parlant. Albert R. Broccoli prend peur et tente le tout pour le tout afin de faire interdire la confection du film, mais le recours en justice ne sert à rien : Jamais plus jamais (4) a déjà commencé son tournage et le projet est trop avancé pour être stoppé. Le film verra donc bien le jour, au grand dam de Broccoli qui, dès lors, rappelle instamment son ami Roger Moore pour incarner James Bond dans Octopussy. Coûteuse, bénéficiant d’une intense publicité, la guerre des Bond aura donc bien lieu, mais Eon obtient de pouvoir sortir son film en premier. En coulisses, alors que la presse relaie une forte rivalité entre les deux superproductions, les deux amis proches que sont Roger Moore et Sean Connery continuent de se fréquenter comme si de rien n’était, comparant nonchalamment le rythme de leurs tournages respectifs et plaisantant sur les conditions exténuantes qu’ils doivent endurer. Au niveau du salaire, Connery est parvenu à obtenir davantage que Moore, bien que les émoluments de ce dernier soient déjà insensés. Avec l’entière pression et les responsabilités qu’il doit supporter, il ne gagne finalement qu’un million de plus que son comparse, soit un total de 5 millions de dollars ainsi que 5 % sur les profits nets rapportés par le box-office américain. Les deux acteurs sont, à n’en pas douter, parmi les mieux payés de leur temps.

Et pourtant, Sean Connery va rapidement déchanter. Le tournage débute le 27 septembre 1982 et se termine en janvier 1983, dans d’interminables problèmes de production. Si les premiers temps sont favorables au projet, Sean Connery jugulant lui-même la presse et apparaissant détendu, les choses tournent rapidement au vinaigre par la suite. L’acteur le déclarera lui-même, le travail est entaché par l’incompétence de l’équipe technique, et les retards s’accumulent. Très vite, Connery est de toutes les décisions, de tous les choix, heureux comme malheureux. Il porte le film sur ses épaules, aussi bien devant que derrière la caméra, et doit faire face à une direction artistique qui ne cesse d’empirer de jour en jour. De décors en toc en dépenses incohérentes, Jamais plus jamais finit par ne plus ressembler à ce que tout le monde espérait pourtant au départ, et prend l’eau de tous les côtés. Le scénario est décevant, le tournage parfois précipité, les choix de mise en scène discutables et la direction d’acteurs chancelante, sans compter une communication déplorable entre les différents départements techniques. Ainsi Connery finit-il par s’énerver très fort le jour où il prend le temps de répéter une scène dont il apprend qu’elle a en réalité été remaniée autrement sans qu’il le sache... Perdant son temps pour de menues broutilles comme pour d’importants changements, l’acteur se lasse en fin de compte de l’aventure confortable que tout cela aurait dû représenter pour lui. Mais il choisit d’honorer son contrat jusqu’au bout, et de ne pas empocher mollement l’argent sans au moins essayer de livrer une copie propre. Jamais plus jamais sera terminé de façon évasive, notamment avec une post-production tentant vaillamment de rafistoler des scènes jugées plates. En ressort un film plus drôle que prévu, à l’ambiance décontractée, mené par un Sean Connery se pastichant avec un plaisir visible à l’écran. L’acteur ressort de cette aventure bien plus riche, mais nerveusement essoré. Il assure une nouvelle fois qu’on ne l’y reprendra plus. Et cette fois-ci, il tiendra parole.

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Simulacres ou le Bond qui ne l’était pas

« […] Ce n’est qu’un remake d’Opération Tonnerre. Et Opération Tonnerre était si bon ! Comment faire mieux et oublier l’original ? Et puis je savais que je n’allais pas avoir droit au Bond Theme, à l’ouverture de Binder avec le canon... Qu’il allait manquer ce qui fait le charme des films de Eon. Et cette musique de Legrand ! Autant j’aime ce qu’il a fait pour certains autres films, autant là, il est complètement tombé à côté de la plaque. Je ne lui reproche pas de ne pas avoir copié Barry mais de ne pas avoir trouvé une vraie ambiance bondienne, un Bond Theme ! Quand on écoute le disque, on a droit à tout ce qu’il avait déjà fait pour Destination Zebra : Station polaire ou encore L’Affaire Thomas Crown. Rien de bien original. A vrai dire, aujourd’hui, je ne repense jamais à Never Say Never Again... [...] Je rigole aujourd’hui quand je rencontre des gens, des journalistes qui, pour faire bien, disent que Jamais plus jamais est le meilleur ! » (5) Les quelques lignes qui vont suivre ne feront malheureusement que donner raison à cette assertion tranchée et non dénuée d'ironie. Car effectivement, non content d'être un épisode non-officiel n'ayant rien à voir avec l'univers instauré par Eon Productions depuis les débuts de la saga, Jamais plus jamais est de surcroît un curieux épisode dont la valeur artistique est constamment mise à rude épreuve. En tant que James Bond, c'est très mauvais. En tant que remake d'Opération Tonnerre, c'est une catastrophe. En tant qu'adversaire direct d'Octopussy, quoique sa réputation usurpée puisse en dire, il ne tient pas la distance. En revanche, en tant que film d'aventures, il s'avère relativement efficace et distrayant. Personne ne ressort grandit de Jamais plus jamais, pas plus Kevin McClory dont l'obsession n'a ici accouché que d'une blague protéiforme engraissée par de trop nombreux défauts, que Sean Connery dont le départ de la saga s'était pourtant bien mieux déroulé avec Les Diamants sont éternels. Certes, à l'époque il s'était officiellement investi une dernière fois, bonhomme et quelque peu enrobé, mais son panache et l'allure générale du film lui avaient permis de partir sur une très belle note. Il commet ici l'erreur du Bond de trop, a fortiori celui qui, sur le papier, ne pouvait pas réussir en dépit des efforts investis. Il suffit de comparer les grandes lignes du scénario de Warhead écrit par Connery dans les années 1970 avec le scénario de ce film pour en mesurer toute l'incapacité à décrocher Bond d'un matériau original dont, pourtant, il ne fallait en aucune façon tenter de reproduire la formule. Opération Tonnerre reste l'un des modèles absolus de la saga dans son ensemble, tout en étant l'un des plus grands films d'aventures jamais réalisés durant les années 1960-70. Que voulait-on faire avec Jamais plus jamais ? La comparaison avec son modèle était cousue de fil blanc, en plus d'être cruelle à tous les niveaux. A l'exotisme, la rythmique et l'efficacité suprême du film de Terence Young répond la banalité grossière de Jamais plus jamais. Il décline des formes, tente paresseusement de trouver une parade à l'absence de motifs bondiens, mais rien n'y fait... James Bond est déchu de son identité bien connue, relégué au rang d'aventurier anonyme borné à suivre une série de péripéties dont la mesure n'a rien de gargantuesque. Le pire étant que personne, ni devant la caméra ni en coulisses, ne tente de sortir des ornières sur-balisées du genre et de proposer d'autres motifs originaux. Jamais plus jamais se contente de reprendre l'identité à laquelle il a formellement droit (le voyage, l'aventure sur plusieurs continents, la romance, les tables de jeux...) et de délaisser tout ce qu'il n'a légalement plus la permission d'utiliser (la musique bondienne, le pré-générique, la section Q...). Bond a l'air d'être Bond, mais ne l'est absolument pas : il est son reflet poussif et dénué d'inventivité. Américanisé, James Bond n'a en outre plus rien d'anglais, si ce n'est quelques uns de ses acteurs. Pourquoi avoir engagé le succulent Edward Fox pour interpréter M si cela n'était que pour lui faire jouer de trop courtes scènes sans la moindre saveur ? Pourquoi avoir reproduit la section Q en l'affublant d'un scientifique nommé Algernon, et nettement moins mémorable que le bien nommé Major Boothroyd ? (6) Pourquoi avoir choisi de voyager parmi certains des plus beaux endroits du monde si cela n'était que pour leur donner cette couleur diaphane, aux bleus douteux et aux éclairages surfaits ? Il n'y a qu'à prendre le temps de contempler la photographie, bien loin des attentions dues à la franchise officielle, avec ses faisceaux lumineux déconcertants (les tables de jeux, les intérieurs...) et ses Bahamas aux airs de panorama méditerranéen. Jamais plus jamais n'est donc pas le coup de force esthétique que l'on veut bien désigner. Il est d'une certaine manière assez réussi de ce point de vue-là, quoique passéiste et en inadéquation totale avec les attentes esthétiques existant autour d'un tel film. Jamais plus jamais ne fait ni rêver, ni voyager, et encore moins s'enthousiasmer.

Il reste aujourd'hui un bon film d'aventures, doté de quelques éclairs ingénieux et de scènes très romantiques. On pense surtout à l'échappée à cheval de 007 et la belle Domino, sur un morceau relativement festif et aéré du musicien Michel Legrand. Les couleurs sont dès lors celles d'une balade fantasmée sur de longs bords de mer, puis sur de hautes murailles, à cheval et contre tous. Il subsiste dans cette séquence une indéniable poésie, malheureusement trop courte, et gâchée par une conclusion aux effets visuels grossiers. Jamais plus jamais a beau avoir coûté légèrement plus cher qu'Octopussy, il fait très sincèrement moins budgété. Les décors sont moins soignés, les couleurs plus fades, l'action moins présente et les effets spéciaux bien plus discutables. Octopussy proposait de nombreuses scènes de bravoure grandeur nature, tout en utilisant des effets spéciaux plus artisanaux, concoctés par une équipe privilégiant les cascades, le montage, les transparences, les véhicules et les maquettes. Sa deuxième partie était en l'occurrence un modèle de montée en puissance, au climax réussi et à l'allure générale soutenue. Jamais plus jamais ne peut qu’aligner tranquillement quelques moments musclés, sans grande envergure et avec une parcimonie frôlant l'avarice. La poursuite automobile est efficace, mais menée sur un mode mineur, avec une série de cascades rapprochant davantage le film d'une production hexagonale avec Jean-Paul Belmondo ou Alain Delon. Quelques sauts mécanisés, de la tôle froissée, sans oublier un Bond pilotant une moto (7) ne suffisent pas à donner une véritable dimension à ces quelques minutes agréables. Les scènes sous-marines sont assez belles, mais rares et bien en deçà de ce à quoi la saga officielle nous avait habitué : par exemple, de 18 ans son aîné, le très aquatique Opération Tonnerre le ringardise à chaque instant. Quant aux effets spéciaux, optiques ceux-là, ils sont charmants mais d'une maladresse largement visible. Les missiles détournés sont grossièrement découpés, de même que les propulseurs aériens (8) sur lesquelles sont transportés James Bond et Felix Leiter afin d'accéder à la cache secrète de Largo. Et que dire de l'intervention du sous-marin au pied du château où étaient retenus Bond et Domino ? Quelques tirs lointains et des explosions machinales ne font guère illusion. Très cher, le film reste pourtant bien timoré et finalement sans excès, entamé par la cruelle absence d'imagination et d'inventivité du scénario. La réalisation d'Irvin Kershner a souvent été louée, et il reste bien entendu évident qu'il est un bon professionnel. Son œil n'est pas remis en cause, ni même le montage (bien découpé). Car techniquement, Jamais plus jamais est assez fringant, mais peu captivant, pour ne pas dire assez plat. Quand on pense à quel point John Glen et d'autres réalisateurs de la saga officielle sont encore aujourd'hui fustigés au profit de Kershner, pour la raison qu'ils ne sont pas de véritables metteurs en scène, on peut s'en trouver scandalisé. Les détracteurs ont-ils vraiment pris le temps de comparer scrupuleusement Jamais plus jamais aux autres James Bond ? Il suffit pourtant d'observer la technique de chacun. Glen prend par exemple le temps de poser les enjeux, de les mêler entre eux. Ses images sont plastiquement souvent magnifiques, et son montage très nerveux. Sans réinventer quoi que ce soit en matière de réalisation, son travail reste celui d'un très habile technicien, amateur de belles images et familier de l'action et du découpage de celle-ci. Pour l'exemple, Octopussy bénéficie en effet d'une photographie et de couleurs stupéfiantes, d'un rythme entretenu avec une grande précision (surtout dans sa deuxième partie) et d'un scénario aux enjeux modernes et intéressants. Il tente continuellement de trouver sa place et son identité propre. Jamais plus jamais est à l'inverse boursouflé (gros, mais lourd), hésitant (un rythme en demi-teinte) et visuellement bien moins convaincant. Voir en Kershner un meilleur réalisateur que Glen demeure en l'occurrence incompréhensible à bien des égards. On a souvent dit de la saga qu'elle n'était dirigée que par des techniciens, des monteurs, des anonymes... Mais là est bien le sel de son identité, afin de dévouer au film une place reconnaissable entre toutes puisqu'inscrite dans la pure et immuable filiation bondienne. Kershner n'est pas un auteur non plus, ni même un grand metteur en scène, et encore moins un technicien respectueux de l'univers bondien. Il eut pu recréer une matière robuste et lui donner un goût différent, il ne fait en vérité que réaliser un polar de luxe, aux antipodes de la véritable grandeur d'un Bond. Tout simplement parce qu'il ne cherche pas à en comprendre les fondements, la chair et la raison d'être, mais seulement à en soigner la forme par quelques poncifs épars. Concrétiser un Bond, c'est en concrétiser la substance profonde, bien plus capitale que ce que l'on pourrait penser au premier abord, et non en adapter vaguement les ornements secondaires, pour ne pas dire superficiels.

La musique de Michel Legrand souffre de problèmes analogues. (9) Belles, amples et très atmosphériques, ses compositions ne tentent pourtant en aucune manière de recréer quoi que ce soit de bondien. On ne peut pas reprocher à Legrand de n'avoir pas réutilisé la musique d'un Bond, puisqu'il n'en n'avait légalement pas le droit, mais on peut regretter qu'il ne fasse pas l'effort d'écrire autre chose que ce dont il a l'habitude. Il est vraisemblable que l'on y retrouve les tendances de certaines de ses bandes originales les plus connues et appréciées, telles que Destination Zebra : Station polaire, notamment dans l'utilisation constante de thèmes aquatiques très caractéristiques de l'époque. (10) Legrand offre ici une musique estivale et régulièrement jazzy, mélangeant la sonorité des îles à de puissants accompagnements symphoniques. Ce qu'il réussit sur les scènes de plongée ou la chevauchée de Bond et Domino tient du chef-d'œuvre, de par une véritable rigueur dans la simplicité et l'emphase. Mais l'on n'y trouvera pas la moindre approche bondienne, aucun mystère, aucune inventivité dépassant le cadre de la commande. John Barry, sans oublier les autres compositeurs ponctuels de la franchise, n'ont donc guère de souci à se faire. Enfin, le scénario, dont il est substantiellement question depuis les premiers soubresauts de cette analyse, souffre bien trop la comparaison avec son modèle. La moindre séquence similaire vire au désastre pour le remake : la clinique de soins, la préparation du forfait criminel, le vol des missiles, la rencontre entre Bond et Largo, l'évolution du personnage de Domino, l'élimination de son frère, la bataille finale... Il n'est pas un seul concept repris par Jamais plus jamais qui soit, non pas supérieur, mais au moins égal à son prédécesseur. Il est vrai qu'utiliser un Bond vieilli, dont le basculement à la retraite est imminent, constitue une bonne idée et que le film est au départ traversé de ces petits écueils originaux. Le simili pré-générique (en fait, une séquence d'ouverture se déroulant pendant le générique) est ainsi remarquable par son découpage, sa jolie chanson titre (très belle voix de Lani Hall) et sa chute, mortellement rafraichissante. Bond est devenu vieux, la cinquantaine bien tassée, et ne peut plus prétendre garder les mêmes réflexes et la même tenue physique qu'auparavant. Envoyé en clinique, non plus pour s'y faire soigner, mais pour se remettre en forme et changer d'hygiène de vie, 007 est ainsi le convalescent forcé, le type sympathique et bourru qui emporte une valise pleine de victuailles proscrites dans sa chambre. Cela fonctionne jusqu'à ce que, rapidement, le film en méprise presque totalement l'idée. Dès le commencement de l'aventure et de l'enquête de Bond autour des missiles, la vieillesse s'éloigne et les questions se perdent. Bond sera désormais cet agent secret surentrainé que l'on connait bien, familier des tables de jeux et des hôtels luxueux, provocateur et débonnaire. On y retrouve de fait le Sean Connery des Diamants sont éternels, mais sans l'énergie et la réussite qui en composaient l'éclat. Le Bond de Sean Connery est ici un bon vivant un peu brut de décoffrage, mal dégrossi, bien plus bonhomme et complaisant que par le passé, et plus à son aise en tenue de commando qu’en smoking. Il s'est empâté, moralement comme physiquement, et cela se sent considérablement au travers de ses multiples tentatives afin de reproduire son schéma habituel. Il séduit, plaisante et affronte de funestes dangers d'un air rigolard, mais le cœur n'y est plus. On l'aperçoit le torse velu, enfilant une affreuse et ridicule salopette bleue à l'occasion, enterrant toujours plus l'image virile et stylisée de son James Bond original. Perdu dans un scénario caricatural dont la teneur ne compose en rien avec le monde occidental moderne, Connery semble un peu à l'écart et blasé, même si sa stature lui permet encore d'assurer le maximum de péripéties. Ces dernières convient le Tintin d'Hergé (la cellule avec les vautours, les Arabes enturbannés clichetonesques...), le serial des années 1930 (les rebondissements venant comme un cheveu sur la soupe, tel ce miraculeux sous-marin sauvant la situation au bon moment...) ou encore une tradition bondienne très relative mais pas toujours si désagréable : la scène des requins traquant Bond près d'une épave en est un bon exemple, tout en donnant une modeste idée de ce qu'aurait élaboré l'un des apects de l'histoire de Warhead. (11)

Superficiellement de son temps, Jamais plus jamais tente même l'aventure du jeu vidéo, variation vulgaire autour de l'habituelle table de jeu, et permettant à 007 et Largo de s'affronter. Une sorte de Monopoly guerrier hyper agressif dans lequel le perdant reçoit des décharges électriques de plus en plus fortes, lui faisant supporter une douleur atroce. On y voit deux grands gamins avec des manettes de jeux, devant un panneau numérique rappelant le concept de Touche-Coulé. Voilà où en est cet opus, à jouer avec tout et n'importe quoi, mais en ignorant totalement ce qui fabrique au contraire la saveur du grotesque assumé d'épisodes comme Les Diamants sont éternels et Octopussy. Il n'est nullement question de l'immortalité du personnage, de sa proximité maniaque avec l'humour noir et de la tromperie des apparences. Rien de tout cela, le récit n'étant que le déroulement progressif d'une intrigue connue et donc désormais convenue, et qui n'existe qu'au travers de sa diégèse formatée. De fond, concernant le personnage ou les divers travestissements de la franchise jusqu'ici, il n'y en a pas. Et ce n'est pas la construction des personnages qui avancera l'opposé. La famille bondienne est méconnaissable, avec ses M et Algernon inutiles, et sa Miss Moneypenny expédiée. Reste un Felix Leiter plus charismatique qu'à l'accoutumée, ce qui constitue un bon point pour le film, malgré la futilité de sa présence. Il y avait matière à faire plus, mais reconnaissons-le, Leiter est ici davantage un homme d'action grand et musclé, un partenaire efficace pour Bond. Moderniste et Afro-Américain, il préfigure à la fois le buddy-movie à l'américaine (12) et le Felix Leiter noir de la période Daniel Craig. (13) On apercevra aussi Rowan Atkinson, le futur Mr. Bean (14), ici dans son premier rôle à l'écran et déjà psychologiquement décalé. Face à eux, se tiennent les rituels ennemis de 007. On retrouve Max Von Sydow dans la peau d'un trop inexploité Ernst Stavro Blofeld. Revoir le personnage provoque une certaine attente, mais déjouée par une progression dramatique qui va le faire disparaître complètement. Dommage, l'acteur aurait pu en faire un personnage mémorable. Enfin, le Emilio Largo d'Opération Tonnerre est remplacé par Maximilien Largo, et Domino Derval par Domino Petachi, afin de refondre la nationalité des personnages en fonction de celle des acteurs.

C'est donc Klaus Maria Brandauer qui interprète Largo, dans une performance souvent louée pour sa capacité à vampiriser l'écran. La chose est en réalité plus complexe, car l'acteur a de fait tendance à en faire beaucoup et surtout à utiliser des tics de jeu un peu grossiers. Il fait de Largo un fou dangereux psychotique, sur le fil du rasoir, et donc très inquiétant. Très fort, Brandauer y parvient bien, mais en simplifie un peu trop la souche. Il n'est donc pas interdit de préférer le Largo d'Adolfo Celi en 1965, plus austère et complexe. Ce qui est tout autant le cas de Domino, incarnée par la très blonde et très fade Kim Basinger. Bonne actrice, comme elle le prouvera par la suite, elle n'était peut-être tout simplement pas faite pour ce rôle. Comment oublier la sublime Claudine Auger et ses yeux de biche perdue, à fortiori quand le personnage ici présent ne dégage plus aucune compassion ? Touchant au ridicule consommé, entre autres durant une séquence de tango entre elle et Bond, son personnage constitue un maillon faible du film, alors que Domino était originalement un très joli personnage. Complètement évincée par la fougueuse Barbara Carrera, ici en Fatima Blush, elle ne peut guère tenir la comparaison. Fatima, c'est la Fiona Volpe d'Opération Tonnerre, la folie destructrice en plus. On pourra largement préférer Luciana Paluzzi, dont la Fiona Volpe était autrement plus flamboyante et astucieuse, mais il faut noter à quel point Barbara Carrera met un point d'honneur à recréer son personnage de façon spectaculaire. Elle reste sans conteste l'un des authentiques éléments positifs de Jamais plus jamais, et la véritable adversaire d'ego de 007 qui, sans elle, ronronnerait peut-être un peu trop en ces lieux. Le film succombe enfin à des apparences eighties trop marquées. On y voit un Flying Saucer (équivalent moins rocambolesque du Disco Volante d'Opération Tonnerre) américanisé, des scènes de danse peu nombreuses mais dictées par l'esthétique américaine flashy du moment, et un Bond rompant finalement le contact avec son époque. Peu claire, la démarche artistique du film avait démarré sur un Bond vieillissant, puis continué sur un Bond topique presque arrogant, pour enfin terminer sur un Bond déphasé mais qui s'en contrefiche par le biais d'un scénario n'esquissant même pas une once de réflexion à ce propos. Déséquilibré, soucieux d'arranger la forme autant que faire se peut au détriment du fond, Jamais plus jamais se perd en chemin, détruisant la cohérence générale négligemment insipide qu'il aurait au moins dû arborer. Plus le film avance, et plus il a l'air de se fiche de tout ce qui s'y déroule comme d'une guigne. En déplaçant la base secrète de Largo des Bahamas en Afrique du Nord, le film ne saisit du reste pas du tout l'atmosphère des lieux et ne tente jamais d'en extraire la plus petite essence. Et la dernière séquence d'action dans une caverne apparaît finalement bien terne, avec ses effets pyrotechniques d'un autre âge ainsi que sa fuite sous-marine excessivement minimaliste. (15) Si Legrand s'emporte dans un grand élan salvateur, la scène en elle-même ne présente qu'un moindre intérêt, si ce n'est celui de conclure des enjeux qui commençaient à s'étirer péniblement. Pas dupe, Bond peut donc partir à la retraite, non sans un clin d'œil de connivence envers le spectateur.

Jamais plus jamais profite amplement du phénomène dont certains James Bond officiels pâtissent à l'inverse : l'idée reçue, ou la certitude condamnatoire établie par des années de critiques journalistiques automatiques en regard de critères qualitatifs plus évanescents que concrets. Souvent apprécié bien davantage que de raison, ce Bond non officiel n'en mérite pourtant pas les égards. Et s'il s'avère nécessaire de regarder avec un œil neuf les James Bond douloureusement incriminés à l'occasion, il s'agit d'effectuer la même approche à l'encontre de celui-ci. Jamais plus jamais n'est pas nécessairement un mauvais film, mais ce n’est pas non plus un bon James Bond. Et encore moins le meilleur James Bond cité par quelques avis bien installés. Ont-ils seulement vu le film ? Ont-ils seulement pris le temps d'observer le délitement constant que semble subir cet opus bâtard du début à la fin de son aventure ? On ne doutera pas une seule seconde que le film puisse avoir des défenseurs et, pourquoi pas, des admirateurs. Mais on peut sensément douter d'une telle assertion méliorative qui, dénuée de son apparence intellectualiste proprette, ne semble finalement que poudre aux yeux et aux consciences. Loin de ses oripeaux promotionnels constitutifs amplifiés par le temps, Jamais plus jamais reste cet épisode qui n'aurait sans doute jamais dû voir le jour en l'état... au détriment d'un certain Warhead que l'on ne cesse pourtant de fantasmer depuis des décennies. Il survivra grâce à l'étonnante sympathie qu'il dégage et aux éléments qui en font la saveur un peu défraichie mais symptomatique d'une époque durant laquelle le cinéma de genre avait de biens beaux jours devant lui.

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Promotion, sortie, réception : Bond en chiffres et en dollars

La promotion de Jamais plus jamais n’a rien à voir avec celle d’un Bond classique. Américaine, la publicité prépare la sortie du film à la manière d’un blockbuster à consommer rapidement. Les affiches, plutôt belles et finement réalisées, singent assez habilement les affiches bondiennes classiques, le charme et l’élégance en moins. Dessinées dans un style plus flashy, elles montrent un Sean Conenry en pause de rigueur, l’arme au poing et le sourire carnassier. On y voit des éléments d’action tous azimuts : voiture, moto, yacht, propulseur aérien, explosions, requin, plongeur... Un sacré mélange qui, fort bien présenté, augure du meilleur. Les bandes-annonces brillent par une utilisation kitchissime d’une musique eighties aux relents disco, avec split-screen et scènes d’action à gogo. Très attentive, la presse est néanmoins déçue dans l’ensemble. Le retour de Connery ne convainc pas, la posture du film est jugée trop légère, et le Bond concurrent, Octopussy, fait même plus sérieux. On y raille parfois le manque d’élégance d’un 007 en salopette bleue ou en cycliste du dimanche... Cette même presse saura refaçonner positivement la réputation du film au fil des ans. Reste l’avis du public, capital, et dont la Warner (distributrice du film) attend beaucoup. Jamais plus jamais a moins bien fonctionné qu’Octopussy, c’est un fait (16), mais a néanmoins rapporté beaucoup d’argent et a réussi à s’inscrire dans le top 20 de nombreux pays. Aux USA, après une sortie le 7 octobre 1983, le film finit 14ème de l’année, avec pas moins de 55,4 millions de dollars. Excellent, d’autant que Sean Connery n’avait pas été à pareille fête depuis le début des années 1970 avec Les Diamants sont éternels (qui avait cela dit engrangé beaucoup plus d’entrées en son temps).

Américain, le film n’est pas salué par l’Angleterre avec autant de ferveur qu’habituellement, mais le succès est toutefois bien là dès sa sortie le 10 décembre. En France, Jamais plus jamais sort le 30 novembre et effectue un joli score, le meilleur pour Connery depuis Les Diamants sont éternels il y a douze ans. Décidément, Bond lui porte bonheur et surtout lui permet de renouer avec de valeureux et estimables sommets. Cet épisode non officiel fera 2 582 054 entrées dans l’hexagone, s’octroyant de fait la 16ème place annuelle. Rien d’exceptionnel pour une aventure de 007, mais une position confortable. En Allemagne, ce Bond concurrent ne sortira que le 20 janvier 1984, et attirera 3 583 930 spectateurs pour une très belle 5ème place annuelle. Un peu partout, le film effectue de belles percées commerciales, battant certaines productions hollywoodiennes qui l’avaient pourtant mis à mal sur le territoire américain, telles que Superman III de Richard Lester ou Sudden impact de Clint Eastwood. Au niveau mondial, le film engrange environ 160,0 millions de dollars (17), un succès considérable qui rend cette affaire très fructueuse pour Connery, puisqu’en plus d’un salaire démentiel, cela lui apportera une aura décisive pour les années qui vont suivre. En effet, si Jamais plus jamais n’apporte rien à James Bond, il offre cependant à Sean Connery la possibilité d’entamer une troisième partie de carrière à nouveau placée sous le signe du succès commercial, et cela pour les années 1980-90. Bond a relancé Connery, et la suite semble prometteuse : Highlander de Russell Mulcahy en 1986, Les Incorruptibles de Brian de Palma en 1987, Indiana Jones et la dernière croisade de Steven Spielberg en 1989, A la poursuite d’Octobre Rouge de John McTiernan en 1990, Rock de Michael Bay en 1995... La star mondiale et l’acteur exigeant s’apprêtent alors à devenir un mythe absolu.

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(1) Voir la chronique de L’Espion qui m’aimait.

(2) Parmi les plus grands films tournés pas Sean Connery durant les années 1970, on peut retenir The Offence de Sidney Lumet en 1972, L’Homme qui voulut être roi de John Huston en 1975, Le Lion et le vent de John Milius en 1975, La Rose et la flèche de Richard Lester en 1976, Un pont trop loin de Richard Attenborough en 1977, ou encore La Grande attaque du train d’or de Michael Crichton en 1979.

(3) La totalité des données financières présentes sur cette page est tirée des sources officielles de la MGM et de la United Artists.

(4) Le titre du film, Jamais plus jamais, entretient une relation intéressante avec le désir de Sean Connery de rejouer James Bond une nouvelle fois. En effet, le titre original est Never Say Never Again, ou « Ne jamais dire jamais plus » en français, formule faisant référence aux paroles de l’acteur durant la promotion des Diamants sont éternels en 1971, et où il avait déclaré qu’il ne reviendrait jamais plus. Il s’agit donc d’une boutade, d’un clin d’œil à son éternelle volonté d’en finir avec le héros qui l’a rendu célèbre. Une manière d’exorciser son rapport à lui par le pastiche et le second degré.

(5) Propos issus d’un entretien avec Jean-Marc Paland, fondateur du premier fan club français de James Bond et auteur du livre James Bond - Licence de tuer (Edilig, 1987), effectué à Chantilly en 1998 par François Justamand, et publié dans le Archives 007 n°1, en mai 1999.

(6) Major Boothroyd est le véritable nom de l’ingénieur en chef Q (voir la chronique de James Bond contre Dr. No).

(7) Jamais plus jamais est le premier James Bond dans lequel le héros pilote une moto durant une course poursuite. L’idée sera reprise, avec bien plus d’énergie et de cascades impressionnantes, par la saga officielle à l’occasion de Demain ne meurt jamais.

(8) Les propulseurs aériens utilisés dans la dernière partie du film font sans aucun doute référence au propulseur utilisé par Bond dans le pré-générique d’Opération Tonnerre.

(9) La musique de Jamais plus jamais avait été proposée à John Barry, mais ce dernier déclina l’offre, préférant composer la musique du film officiel, Octopussy.

(10) Certaines compositions aquatiques de Michel Legrand font penser à l’univers de Cousteau, très à la mode vers la fin des années 1970 et au début des années 1980 (utilisation du piano, fantasme des profondeurs dans l’utilisation de sons symphoniques particuliers...).

(11) Voir la chronique de L’Espion qui m’aimait.

(12) Même s’il est discret et peu développé, le duo Bond / Leiter fait ici écho au genre buddy-movie (ou « film de potes ») alors en train de naître aux USA. Bien souvent situé dans une alchimie homme blanc / homme noir faisant équipe, cette mode a fait les beaux jours du film d’action dans les années 1980-90. Historiquement, Jamais plus jamais se situe entre 48 heures de Walter Hill en 1982 (avec Eddie Murphy et Nick Nolte) et L’Arme fatale de Richard Donner en 1987 (avec Mel Gibson et Danny Glover).

(13) Le Felix Leiter de la période Daniel Craig est interprété par un acteur noir, Jeffrey Wright. Il interviendra dans Casino Royale et Quantum of Solace.

(14) La série comique britannique Mr. Bean fera la gloire de Rowan Atkinson, au travers d’une seule saison de 16 épisodes, entre 1990 et 1995. L’ensemble narre les aventures quotidiennes d’un homme excentrique, bouffon, gaffeur, égoïste mais parfois affectueux et ingénieux.

(15) Domino tue Largo de la même façon que dans Opération Tonnerre, à l’aide d’un fusil de pèche. A la différence que la séquence se situe désormais sous l’eau et qu’elle fait intervenir Domino d’une façon totalement invraisemblable et superficielle.

(16) Voir la chronique d’Octopussy.

(17) En dollars constants, c'est-à-dire en recalculant le box-office du film au cours du dollar de l’année 2012, le film aurait rapporté 364,12 millions de dollars, soit autant qu’un blockbuster actuel. Calcul effectué par le Cost of living calculator de l’American Institute for Economic Research.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Lisez l'éditorial consacré au 50ème anniversaire de James Bond

Par Julien Léonard - le 1 février 2013