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Critique de film
Le film

Highlander

Partenariat

L'histoire

"Après avoir survécu à une blessure qui aurait dû lui être fatale lors d'une bataille de clans dans les Highlands écossais en 1536, Connor MacLeod (Christophe Lambert) est banni de son village. Plusieurs années après, il rencontre Juan Sanchez Villa-Lobos Ramirez (Sean Connery) qui lui révèle la vérité sur lui-même : il appartient à la race des Immortels, qui ne peuvent être tués que s'ils sont décapités. Les Immortels traversent les siècles en luttant les uns contre les autres pour remporter le Prix. En 1986, les derniers Immortels qui ont survécu se retrouvent à New York pour livrer un ultime combat." (StudioCanal)


Analyse et critique

Le vertige. C’est ce que ressent le héros de Highlander en contemplant les siècles du haut de son promontoire. Autour de lui, la folie et la décadence des hommes modernes, qui reproduisent très consciemment l’éternelle sauvagerie. Ce vertige spatio-temporel, qui est l’essence du film, nous est communiqué dès la scène d’ouverture, au Madison Square Garden. Remontant des ténèbres du Temps, la caméra immatérielle de Russell Mulcahy surplombe le magma humain (ici un spectacle de catch) puis s’envole vers les gradins reculés. Solitaire parmi la foule, l’immortel tourmenté, agressé par la fureur ambiante et par les flashs photographiques, attend l’heure d’un énième duel, qui aura lieu au sous-sol. Tout le récit est posé, en quelques minutes : celui d’un homme maudit, violemment projeté à travers les siècles, éternellement tiraillé entre les sommets et les profondeurs, transpercé, dans sa chair et dans son esprit, par le Temps.


A l’origine de Highlander, il y a le scénario de fin d’études d’un jeune homme, Gregory Widen, dont l’argument délirant (un Immortel, originaire des Highlands, doit combattre ses congénères à travers les siècles pour obtenir un « prix » fabuleux, sorte de Graal qui lui donnera la Connaissance suprême) est surtout un prétexte pour jouer sur la chronologie et montrer ainsi son savoir-faire narratif au jury de l’UCLA. Mais comme ce script relève véritablement du jamais vu, Widen parvient aisément à séduire les producteurs Peter Davis et William Panzer, qui voient là l’occasion d’une sorte d’opéra-rock sauvage (en 1985, on est encore en pleine mode du clip). C’est pourquoi ils engagent Russell Mulcahy, alors au sommet de son prestige grâce à ses clips baroques pour Duran Duran, et qui vient en outre de prouver ses compétences dans le long métrage fantastique avec Razorback. Pour la musique qui mélangera rock et symphonie, les producteurs envisagent d’abord Police, puis Queen, et le groupe sera accompagné par Michael Kamen, un compositeur très apprécié du milieu pop londonien pour ses arrangements orchestraux. C’est dire si Highlander est conçu dès le départ comme un film lyrique, au sens ancien du terme. Et de là vient toute sa cohérence et donc sa force : à l’intérieur de l’espace scénique grandiose aménagé par Mulcahy, espace tragique souligné, comme dans La Soif du mal, par les plongées, les contre-plongées et les mouvements de grue vertigineux, Queen, tel un chœur antique, commente la malédiction, la rage et la mélancolie de l’Immortel, tandis que Kamen les transfigure en élans élégiaques. Et contrairement à ce que peuvent dire les esprits chagrins, cette frénésie n’a rien de gratuit : elle témoigne de la fièvre et de la folie de notre civilisation.


A l’image du match de catch délibérément vulgaire qui ouvre le film, MacLeod est sans cesse ballotté dans les torrents de la bêtise humaine, traversant l’obscurantisme du XVIe siècle (scène déchirante du bannissement), la vanité de la noblesse au XVIIIe siècle, en pleine autodestruction (scène comique du duel), ou la folie raciste de la Seconde Guerre mondiale (sauvetage de Rachel). Et, sous l’œil critique de Mulcahy, le New York de 1985 devient une véritable Babylone, pleine de crasse, de fumigènes, de stress, de vulgarité et de paranoïa, dans laquelle MacLeod tourne en rond comme un lion en cage (voir sa manière de foncer en voiture depuis le sous-sol du Madison Square Garden, avant son arrestation, ou son enfermement dans son loft/musée circulaire et grillagé), tandis que sa Némésis, le barbare Kurgan (Clancy Brown, variante du ténor d’opéra), semble parfaitement dans son élément. Une cité au bord de l’implosion qui contraste violemment avec la pureté de la ferme de MacLeod dans les Highlands, véritable Paradis illuminé par la douceur de Heather (Beatie Edney) et le charisme chaleureux d’un « père » idéal, Ramirez (Sean Connery).


Par la photographie complexe, toute en couches superposées, de Gerry Fisher, et par le montage qui entremêle, en forme de triste paradoxe, la pourriture du Nouveau Monde et la fraîcheur de l’Ancien, le cinéaste confronte constamment deux conceptions de l’existence et appuie le thème central du film : le viol de l’innocence, de la bonté, de la virginité (le Kurgan viendra inévitablement souiller ce lieu de bonheur qu’est la ferme des Highlands). L’originalité vient de ce que ces « retours en arrière » dans l’Ancien Monde n’en sont pas vraiment au sens classique du terme : à l’image de ce plan génial qui relie, dans un même mouvement, le parking en sous-sol ténébreux de 1985 au village écossais lumineux de 1536, Mulcahy juxtapose plutôt, sur la même ligne, deux époques, deux idées de la civilisation, et c’est au spectateur de réfléchir, de méditer sur la vertigineuse légende des siècles. Exactement d’ailleurs comme le fait McLeod, totalement déboussolé, ayant à la fois un pied dans le passé et un pied dans le présent.


De fait, le vertige de MacLeod face au Temps est aussi le vertige du jeune spectateur face à l’écran : le montage visible de Russell Mulcahy et de Peter Honess (notons que ce dernier était déjà à l’œuvre sur le montage superbe et avant-gardiste des Prédateurs de Tony Scott, autre histoire d’immortalité malheureuse), la juxtaposition délibérément voyante des plans, le jeu sur la chronologie, les grandioses mouvements de grue peuvent soudain changer la vision du cinéma du jeune public, lui faire prendre conscience du medium cinéma. Osons le dire, Highlander est un peu le Citizen Kane du « film pour ados » : soudain, et je puis en témoigner, le jeune spectateur qui va d’ordinaire au cinéma en ne voyant sur l’écran que « l’histoire et les personnages », en n’étant sensible qu’au souffle épique des combats à l’épée, découvre qu’un film est aussi fait de prises de vues, de plans, et de leur association signifiante. Perte d’innocence sans doute, mais c’est le prix lorsque pour la première fois, on réfléchit vraiment à l’histoire… et à l’Histoire.


Il est dommage que, par la suite, Mulcahy n’ait pas pu rester à ce niveau d’ambition. Highlander, c’est le vertige de l’homme devant le gouffre infini de la barbarie, un homme bon, obligé, à son corps défendant, de se mêler à la cruauté du monde. Pour Christophe Lambert, alors en état de grâce, cela formait un diptyque naturel et cohérent avec Greystoke, le chef-d’œuvre de Hugh Hudson, les deux films partageant cette même dualité Nature/Civilisation, cette même ambiance humide, ce même dégradé allant du vert profond plein de sève au vert-de-gris triste et hivernal. Grâce au spleen qui passe sans arrêt dans le jeu de Lambert, on comprend, dans les dernières images du film, que le fameux « Prix » n’est pas tant la suprême Connaissance que la fin du cycle de la violence et, sous le regard amoureux de Brenda (magnifique sourire de Roxanne Hart), MacLeod/Lambert a vraiment l’air d’être en convalescence, usé et vidé par son aventure à travers les siècles, aussi pâle que le visage de Mona Lisa et, comme cette dernière, à la fois vieux comme le monde et jeune à jamais.


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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 15 novembre 2019