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Critique de film
Le film

A la poursuite d'Octobre Rouge

(The Hunt for Red October)

Partenariat

L'histoire

Mis à l'eau par l'URSS, « Octobre Rouge », un sous-marin expérimental d'un type nouveau, totalement indétectable et chargé d'ogives nucléaires, est confié au capitaine Marko Ramius, un officier au-dessus de tout soupçon. Mais à peine celui-ci a-t-il immergé son engin qu'il abat l'agent du KGB supposé le surveiller et met le cap sur l'Amérique. Dans l'ignorance de ses intentions, les services secrets soviétiques et américains se lancent à sa poursuite, les premiers tentant de persuader les seconds que Ramius a perdu la tête et qu'il va attaquer les Etats-Unis. Jack Ryan, un analyste de la CIA, pense, quant à lui, que le capitaine a toute sa tête...

Analyse et critique

Comme les sous-marins, A la poursuite d’Octobre Rouge de John McTiernan peut être vu de trois manières : en surface, sous la surface et en profondeur.

En surface, c’est un des meilleurs films sur la guerre froide, une superproduction épique où les forces navales américaines et soviétiques sont montrées équitablement, avec sérieux et respect. C’est déjà beaucoup pour un film conçu sous l’administration Reagan. Toutefois, reconnaissons-le, A la poursuite d’Octobre Rouge peut apparaître, aux yeux du grand public, comme parfaitement impersonnel. Dans la réussite du film, on peut d’ailleurs louer, et on aura raison, la ténacité du producteur Mace Neufeld, qui a porté le projet depuis la publication du livre de Tom Clancy en 1984, le sens de la synthèse des scénaristes Larry Ferguson et Donald Stewart (aidés pour les dialogues d’un script-doctor de prestige : John Milius), le talent impérial de Sean Connery, véritable caméléon (on a du mal à imaginer que le même homme a joué l’empoté Henry Jones un an plus tôt !), l’impressionnant casting, exclusivement masculin (Alec Baldwin, Scott Glenn, James Earl Jones, Sam Neill, Richard Jordan, Joss Ackland, Tim Curry, Peter Firth, Jeffrey Jones, Stellan Skarsgard...qui dit mieux ?), la perfection des effets spéciaux signés I.L.M., la beauté opératique de la musique de Basil Poledouris, ou même encore, pourquoi pas, la « générosité » de l’U.S. Navy qui a prêté son matériel (à condition bien sûr que la marine américaine soit vue sous son meilleur jour). A ce titre, et c’est significatif, le film est admiré par les amateurs de vaisseaux de guerre, alors même qu’ils ignorent le nom du metteur en scène. Du reste, on soupçonne Paramount d’avoir vu simplement en McTiernan un solide technicien, un contremaître certes grandement respecté pour sa compétence, à qui l’on se réfère volontiers pour l’exécution des travaux sur le chantier, mais qui n’est certainement pas vu comme l’architecte.


Pourtant, sous la surface, le jeune cinéaste parvient à réaliser son film. Prenons par exemple ce plan, au tout début, où deux agents impavides de la CIA viennent accueillir Jack Ryan (Alec Baldwin) à l’aéroport de Washington : un simple plan de transition pour le grand public. Mais pour le connaisseur, un plan signature : la caméra file en contre-plongée vers les deux cerbères immobiles et doit pivoter pour pouvoir suivre leur soudaine avancée ; mouvement contrarié, chavirement... Je puis en témoigner : en 1990, pour le cinéphile qui venait juste d’être ébloui par la virtuosité de Predator et Piège de cristal, ce fut une épiphanie de retrouver en quelques minutes ce style si fluide et si puissant ! En faisant de ce petit plan de transition, en plein générique, un véritable ballet, McTiernan dit au spectateur attentif qu’il compte s’approprier le moindre plan de cette commande et qu’il n’a rien à envier à Martin Scorsese dans l’art de la caméra. D’ailleurs, ne le suggère-t-il pas également dans l’un des plans les plus célèbres du film ? Rappelez-vous : ce fameux zoom-avant sur la bouche de l’officier Putin (Peter Firth) en train de lire un passage de L’Apocalypse. Le personnage parle en russe puis, au moment où le zoom repart en arrière, le russe se transforme miraculeusement en anglais, comme si la caméra, instrument universel, servait aussi de traducteur universel. Belle idée. Et les cinéphiles savent depuis longtemps que McTiernan adore mettre des langues étrangères dans ses films, afin de transmettre au public une impression d’exotisme et d’étrangeté. Mais je voudrais aller plus loin. Ici, le zoom qui va dans un sens, s’arrête, puis repart dans l’autre sens peut aussi s’interpréter de cette manière : on doit réfléchir et regarder la scène sous une autre optique. La scène et donc, par extension, le film !


Certes, comme chez tous les cinéastes d’action, il y a un ingénieur/bourlingueur qui sommeille en McTiernan et, avec son chef-opérateur flamboyant de Piège de cristal, Jan de Bont, il a dû prendre un plaisir sincère à filmer toute cette machinerie imposante, sur des plateaux basculant réellement comme au fond des mers (mal au cœur assuré pour toute l’équipe, à commencer par Sean Connery !). Mais au milieu de la tempête et d’un casting de fortes têtes, le capitaine McTiernan a appris à tenir son cap. Et son cap, il l’a dit à qui voulait l’entendre, c’est de réaliser son adaptation de L’Île au trésor. Autrement dit, non pas un simple film de guerre froide entre Soviétiques et Américains, mais un récit d’initiation et de quête, une aventure fabuleuse vue à travers les yeux d’un jeune garçon qui découvre, mi-émerveillé, mi-effrayé, l’étrange monde de la mer, cherchant à tirer son épingle du jeu au milieu de figures paternelles. C’est par exemple la découverte, par le novice Jack Ryan, du chantier naval en pleine effervescence, la nuit, au milieu des cris des ingénieurs et des gerbes d’étincelles. C’est l’arrivée du même Ryan à bord de l’Octobre Rouge, l’équipage russe étant alors éclairé comme dans une taverne mystérieuse de Stevenson. Ou bien encore son combat final dans les entrailles grandioses et rougeoyantes du monstre des mers. Cette exploration à la fois angoissée et fascinée d’un monde d’adultes initiés, n’est-ce pas d’ailleurs celle du jeune McTiernan lui-même, perdu au milieu d’acteurs chevronnés, dans ce qui constitue sa première superproduction ? Ayant bien compris cela, le cinéaste a choisi de se trouver un allié, un alter ego, en la personne du jeune premier du film, Alec Baldwin, comme lui d’origine irlandaise. Et pour être sûr d’en faire son double dans le récit, il va carrément le façonner à son image. Ceux qui connaissent McTiernan, ou qui l’ont vu en interview, pourront retrouver, chez Alec Baldwin / Jack Ryan, un tic du cinéaste : d’abord fermé à son interlocuteur, il peut soudain laisser éclater son enthousiasme lorsqu’il comprend qu’il a en face de lui quelqu’un d’intelligent et de compétent.

L’intelligence est d’ailleurs le credo du film ; car qu’est-ce que la tactique sous-marine, si ce n’est essayer de deviner ce que fait l’autre, de lire entre les lignes ses intentions ? N'est-ce pas du reste l’étymologie du mot « intelligence » ? Ici donc, Jack Ryan devine les intentions de Ramius (Sean Connery), il les devine à distance, comme le policier Al Powell (Reginald Veljohnson) devinait les intentions de McClane (Bruce Willis) dans Piège de cristal. Mais à bien y réfléchir, l’intelligence est le credo de toute l’œuvre de McTiernan : on y voit toujours un personnage essayer d’en décrypter un autre, de lire ses pensées, comme dans un jeu d’échecs. Qu’il soit intellectuel (Zeus Carver dans Une journée en enfer, Fahdlan dans Le 13ème guerrier), scientifique (Rae Crane dans Medicine Man), enquêteur (Catherine Banning dans Thomas Crown) ou bien simplement cinéphile (Danny dans Last Action Hero), le héros ou l’héroïne essaye de comprendre l’homme d’action sombre et taciturne qui agit seul dans son coin. Sans doute même rêve-t-il d’être comme lui... Le plus beau est que, à un niveau méta-cinématographique, ce regard curieux est aussi celui de l’intellectuel John McTiernan (formé à la Juilliard School et à l’American Film Institute) sur le genre qu’il a choisi : le film d’action. Et c’est ainsi, en réfléchissant d’abord à l’essence « littéraire » de ce qu’il raconte et en s’identifiant ensuite fortement au narrateur-témoin, que McTiernan s’approprie les blockbusters qu’on lui commande, qu’il en fait des films à la première personne, filmés au plus près des sensations des personnages. A tel point d’ailleurs que le cinéaste, sans forcément le vouloir, plonge dans sa psyché.


En profondeur en effet, A la poursuite d’Octobre Rouge peut se lire comme un récit autobiographique extrêmement intime : ce jeune homme qui essaye désespérément d’aider « en aveugle » le commandant Ramius, figure paternelle incomprise des autres, cela pourrait bien être un écho lointain de l’enfant McTiernan, qui dut aider son père devenu soudainement aveugle à cause d’une maladie tropicale. Et qu’on ne me dise pas qu’un père qui perd la vue d’un seul coup ne laisse pas de traces dans la psyché d’un enfant ! Cet enfant a dû s’identifier au « paria », il a dû comprendre la solitude de celui qui ne voit rien autour de lui, se trouvant ainsi en position de proie, il a dû scruter les attitudes des gens (gestes, regards, mouvement des lèvres) afin de traduire à son père leurs intentions. D’où ensuite, chez cet enfant devenu artiste, une obsession pour les ténèbres et l’invisibilité, une manière scrutatrice de suivre avec sa caméra le moindre mouvement humain, et, pourquoi ne pas le dire, une véritable paranoïa vis-à-vis des forces cachées qui nous entourent. Des forces qui, contrairement à Ramius, ne nous veulent pas que du bien...

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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 28 avril 2020