Mai 1940, le Ministère de l’Information
du gouvernement de Winston Churchill crée un département
autonome afin de produire des fictions dédiées au
conflit qui déchire l’Europe. L’objectif de telles
productions cinématographiques consiste à informer
le monde entier des dangers du nazisme et inciter la population
à soutenir la position prônée par Churchill,
autrement dit un engagement total de la Grande-Bretagne et de ses
alliés dans cette nouvelle guerre. Nommé responsable
du département, Kenneth Clarke se tourne vers les cinéastes
les plus en vue du royaume britannique. Parmi ces patriotes, on
retrouve Charles Frend (San Demetrio - London,
1943), Carol Reed (The Way Ahead, 1944), Alfred
Hitchcock (Bon Voyage, 1944) et Michael Powell.

Après avoir réalisé quelques films à
succès parmi lesquels L'Espion noir (The
Spy in Black, 1939), Le Lion a des ailes
(The Lion Has Wings, 1939) Le Voleur de
Bagdad (The Thief of Bagdad, 1940), et
Espionne à Bord (Contraband,
1940), Michael Powell est devenu l’un des artistes les plus
populaires outre-Manche. Lorsque Clarke et ses conseillers lui demandent
s’il est prêt à diriger un long métrage
ayant pour toile de fond les techniques de guerre sous-marines,
Powell refuse et évoque un sujet beaucoup plus vaste (et
en phase avec les idées de Churchill) : la mondialisation
du conflit. Nullement impressionné par ses interlocuteurs,
il déclare avec aplomb « Je veux faire un film
au Canada pour flanquer la frousse aux Américains et les
faire entrer en guerre plus vite. » Convaincu par la
démonstration du jeune réalisateur, Kenneth Clarke
accepte de produire le film et finance le premier voyage de Powell
au Canada. L’objectif de ce périple est double puisqu’il
consiste à préparer le tournage et obtenir l’aide
des autorités locales...
Malgré
les dangers que représente une telle traversée (les
U-Boat font déjà régner la terreur sur l’Atlantique
Nord), Powell et son ami Emeric Pressburger embarquent pour le continent
américain. Une fois sur place, ils prennent le train direction
Ottawa afin de rencontrer les principaux ministres du pays. Le cinéaste
réitère la démonstration qu’il avait
faite au Ministère de l’information et convainc son
assemblée sans la moindre peine. Dès lors, le gouvernement
canadien s’engage à tout mettre en œuvre afin
que le film soit réalisé dans les meilleurs délais.
Sur le chemin du retour, Emeric Pressburger boucle la première
ébauche du scénario tandis que Michael Powell compose
son casting. Les noms de célébrités comme Elisabeth
Bergner, Anton Wallbrook, Leslie Howard, Raymond Massey et Laurence
Olivier viennent alors se greffer à l’aventure 49ème
Parallèle.
Le tournage démarre en 1941 au Canada où la majorité
des prises de vues sont faites en décor naturel. Le film
sort le 24 novembre 1941 sur les écrans britanniques et remporte
un vif succès populaire en se classant deuxième au
box-office annuel (derrière Le Dictateur
de Charles Chaplin). Deux semaines plus tard, les USA sont attaqués
par l’aviation nippone à Pearl Harbor précipitant
ainsi leur entrée en guerre. Les vœux d’internationalisation
du conflit émis par Powell et Churchill sont donc réalisés
avant même que le film ne sorte outre-Atlantique ! Quelques
mois plus tard (le 15 avril 1942), le film est distribué
sur les terres de l’Oncle Sam où il attire les foules
et obtient la statuette du Meilleur Scénario lors de la cérémonie
des Oscars 1943.
Au regard de son histoire, 49ème Parallèle
a indiscutablement marqué son époque. Néanmoins,
rares sont les cinéphiles citant cette oeuvre de la filmographie
de Michael Powell et Emeric Pressburger. On lui préfère
évidemment le carré Narcisse
Noir / Chaussons rouges / Colonel
Blimp / Une question de vie ou de mort.
Pourtant, si par son caractère propagandiste 49ème
Parallèle ne se hisse pas au niveau de ces chefs-d’œuvre
incontournables, il présente de nombreuses qualités
parmi lesquelles un scénario d’une originalité
remarquable, une galerie de comédiens merveilleuse et une
mise en scène inspirée.
Propagande et réflexion
49ème Parallèle met en scène
un groupe de Nazis rescapés d’un sous-marin torpilleur.
Les six hommes se retrouvent au Canada (en territoire ennemi) et
décident de traverser le pays afin d’atteindre la côte
Pacifique puis de fuir à bord d’un navire japonais
(ils essaieront ensuite d’entrer aux USA). Si ce schéma
scénaristique est simple puisqu’il s’apparente
à une sorte de "road movie", il ne manque pas pour
autant d’originalité. En effet, rares sont les films
où le spectateur est invité
à
suivre le parcours de "bad guys". Ici, Powell et Pressburger
sont en rupture avec le schéma dramaturgique classique qui
veut qu’un ou plusieurs héros bienveillants bravent
une adversité. Si Martin Scorsese (Mean
Streets, Les Affranchis) ou Stanley
Kubrick (Orange Mécanique) se sont essayés
avec succès à cet exercice périlleux, c’est
parce qu’ils ont su instiller une part d’humanité
à leurs personnages et ainsi obtenir l’adhésion
du public. Sans la sympathie dégagée par les goodfellas
de Scorsese ou cette réflexion sur l’humanité
(avec tout ce qu’elle peut avoir de répugnant) développée
par Kubrick, aucun de ces films ne serait resté dans l’histoire.
Pressburger l’avait bel et bien compris et s’attache
à explorer les parts d’ombre et de lumière de
ses personnages.
Leader du groupe, le lieutenant Hirth incarne l’autorité
et renvoie évidemment à l’image du Führer
: lors de la scène du discours (qu’il tient à
la communauté allemande "huttérite"), il
adopte une gestuelle saccadée et un débit oratoire
qui résonne en écho aux tristement fameux discours
que tenait Hitler à ses assemblées. Sûr de lui
et sans la moindre pitié, il n’a qu’un objectif
(regagner l’Allemagne) et détruit tout obstacle venant
s’y opposer.
A
ses côtés, un groupe de soldats aux caractères
hétéroclites complète le décor. Parmi
eux, Vogel est un homme en proie au doute. De tous les personnages,
il est certainement le plus intéressant : d’abord respectueux
des ordres qui lui sont donnés, il s’interroge ensuite
sur leur bien-fondé avant de s’opposer à l’autorité
des officiers. Si les soldats allemands sont des agresseurs, on
sent parfois le doute s’immiscer en eux. C’est certainement
là l’une des forces du film qui évite ainsi
toute forme de manichéisme primaire. D’autre part,
il faut souligner que 49ème Parallèle
refuse l’amalgame Allemands / Nazis que la majorité
des films de propagande s’applique à véhiculer
pendant cette période. Lorsque les Nazis rencontrent la communauté
allemande des Huttérites, le spectateur prend conscience
de la souffrance d’une partie du peuple germanique obligé
de fuir en Amérique pour échapper au régime
fasciste.
D’autre part, chacune des étapes ponctuant le parcours
des soldats nazis permet d’explorer l'un des champs de l’idéologie
hitlérienne et de le confronter au mode de pensée
occidental : le racisme, l’antisémitisme, l’intolérance
ou l’individualisme sont autant de valeurs ainsi battues en
brèche grâce à des démonstrations clairvoyantes.
Lors de ces séquences (on pense notamment au discours chez
les Huttérites ou au final dans le train), 49ème
Parallèle démontre avec une certaine subtilité
que la menace fasciste ne se résume pas à un affrontement
militaire mais à une confrontation idéologique et
morale. Au-delà d’inspirer la peur, le message transmis
par Pressburger et Powell pousse le spectateur à la réflexion
et à un engagement certainement plus profond dans le conflit.

Action, suspense et tension permanente
Si 49ème Parallèle propose un scénario
d’une originalité remarquable et justement récompensé
par un Oscar, il ne faut pas pour autant en oublier sa mise en scène
inspirée. Pour que le message politique diffusé soit
efficient, il était indispensable que le film capte l’attention
du plus grand nombre et lorsque Kenneth Clarke choisit Michael Powell
pour s’attacher ses services, il ne fait pas que parier sur
la renommée artistique du cinéaste. En tant que cinéphile
averti, il connaît la filmographie du jeune réalisateur
sur le bout des doigts. Pour lui, nul doute qu’il tient là
un artiste capable de captiver un large public. S’il est vrai
qu’aujourd’hui
on a trop souvent tendance à considérer Michael Powell
comme un formaliste hors pair, on en oublie parfois le dynamisme
de sa mise en scène et son talent pour "raconter"
une histoire. Avec son récit construit comme une course à
travers le Canada, 49ème Parallèle
ne déroge évidemment pas à la règle.
Le film est haletant de bout en bout et ne laisse aucune place à
l’ennui : les scènes se succèdent rapidement
alternant action pure (le crash de l’avion, l’attaque
du sous-marin), suspense (la fête indienne, le camp inuit)
et tension permanente entre les personnages.
Par ailleurs, la direction d’acteurs est irréprochable
et permet aux comédiens de donner le meilleur d’eux-même.
A ce titre, Eric Portman (le Lieutenant Hirth) est parfait dans
un registre glacial et cruel... Ici l’adage d’Hitchcock,
selon lequel la réussite d’un film tient à celle
de son "méchant", prend toute sa mesure. Le comédien
(qui était alors quasiment inconnu du public) marque les
esprits et notamment ceux de Michael Powell et Emeric Pressburger
qui retravailleront à ses côtés dans Un
de nos avions n’est pas rentré (1942) et A
Canterbury Tale (1944). Anton Walbrook (qui deviendra l’interprète
le plus fidèle du duo) collabore pour la première
fois avec Powell à l’occasion de 49ème
Parallèle. Il tient ici le rôle de Peter (le
chef de la communauté huttérite) et fait déjà
preuve d’un charisme hors norme. On retrouve également
Leslie Howard que l’on avait pu voir dans
Autant
en Emporte le Vent (Victor Fleming, 1939). Ici, il incarne
Philip Armstrong Scott, un écrivain à la verve implacable
! Sa performance éblouissante lui vaut les éloges
de Powell qui déclarait à son propos : « comme
acteur il donnait l’impression de jouer d’un instrument
de musique en solo. » Enfin, la plus belle surprise de
ce casting est certainement Laurence Olivier dans le rôle
improbable de Johnny, le trappeur d’origine française.
Alors qu’il vient de terminer le tournage de Rebecca
(Alfred Hitchcock, 1940) et s’apprête à réaliser
et interpréter Hamlet et Henry V
pour le grand écran, il livre ici une performance tragi-comique
assez courte (on ne le voit qu’une dizaine de minutes) mais
explosive : en jouant sur le registre du clown, il multiplie les
pitreries avec un accent français hilarant (l’entendre
chanter Alouette dans la langue de Molière vaut
son pesant de cacahouètes !!) et communique une forme de
joie de vivre naïve que le groupe de Nazis viendra détruire
inexorablement.
Enfin, il resterait beaucoup à dire de ce 49ème
Parallèle et notamment du remarquable travail de
ses techniciens (Frederick Young à la photo et David Lean
au montage pour ne citer qu’eux). Dans le cadre d’un
film de propagande, Powell et Pressburger font ici preuve d’un
savoir-faire de grande classe qui préfigure leurs chefs-d’œuvre
à venir. Et si l’on devait comparer ce film à
d’autres du genre, il est évident qu’il se classerait
davantage du côté de Casablanca
que de celui de Face
au Soleil Levant ou Les
Enfants d’Hitler récemment chroniqués
par Roy Neary dans nos colonnes (1). 49ème Parallèle
est incontestablement une réussite, un film rare, méconnu
et donc indispensable !
(1) Concernant ces deux films, je vous incite à lire la remarquable
analyse de Roy Neary parue il y a quelques jours sur le site. (Roy
: « Fayot ! »)