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Critique de film
Le film

Autant en emporte le vent

(Gone With The Wind)

Partenariat

L'histoire

1861, la Guerre de Sécession est imminente. La jeune et énergique Scarlett O'Hara, fille d'un planteur irlandais de Géorgie, apprend lors d'un pique-nique que son amoureux, Ashley Wilkes, va épouser sa cousine Mélanie. Afin qu'il renonce à ses fiançailles, elle lui déclare sa flamme. Mais repoussée, elle perd son sang-froid et le gifle. Rhett Butler, un élégant capitaine, qui ne croit pas à la victoire du Sud, assiste caché à la scène. En se découvrant, il se gausse de son impulsivité et provoque sa fureur. La guerre est déclarée ; Scarlett, surtout préoccupée par ses déboires amoureux, accepte par jalousie d'épouser le frère de Mélanie, Charles Hamilton, qui meurt rapidement au front, d'une pneumonie. Dans l'espoir de revoir Ashley, parti défendre la cause du Sud, elle part alors rejoindre sa belle-famille à Atlanta, où elle ne tarde pas à croiser le capitaine Rhett Butler...

Analyse et critique

1939 est une année exceptionnelle pour Hollywood. La Mecque du cinéma produit un nombre important de chefs-d'oeuvre qui resteront comme l'acmé d'un premier âge d'or. Le cinéma, plus encore que la musique jazz et le roman noir, est l'expression même de l'identité américaine. Un art industriel, universel et populaire. Cette année-là, l'usine à rêves produit sa Chapelle Sixtine - on peut rire de la comparaison mais, politiquement, elle est plus que pertinente. John Ford tourne La Chevauchée fantastique et ressuscite une mythologie moribonde. Avec son célèbre travelling avant qui passe au flou pour laisser découvrir le visage puis la winchester d'un John Wayne jeune et large d'épaules, Ford offre à l'Amérique un demi-dieu, un outsider sublime qui incarne l'éternel recommencement du rêve américain. Car si à la veille de son hégémonie l'Amérique panse encore les blessures de la Grande Dépression, elle reste sûre d'elle-même et de ses valeurs. Mais le film qui restera comme son étendard est Autant en emporte le vent.

Pourtant, des nombreux chefs-d'oeuvre de l'année 1939, celui-ci est au moins autant atypique qu'emblématique. Les Anges aux figures sales, Mr Smith au Sénat, Le Magicien d'Oz, Le Brigand bien-aimé, Femmes, Gunga Din, Quasimodo, Victoire sur la nuit, La Vie privée d’Élisabeth d'Angleterre, La Mousson, Les Conquérants, À chaque aube je meurs, Les Hauts de Hurlevent, Ninotchka, Pacific Express, Seuls les anges ont des ailes, Victoire sur la nuit, Vers sa destinée, Les Fantastiques années vingt, Sur la piste des Mohawks... Dans cette profusion de titres, Autant en emporte le vent apparaît comme foncièrement isolé. Le film, produit par un indépendant, est démesuré par sa durée - 224 minutes -, son emphase, son budget colossal et sa production chaotique. Il est plutôt l'exception que la norme, son scénario feuilletonnesque est aux antipodes de la concision hollywoodienne. Même sa plastique est atypique. Autant en emporte le vent charrie tout un catalogue de figures esthétiques, on reconnaît le style de la Warner Bros. autant que celui de la MGM.

Exceptionnellement, trois réalisateurs se sont succédé sur le plateau : George Cukor, Victor Fleming et Sam Wood. On ne serait même pas étonnés d'apprendre que tel plan a été tourné par Michael Curtiz, William Dieterle ou Clarence Brown. Plutôt que de ses nombreux scénaristes et réalisateurs, l'unité du film semble davantage dépendre des personnalités de son producteur David O. Selznick, de son directeur artistique William Cameron Menzies et de son compositeur Max Steiner, lequel brodant sur des thèmes traditionnels offre une partition totale dont le célèbre générique constitue le patchwork. Mais l'impression que peut avoir le spectateur d'être face à la quintessence du savoir-faire Hollywoodien est dû, sans doute, à cette jouissance purement cinématographique que procure le film. Le Technicolor trichrome propose une gamme unique de couleurs bariolées et chatoyantes, les personnages et les acteurs sont charismatiques à souhait, l'histoire ne cesse de vouloir redémarrer, les émotions sont comme exacerbées. Le film dégage un plaisir sensuel dans sa contemplation. Les couleurs, les décors, les compositions vont jusqu'à créer une sorte d'abstraction, à l'image du grand escalier de la scène finale. Car si le film est atypique, il n'a pas pu voir le jour ailleurs qu'à Hollywood.

Le tournage et la préparation du film, qui ont fait l'objet de plusieurs livres et documentaires, constituent une véritable épopée. Selznick acheta les droits du livre de Margaret Mitchell en 1936, l'année de parution, avant qu'il ne décroche le Prix Pulitzer. À partir de là, les nombreuses étapes de la production feront l'événement, le temps fort sera le casting. Chaque Américain(e) a pu constituer sa distribution idéale. Qui pour interpréter Scarlett O'Hara, qui pour interpréter Rhett Butler, Ashley Wilkes ou Melanie Hamilton? Il est toujours possible de jouer à ce petit jeu, surtout que les nombreux essais existent encore. Selzinck réalisera un quasi-sans-faute car le choix de Leslie Howard, dans le rôle d'Ashley Wilkes, semble discutable. Son flegme, pour ne pas dire sa nature timorée, le rend inconsistant. Difficile de croire à l'amour que lui porte Scarlett durant tout le film. La fougue et l'énergie de la jeune femme contribuent d'ailleurs à le rendre plus fade. Ce choix ne fit pourtant aucun doute pour Selznick, qui associa l'acteur à la production. Il lui promit, également, d'être le futur partenaire d'Ingrid Bergman dans Intermezzo. Le public masculin, ne s'identifiant pas à lui, surinvestit Clark Gable qui domine trop facilement son rival avec son charme canaille. Ses principaux prétendants pour le rôle se nommaient pourtant Randolph Scott et Ray Milland.

En revanche, le choix d'une actrice anglaise pour incarner une sudiste - à la manière de ces acteurs britanniques qui incarneront les patriciens romains dans les péplums - était pertinent. Vivien Leigh restera l'unique Scarlett O'Hara possible. Elle a quelque chose d'une éternelle insatisfaction, qui fait croire aux hommes qu'ils sont les seuls à pouvoir combler. Inutile de faire, ici, la liste complète des autres candidates pour le rôle car presque toutes les vedettes d'Hollywood ont été étudiées ou "castées" par Selznick, notamment Bette Davis, Katharine Hepburn, Jean Arthur, Lucie Ball, Susan Hayward, Lana Turner, Joan Bennett et Paulette Godard - les deux dernières ayant été chacune à son tour la favorite. Vivien Leigh réussit également une performance remarquable sur le plan professionnel. Son personnage étant présent dans presque toutes les scènes du film, elle a été sollicitée chaque journée de tournage.

Pour le rôle de Melanie, le producteur a choisi Olivia de Havilland sur les conseils de sa sœur Joan Fontaine, d'abord envisagée. Les deux soeurs vivaient encore en bons termes. Le tempérament de l'actrice - et du personnage - tranche parfaitement avec celui de Scarlett. Trop sage, Melanie se révèle capable de mentir avec un exceptionnel sang-froid lorsqu'un soldat malfamé est abattu par Scarlett ; comme si le fait de ne jamais voir le mal était, chez elle, une aptitude de survie. Enfin, Clark Gable, la star MGM, s'est imposé comme une évidence pour le rôle de Rhett Butler. On imagine mal ses rivaux, Errol Flynn, Ronald Colman, Warner Baxter, Fredric March ou Gary Cooper dans la peau de ce Sudiste arrogant. Car, en définitive, il était le seul a pouvoir cueillir une fleur de la couronne mortuaire de l'époux de Scarlett avant de la mettre à sa boutonnière et de lui faire la cour. On retrouvera aussi au générique Thomas Mitchell dans le rôle clé de Gerald O'Hara, le père de Scarlett - qui appelle sa fille par son nom complet, Katie Scarlett. Ce personnage qui perd le bon sens après la défaite sudiste ne peut réaliser la disparition du vieux Sud.

Bien que, par certains aspects de sa personnalité, Scarlett soit un personnage de femme moderne qui prend ce qu'elle veut, le sens profond de l'oeuvre est tout autre. Laurent Dandrieu, dans son Dictionnaire passionné du cinéma (1), résume parfaitement l'esprit du film et du livre : « Derrière la dureté de cette dernière [Scarlett O'Hara] peut se lire une violente charge contre les valeurs corruptrices du Nord, dont Scarlett a été obligée d'adopter les pires travers pour survivre. » Autant en emporte le vent fait revivre toute une nostalgie du vieux Sud. Aujourd'hui que la Guerre de Sécession n'est plus comprise, qu'elle est uniquement perçue sous l'angle du racisme, le message peut sembler aberrant. Cette modernité affichée de Scarlett O'Hara est destructrice d'une partie d'elle-même. Je tenterais bien une explication du phénomène Autant en emporte le vent comme étendard de l'Amérique. Et si chacun pouvait y voir à la fois sa fascination en même temps que son aversion pour le modèle Yankee ? Scarlett, Sudiste mais aussi fille d'un arriviste irlandais, est déchirée entre deux pôles : Rhett Butler au Nord et Ashley Wilkes au Sud. Cette lecture relativise notre déception quant au choix de voir ce dernier incarné par Leslie Howard. Car Ashley, dont le monde a sombré, est un être exsangue et résigné. Tandis que Rhett Butler, par son pragmatisme, son hédonisme et son individualisme forcené, est au contraire parfaitement adapté à l'univers Yankee.

Bien sûr il n'échappera à personne que, très sympathiques, les esclaves noirs sont des stéréotypes datés. Ils sont notamment interprétés par Hattie McDaniel, éternelle Mamma qui sera la première actrice noire à recevoir l'Oscar, Butterfly Mc Queen, l'inénarrable Prissy, et Everett Brown, le grand et bon Sam. Les rapports raciaux dans le film sont paternalistes. Il n'est pas de mon ressort de juger du réalisme des liens entre maîtres et esclaves, mais il n'est pas besoin d'être historien pour savoir que le film décrit un Sud idéalisé qui n'a jamais existé ailleurs qu'à Hollywood. Toutefois, le récit décrit avec beaucoup d'habileté et de justesse le destin partagé de ces maîtres et de ces esclaves. Si l'on comprend mal aujourd'hui l'attachement de certains Noirs pour le Sud, il faut réaliser que la liberté a d'abord été pour eux une plongée dans l'inconnu.

Concernant l'adaptation, si seul Sidney Howard est crédité au générique, une quinzaine de scénaristes ont revu et corrigé son scénario, dont Ben Hecht, Val Lewton, John Lee Mahin et Francis Scott Fitzgerald - dont l'apport semble anecdotique. Des pages de couleurs, d'ajouts et de corrections ont complété la monture de Sidney Howard - mort quelques mois avant la sortie du film - au point que le scénario fut baptisé le "script arc-en-ciel". Si le souffle considérable du film permet un manque d'unité, de voir cohabiter une grande variété de sentiments et d'émotions, il souffre cependant, dans la dernière heure, d'une succession d'événements « domestiques » qui se poursuit par-delà la fin. Reconnaissons, ce qui ne retranche rien aux qualités du film, que celui-ci est aussi l'ancêtre du soap-opera.

Selznick a d'abord confié la réalisation du film à George Cukor - il existait une étrange ressemblance physique entre les deux hommes. Le réalisateur, qui avait la réputation de savoir diriger les femmes et plus encore de les mettre au cœur de ses films, a cependant été renvoyé après une quinzaine de jours. Selon la légende, Gable, ayant eu du mal a exister face à sa partenaire, aurait demandé, parmi une liste de cinéastes, à ce que le film soit réalisé par son complice Victor Fleming. Vivien Leigh, en secret, aurait continué à travailler auprès de Cukor. Le réalisateur du Magicien d'Oz réalisa la plus grande partie du film avant d'être écrasé par la charge de travail et de céder sa place à Sam Wood. Ce dernier tourna une trentaine de minutes du métrage final. L'aspect grande aventure dramatique semble avoir mieux convenu à Fleming et Wood, tandis que la dimension intime de Scarlett à Cukor. Une chose néanmoins est certaine, Selznick a laissé peu de liberté à ses réalisateurs, le nombres très important de notes journalières le démontre, s'il était nécessaire. Il supervisa toute la réalisation, précisant même dans le détail la composition de certains plans. Le souffle du film est typique du producteur si l'on songe à ses projets les plus personnels et ambitieux, comme le western baroque Duel au soleil (1946).

Mais qu'importe, en définitive, de savoir qui est vraiment l'auteur de ce film, de savoir s'il est atypique ou emblématique car le plaisir qu'il procure, lui, est absolument certain.

1) Les éditions de l'Homme nouveau (2013)

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Par Franck Viale - le 13 novembre 2014