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Critique de film
Le film

L'Homme qui rétrécit

(The Incredible Shrinking Man)

Partenariat

L'histoire

À seulement quelques semaines d’intervalle, Robert Scott Carey (Grant Williams) entre en contact avec un pesticide puis un mystérieux brouillard radioactif. Quelques mois plus tard, il constate avec stupéfaction qu’en plus de perdre du poids, il perd significativement en taille. Rétrécissant chaque jour davantage, il s'engage alors dans une course contre la montre avec l’aide d’experts médicaux : série de tests, examens en laboratoire... pour tenter d'inverser le processus. Mais la science et la médecine s’avèrent impuissantes. Alors qu’il mesure moins d’un mètre, le traitement semble enfin donner un semblant de résultats : il ne rétrécit plus, mais ses chances de grandir et de retrouver une taille normale sont pour ainsi dire nulles. Il vit alors reclus chez lui, afin d’éviter les médias, traitant sa femme avec condescendance. Il croise bien lors d’une de ses rares sorties la naine Clarice qui lui redonne un temps gout à la vie. Mais la malédiction le reprend : Carey rétrécit à nouveau de plus en plus. Il devient tellement petit qu’il finit par s’installer dans une maison de poupée aménagée par son épouse. Un jour que celle-ci sort faire des courses, il est attaqué par son propre chat et est obligé de trouver refuge dans le sous-sol de sa maison. Personne ne se doute alors qu’il s’y trouve et il est laissé pour mort par ses proches. Il décide de partir à la découverte de son nouvel univers... la cave de sa propre maison qui lui apparaît immense et hostile. Il y combat alors un nouvel ennemi redoutable puis il accepte sa destinée qui le guide vers l’infiniment petit...

Analyse et critique


Spécialiste des films de série B, Jack Arnold a commencé sa carrière de réalisateur avec un moyen métrage social sur les ouvriers américains du textile, With These Hands (1950). Ce film primé aux Oscars lui ouvre les portes de la Universal où il s'illustrera avec quelques polars comme Faux-monnayeurs (1956), également avec Grant Williams, ou des comédies comme La Souris qui rugissait (1959) qui permit de faire découvrir Peter Sellers dans un rôle très proche de celui qu’il tiendra plus tard dans Docteur Folamour (1964) de Stanley Kubrick. Comme bon nombre de ses acolytes de la Universal, il s’empare du genre western avec bonheur. Tout d’abord avec Tornade sur la ville (1955) avec Lex Barker et Stephen McNally. Puis trois œuvres du genre dans lesquelles il s’attachera à faire passer des messages moraux et sociaux : le très réussi Crépuscule sanglant (1956) avec Rory Calhoun et Grant Williams qui trouvait là son premier rôle au cinéma, Le Salaire du diable (1957) avec Jeff Chandler et Orson Welles, plus proche du film noir que du western et aux message progressiste, et enfin son western le plus connu des cinéphiles, Une balle signée X (1959), réputé comme l'un des meilleurs films tournés par Audie Murphy. Arnold se tournera par la suite vers la télévision (Rawhide, Peter Gunn, etc.). Mais, à l’instar du grand Jacques Tourneur, les genres qui feront sa renommée au cinéma sont sans nul doute le fantastique et la science-fiction, notamment sous la tutelle du producteur William Alland. Personne ne connaissant quoi que ce soit à ces genres à la Universal, on lui laissera d’ailleurs toute latitude pour développer sa créativité.

Ainsi bien avant Rencontres du troisième type (1977) de Steven Spielberg ou la série Les Envahisseurs, Arnold nous dépeignait sa rencontre avec les extraterrestres dans Le Météore de la nuit (1953) interprété par Richard Carlson. Bien loin de La Guerre des mondes sorti la même année et réalisé par Byron Haskin, ce film tourné en pleine paranoïa anticommuniste délivrait un message xénophile et pacifiste. Malgré un charme un peu désuet, il est toujours considéré comme un classique de la SF. L’année suivante, toujours interprété par Richard Carlson et produit par Alland, Arnold filmait L'Etrange créature du lac noir, autre grand classique du genre, qui inspirera bien plus tard Guillermo del Toro pour La Forme de l'eau (2017). Le message véhiculé par sa créature est cette fois davantage écologiste mais aussi humaniste. Enfin, à nouveau sous la houlette d'Alland, il réalise Tarantula en 1955 dans lequel une araignée géante issue d’expériences humaines sème la terreur dans le désert de l’Arizona, un peu comme dans Des monstres attaquent la ville (1954) de Gordon Douglas. Ces trois classiques d’Arnold préfiguraient déjà ce qui sera son chef-d’œuvre, c’est-à-dire le film qui nous intéresse ici. On retrouvait déjà dans ces trois œuvres certains des thèmes véhiculés dans L'Homme qui rétrécit : la xénophobie, les méfaits du progrès et de certaines expériences scientifiques, l’humain face à des créatures redoutables... Surtout ces films mettaient déjà en évidence toute l’ingéniosité d’Arnold dans l’utilisation d’effets spéciaux, de décors hostiles, de costumes et maquillages angoissants, tout en lui permettant de distiller comme à son habitude des messages sociaux ou écologistes.

L'Homme qui rétrécit est tourné en 1957, et produit non plus par William Alland mais par Albert Zugsmith, déjà producteur l’année précédente de Crépuscule sanglant. Le scénario est adapté par Richard Matheson d’après son propre roman The Shrinking Man publié également l’année précédente. Il s’agit ici de l’histoire d’un homme, Robert Scott Carey, qui ayant été mis en contact avec des pesticides puis exposé à une brume radioactive se retrouve en proie à des modifications moléculaires irréversibles provoquant le rétrécissement progressif et inexorable de son corps. On comprend qu’il s’agit cette fois d’une charge contre les méfaits de l’agriculture intensive et des dégâts provoqués par ses abus de pesticides, de même qu’un avertissement contre les travers des « progrès » réalisés notamment par l’industrie chimique. On ne peut s’empêcher de penser à Monsanto et ses innombrables polémiques. Enfin et surtout, il s’agit d’une fable qui dénonce la nucléarisation militaire. N’oublions pas qu’à l’époque, les États-Unis étaient engagés dans une course à l’arme nucléaire, en pleine guerre froide, et réalisaient de nombreux essais sur leur propre territoire, notamment dans les déserts du Nevada et de l’Utah. L’acteur John Wayne sera d’ailleurs lui-même contaminé ainsi que toute une équipe lors du tournage du Conquérant (1956) de Dick Powell tourné près d’un site d’essais militaire en Utah. Cette contamination étant fort probablement à l’origine de son cancer. Comme pour le Duke, terrassé par la maladie à 72 ans, la médecine est impuissante quant au cas de Robert Scott Carey. Le film se veut donc entre autres choses une vive critique des expérimentations humaines, tout comme dans Tarantula deux ans plus tôt. Plus prosaïquement, il s’agissait aussi de trouver un prétexte pour justifier la perte de taille du héros. Le protagoniste est donc ici sujet au rétrécissement jusqu’à l’infiniment petit. Ce postulat de miniaturisation sera réutilisé plusieurs fois à l’écran dans des films tels que Le Voyage fantastique (1966) de Richard Fleischer et L'Aventure intérieure (1987) de Joe Dante où le but est de sillonner le corps humain pour diverses raisons sujettes à multiplier les péripéties intracorporelles. Ou encore Chérie, j'ai rétréci les gosses (1989) de Joe Johnston où la miniaturisation est prétexte à une intrigue purement humoristique. Aucun rapport avec L'Homme qui rétrécit où Arnold confronte certes son personnage principal à un monde hostile, mais sans pour autant faire de son film une simple aventure avec un héros qui se joue des éléments et de ses ennemis jusqu’au happy-end final. Le script est en effet dénué d’humour, il décrit une tragédie humaine et non une odyssée lyrique avec un heureux dénouement.

Le scénario comporte trois chapitres principaux. Dans le premier, Robert Scott Carey est confronté au nuage radioactif, ressent les premiers symptômes et consulte des experts médicaux. Un premier chapitre qui permet la mise en situation du contexte et des personnages : on y découvre les causes scientifiques du rétrécissement et l’impuissance qui s’ensuit. Le second chapitre, plus psychologique, décrit la déchéance sociale de Robert Scott Carey. Celui-ci perd son emploi, d’ailleurs licencié par son propre frère qui ne fait preuve que de peu d’empathie à chacune de ses apparitions. La générosité de la classe moyenne aisée américaine est ici un peu mise à mal. Jack Arnold nous démontre au travers des comportements de ce personnage qu’il n’y a pas de place dans la société pour les êtres « diminués » au sens propre comme au sens figuré. C’est l’individualisme et la réussite qui priment. On retrouve un peu ici les ambitions morales et sociales qui baignent bon nombre de ses films. De même, le protagoniste Robert Scott Carey devient la proie des médias et se voit assimilé à une bête de foire. Il vit reclus chez lui afin d’éviter les paparazzis qui campent jour et nuit devant sa maison. Et malgré l’affection de son épouse, son couple bat de l’aile. Carey qui mesure alors moins d’un mètre se sent inutile, grotesque, voire repoussant. Il perd tout doucement la raison, sombre sournoisement dans la folie et devient un véritable tyran domestique avec sa femme Louise qui apparaît alors très fragilisée. En réalité, c’est Robert Scott Carey qui est surtout fragile mentalement, faisant peine à voir. Son mauvais caractère n’est qu’une armure pour cacher son infirmité et son mal-être. On pense à nouveau à la créature de L'Etrange créature du lac noir où le monstre amphibien à l’apparence répugnante se révélait être au final plein d’humanité et de sentiments. De même que les extra-terrestres du Météore de la nuit ne sont pas les envahisseurs bellicistes que l’on croit. Il y a un subtil message humaniste sur la différence et le rejet. Toujours dans ce deuxième chapitre, Carey retrouve brièvement un peu d’espoir en compagnie de Clarice, jeune femme naine exposée dans une foire (on pense à Freaks de Tod Browning), qui lui redonne le goût à la vie, lui signifiant par sa présence qu’il n’est pas totalement seul. Mais le processus de miniaturisation reprenant son cours, Carey se sait condamné à la solitude comme l’étrange créature ou le protagoniste de Je suis une légende, autre roman à succès de Richard Matheson.

Si dans le premier chapitre, les effets spéciaux ne concernent que le nuage radioactif qui recouvre le corps de Carey de paillettes luminescentes, de même que le rétrécissement n’était mis en évidence que par le port de vêtements trop larges par Grant Williams, l’intérêt de la mise en scène et des trucages devient évident dans ce deuxième chapitre. Ainsi Williams, qui est censé mesurer moins d’un mètre, passe son temps à discuter avec les autres acteurs qui ne sont pas présents sur le plateau au moment du tournage. Les prises le concernant ont été intégrées aux scènes tournées avec les autres acteurs au montage par des superpositions d’images très bien faites, très crédibles. Dans certaines scènes, on sent bien que Williams et les autres acteurs tournent ensemble sur le plateau, mais les angles de prises de vues, les plongées et contre-plongées, avec souvent une grande profondeur de champ, distillent un vrai réalisme quant aux différences de tailles. On a affaire ici à de vraies illusions d’optiques dues à l’ingéniosité du réalisateur chevronné et créatif qu’est Jack Arnold. La crédibilité tient également à l’utilisation inventive d’un décor intérieur dont les murs et les objets augmentent de taille au fur et à mesure que le personnage principal est censé rapetisser : les fauteuils deviennent plus grands, le téléphone est disproportionné par rapport à la taille réelle de Grant Williams... Un cahier de taille normale pour Robert Scott Carey apparaît minuscule dans les mains de son épouse dans les secondes suivantes. Les mêmes objets sont redimensionnés à l’écran avec des proportions tout à fait différentes en l’espace de quelques minutes. Tout cela concourt à crédibiliser le rétrécissement et à le rendre spectaculaire sans recourir pour autant à l’utilisation d’artifices de technologies avancées. Rappelons en effet que le film date des années cinquante et que l’utilisation d’images de synthèse ne sera rendue possible que plusieurs décennies plus tard.

La créativité d’Arnold ne sera que plus évidente encore dans le troisième chapitre du film. Ce dernier tiers, de loin le plus spectaculaire, démarre alors que Robert Scott Carey ne mesure plus que quelques petits centimètres et vit désormais dans une maison de poupée aménagée par son épouse, vêtu de vêtements approximatifs. Très vite, il affronte un animal aussi immense que monstrueux... son propre chat. Les scènes ou le chat Kitty, félin redoutable d’agressivité, cherche à déloger Carey de sa minuscule maison puis le poursuit telle une souris dans le séjour sont dignes d’un film d’épouvante. Grant Williams y semble aussi terrorisé et impuissant qu’un petit rongeur en proie à un terrible prédateur. Là encore, les scènes où Williams est intégré en transparence aux images du chat censé lui courir après sont très bien réalisées. Ces effets spéciaux inhérents aux séries B de l’époque ont plutôt bien vieilli et font encore illusion. Il en résulte que de cette séquence du chat émane une tension - voire une terreur - qui fait encore froid dans le dos. Pour échapper au « monstre », Carey se réfugie dans la cave de sa maison... aux dimensions immenses et qui va vite se révéler être un nouvel univers totalement hostile. Grant Williams y apparaît de plus en plus minuscule tant les dimensions de tout ce qui l’entoure sont impressionnantes. Le moindre objet courant y est désormais surdimensionné. L’acteur, très bon au demeurant, nous apparaît tel un homme primitif : ses vêtements ne sont qu’un bout d’étoffe, un haillon, qu’il faut sans arrêt retailler, il est mal rasé, négligé, fatigué par la sous-alimentation. Il trouve refuge dans une boîte d’allumettes. Afin de se nourrir, il doit gravir de véritables montagnes qui ne sont en fait que de petits murets, des caisses en bois ou de vulgaires pots de peinture. Les décors réalisés en studio sont d’un réalisme bluffant et témoignent d’un grand soin du détail. Leurs dimensions aussi sont impressionnantes. Ils donnent l’illusion que le protagoniste a affaire à de véritables gouffres, au vide, à des hauteurs vertigineuses. Là encore, la caméra d’Arnold fait merveille pour crédibiliser ces impressions de hauteurs et d’immensités. Le personnage Robert Scott Carey va alors affronter dans ce monde hyper hostile un ennemi encore plus terrifiant que son chat : une araignée. Celle-ci, en réalité minuscule pour le commun des mortels, apparaît monstrueuse face à Grant Williams. Jack Arnold renoue ici avec ce qui a fait le succès de Tarantula, à la différence que cette fois c’est l’humain qui est miniaturisé et non l’arachnide qui est « gigantisée ». La séquence où Carey l’affronte, avec en guise d’épée une épingle de couture, est une prouesse qui n’a pas pris une ride. Là encore, on est bluffé par la terreur qu’elle inspire et par la maîtrise des superpositions d’images qui donnent à ce combat une réalité sauvage, cruelle, particulièrement épique et spectaculaire. C’est de toute évidence un grand moment du cinéma de science-fiction, d’autant plus remarquable quand on connaît les limites des effets spéciaux mis à disposition à l’époque. Le film en devient un véritable défi technologique.


Ajoutons à tout cela un grand nombre d’idées de décors aussi épurés que froidement réalistes, une multitude d’accessoires ou de trouvailles scénaristiques qui accentuent le sentiment d’hostilité, de gigantisme : la fuite d’eau d’un petit cumulus qui devient une véritable tempête en pleine mer pour Robert Scott Carey qui s’accroche alors à un crayon de bois en guise de tronc d’arbre, l’utilisation d’une paire de ciseaux métalliques pour essayer de propulser l’araignée dans le vide, une allumette plus grande que le minuscule humain, une tapette à souris qui devient plus dangereuse pour celui qui l’a installée que pour un quelconque rongeur... les détails et les péripéties palpitantes ne manquent pas. Pour autant, le spectateur ressent beaucoup de peine pour ce minuscule personnage perdu dans un monde nouveau qui ne lui est pourtant pas si inconnu et qui éprouve les pires difficultés pour les moindres de ses actions, n’ayant pour but que de survivre. Ayant terrassé son terrible ennemi doté de deux chélicères et huit pattes, il parvient à se sauver de la cave, passant au travers des mailles du soupirail encore trop petites pour lui la veille. Il se confronte alors à la nature au-dehors et à l’infiniment petit, acceptant son triste sort. Le film se termine alors sur une touche d’espoir et d’humanisme qui se veut positive et porteuse d’espoir, comparant au passage Carey dans l’immensité du dehors à l’humanité dans l’immensité de l’univers. Il n’en reste pas moins que le désarroi de son héros est total. C’est un héros de tragédie. Comme dans Je suis une légende, le sujet ne se veut pas optimiste mais plutôt sombre. Après maintes péripéties spectaculaires, on en revient aux dangers que représentent la nucléarisation et la science incontrôlée pour l’humanité. Arnold abordera à nouveau ce thème deux ans plus tard dans un film d’un tout autre genre, La Souris qui rugissait, en y glissant l’image marquante d’un champignon atomique. Autre thème abordé de manière plus subtile : la petitesse de l’homme face à la Nature, aux dangers d’un changement d’environnement. L’homme qui rétrécit est donc à la fois une œuvre sombre, visuellement saisissante, spectaculaire, voire divertissante mais aussi écologiste, pacifiste et humaniste. Le spectateur pourra être sensible à l’une ou l’autre de ces particularités sans adhérer spécialement aux messages véhiculés. Le film reste en effet avant tout une série B, au format très court, dédié à captiver les foules. Le budget était limité mais c’est justement ce qui a stimulé la créativité et l’ingéniosité de Jack Arnold et son équipe. Son travail efficace, l’intelligence du sujet en font son chef-d’œuvre et l’un des grands classiques du cinéma de science-fiction.

La très grande réussite du film tient également à la magnifique interprétation de son acteur principal. Grant Williams fut révélé au public deux ans plus tôt par le western Crépuscule sanglant du même Jack Arnold. Il s’agissait alors de sa première apparition, dans un second rôle, qui s’avéra extrêmement convaincante. Williams y jouait un rôle de tueur au visage juvénile particulièrement cynique et ricanant. On ne peut oublier cette scène mémorable où il terrorisait un couple de fermiers âgés avec sadisme et cruauté. Son personnage ressemblait d’ailleurs un peu à celui que tiendra Audie Murphy quelques années plus tard dans Une balle signée X, autre western d’Arnold ayant une réputation flatteuse. Dès ses premières scènes de Crépuscule sanglant, Williams fit tellement impression sur le réalisateur et le producteur Albert Zugsmith que ces derniers décidèrent d’ajouter des scènes au film afin d’étoffer ce personnage de tueur et montrer davantage à l’écran leur nouvelle découverte. Par la suite, Grant Williams comptera pour Arnold puisqu’il tournera Faux-monnayeurs dès l’année suivante ; puis naturellement le réalisateur fera à nouveau appel à lui pour son chef-d’œuvre. L’acteur nous délivre avec L’Homme qui rétrécit sa meilleure prestation. C’est son plus beau rôle, le sommet de sa carrière dans ce qui est sans nul doute l'un des meilleurs rôles du cinéma de science-fiction. Il est bluffant quand il représente la classe moyenne aisée à qui tout sourit, puis lorsqu’il interprète cet homme dont la vie chancelle, qui devient insupportable avec ses proches et sombre tout doucement dans la dépression. Enfin, il est tout bonnement impressionnant dans le troisième tiers du film par sa prestation d’homme quasi primitif, affamé, qui lutte face à des ennemis monstrueux tel un homme préhistorique ou un survivant post-apocalyptique. Il a d’ailleurs dans ce dernier chapitre un rôle plutôt physique. Mais il brille également par son jeu d’acteur en tant qu’humain désemparé, en proie aux doutes, à l’abandon, à la terreur, et n’ayant plus pour but que de subsister dans un monde qui n’est plus le sien. Williams démontre une grande capacité à susciter l’émotion. Il se montre touchant, attachant, très crédible, et le spectateur ne peut qu’éprouver une immense empathie. Il est d’autant plus épatant qu’il aura passé une grande partie du tournage à dialoguer et à se battre avec des personnages et des créatures qui n’étaient pas face à lui au moment du tournage, effets spéciaux obligent. Grant Williams trouve donc ici un rôle à la mesure de son grand talent. Il animera ensuite les genres SF, fantastique voire horreur avec notamment La Cité pétrifiée (1957) de John Sherwood, La Femme sangsue (1960) d'Edward Dein ou encore Brain of Blood (1972) d'Al Adamson mais sans jamais atteindre à nouveau des sommets comme sous la direction d’Arnold... et c’est bien regrettable.

En comparaison de la performance de Grant Williams, le reste de la distribution peut paraître anecdotique. Citons toutefois l’interprétation attachante de Randy Stuart, déjà aperçue dans Ève (1950) de Joseph L. Mankiewicz et La Corde est prête (1956) de Charles F. Haas, qui campe ici le rôle de Louise, l’épouse de Robert Scott Carey. Elle est très crédible dans ce rôle de femme affligée dont le couple n’échappe pas à un destin tragique. Également dans un rôle très court mais pétillant, on voit la sympathique April Kent qui interprète Clarice, la jeune femme naine. Enfin, on retrouve quelques vétérans des seconds rôles hollywoodiens tels Paul Langton, qui interprète le frère de Robert Scott Carey et qu’on a pu apercevoir dans des films de Robert Aldrich - Le Grand Couteau (1955) et Quatre du Texas (1963) -, ou encore William Schallert et Raymond Bailey dans les rôles de médecins et scientifiques. Bailey avait participé à Tarantula et Faux-monnayeurs et Schallert retrouvait Arnold la même année pour Le Salaire du diable. Enfin pour l’anecdote, notons que le chat Kitty (Butch dans la version originale) est interprété par Orangey également appelé le chat Rhubarb en référence à l’un de ses premiers rôles dans Rhubarb, le chat millionnaire (1951) d'Arthur Lubin. Orangey est un chat au pelage red tabby qui a notamment gagné deux Patsy Awards (récompensant les animaux acteurs) pour ses rôles dans les films Rhubarb, le chat millionnaire et Diamants sur canapé (1961) de Blake Edwards. Il est d’ailleurs l’unique chat à avoir remporté cette récompense à deux reprises.

La réussite du film est également due à son scénario riche et dense, écrit par une sommité du genre, Richard Matheson, un immense écrivain et scénariste de science-fiction et fantastique qu'on ne présente plus. Il écrivit tout d’abord Je suis une légende en 1954, qui sera adapté pas moins de quatre fois au cinéma dont deux fois sous le titre original du roman : en 1964 sous l’égide d'Ubaldo Ragona et Sidney Salkow avec Vincent Price, puis en 2007 sous la direction de Francis Lawrence avec Will Smith. Le protagoniste de ce roman ayant par ailleurs bien des points communs avec Robert Scott Carey. Puis Matheson signe son autre classique du genre, L'Homme qui rétrécit en 1956, qu’il adaptera donc lui-même pour Jack Arnold. Le postulat de base, à l’époque d’une grande originalité, fut d’ailleurs repris avec plus ou moins de bonheur dans diverses œuvres cinématographiques. Suite à cette réussite, il continuera à briller comme scénariste pour des maîtres du genre. Il écrira ainsi à plusieurs reprises pour le grand Roger Corman : La Chute de la Maison Usher (1960), La Chambre des tortures (1961), L’Empire de la terreur (1962), Le Corbeau (1963). Il signera des scripts pour Jacques Tourneur - Le Croque-mort s'en mêle (1964) - et Terence Fisher - Les Vierges de Satan (1968). Il travaillera beaucoup pour la télévision, notamment pour Duel (1971), la première réalisation d’un jeune réalisateur alors prometteur... Steven Spielberg. Bon nombre de ses romans seront adaptés au cinéma, y compris en France comme Les Seins de glace (1974) de Georges Lautner. À noter également, en 1981, la sortie en salles de La Femme qui rétrécit de Joel Schumacher... version féminine et moins auréolée du film qui nous intéresse ici.

À la production, on retrouve Albert Zugsmith qui a succédé à William Alland et fut donc un découvreur de talents de la même façon qu’Arnold concernant Grant Williams pour son second rôle de Chet Swann dans Crépuscule sanglant. Zugsmith produira également un autre bijou de noirceur signé Arnold, Le Salaire du diable. Comme pour d’autres films du cinéaste, la musique a visiblement été récupérée de-ci de-là dans de précédentes œuvres de la Universal. Elle a le mérite d’être efficace à défaut d’être vraiment originale. Toutefois le solo de trompette de Ray Anthony, entendu au générique de début, donne très bien le ton de ce que sera le film : un mélange de tension, de suspense, voire de mélancolie.

Au final, L'Homme qui rétrécit est une série B très efficace, inventive, spectaculaire et plus subtile qu’elle n’y paraît. Par l’ensemble de ses qualités, elle s’élève au rang de chef-d’œuvre du genre. Et même si certains effets spéciaux peuvent légèrement faire tiquer de nos jours, le film n’a globalement pas pris une ride. C’est une réussite visuelle, toujours considérée comme une œuvre de référence. Ce film a contribué à faire de Jack Arnold l'un des maîtres et précurseurs du genre SF et fantastique, inspirant au passage des générations de réalisateurs parmi lesquels Steven Spielberg et Guillermo del Toro pour ne citer qu’eux. Ce dernier ayant récemment été multi oscarisé pour La Forme de l'eau (2017) qui reprenait la trame de L'Etrange créature du lac noir... bel hommage. Enfin, le grand Pedro Almodóvar considère L'Homme qui rétrécit comme une de ses œuvres favorites au même titre que Le Jour où la Terre s'arrêta (1951) de Robert Wise et L'Invasion des profanateurs de sépulture (1956) de Don Siegel. Jack Arnold et son film auront ainsi de belle manière marqué l’histoire du cinéma. L'Homme qui rétrécit est donc à redécouvrir, y compris si l’on n’est pas initié au genre. Encore merci, Monsieur Arnold, pour cette œuvre majeure.

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Par Freddy Dupont - le 30 avril 2020