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Critique de film
Le film

La Grande extase du sculpteur sur bois Steiner

(Die große Ekstase des Bildschnitzers Steiner)

Partenariat

L'histoire

Herzog accompagne Walter Steiner sur les quelques jours du championnat 1972 de saut à ski à Planica en Slovénie. Walter Steiner, sculpteur sur bois à ses moments perdus, est une légende de cette discipline. Médaillé d’or à Planica en 72, il n’est cependant pas à la recherche des records, mais juste de l’extase de l’envol. Sa passion pour la simple beauté du geste se heurte cette année là à la pression du public et des organisateurs qui, eux, attendent de nouveaux records.

Analyse et critique

« J’ai pensé à cette fascination pour le saut à skis, qui vit en moi comme un rêve inébranlable » (Conquête de l’inutile)

Herzog a toujours aimé le sport. Il a longtemps joué au foot (où il a rencontré Florian Fricke qui évoluait dans son équipe) et a caressé un temps une carrière de sauteur à ski, mais suite à un grave accident survenu à un ami, il a abandonné ce rêve. Il se targue d’être un grand spécialiste de ce sport et d’être imbattable lorsqu’il s’agit de faire des pronostics lors des compétitions. Mais sa passion pour le saut à ski ne tient pas à sa seule compréhension de la technique mais à cette idée d’envol qui est comme une réponse physique à ses interrogations sur la condition humaine. Walter Steiner est un ami d’Herzog. Il fera une apparition dans Kaspar Hauser, au côté d’autres amis et modèles d’Herzog poètes, dramaturges ou écrivains. Une façon pour le cinéaste de dire que le saut à ski est pour lui aussi beau, noble et artistique que la poésie, l’écriture ou le théâtre : ce sont tous des moyens permettant à l’homme d’échapper à la prison de leur vie en atteignant l’extase.

Le Vol

Le film s’ouvre sur une série de sauts de Steiner, images d’une indicible beauté. Pour capter l’essence de ces envols, Herzog les filme à 400 images / secondes. Le ralenti, associé à quelques notes de musique, allonge le temps et créé une impression de suspension. Dans cette stase temporelle confectionnée à partir de moyens purement cinématographiques, Steiner semble véritablement voler. Des chutes impressionnantes suivent ces images de rêve, Herzog rappelant par là que l’ascension précède toujours la descente, que chez l’homme la chute est consubstantielle au vol. L’homme peut atteindre l’extase mais il doit accepter le fait que cette expérience de dépassement a ses limites et qu’il sera invariablement rappelé sur terre. Mais ces moments d’extases sont comme des fragments d’éternités qui permettent d’accepter notre existence terrestre.

Ce qu’Herzog cherche - et parvient - à capter, c’est ce moment où n’existe que le vol, cette impression d’éternité et où les lois de la gravité ne semblent plus avoir prise sur l’homme. La chute importe car elle ramène à la condition humaine, mais ce qui compte vraiment c’est que l’envol soit le plus beau possible, soit un moment d’extase absolu. « Je voudrais voler dans un cheval de ciel » s’exclame Kaspar Hauser.


L’ascension et le vol sont des figures récurrentes du cinéma d’Herzog : Gasherbrum qui raconte une ascension de Reinhold Messner dans l’Himalaya ; Cerro Torre qui est un film de montagne travaillant autour de la tradition allemande du genre ; The White Diamond où l’on suit Graham Borrington survoler l’Amazonie à bord d’un dirigeable ; The Wild Blue Yonder et ses séquences spatiales… Des vols mais aussi des chutes : l’aviateur Dieter Dangler dans le diptyque Little Dieter Needs to Fly / Rescue Dawn ; Julian Koepke, rescapée d’un crash dans Les Ailes de l’espoir ; Brad Dourif, extra-terrestre naufragé sur terre dans The Wild Blue Yonder
Ce n’est pas l’exploit ou la performance qui intéresse Herzog dans ces histoires, mais bien ce qui sous tend philosophiquement le fait de s’arracher un temps à la gravité terrestre : la notion d’extase.

L’Extase

Avec La Grande extase du sculpteur sur bois Steiner, Herzog poursuit la réflexion amorcée avec Aguirre sur la notion d’extase, cherchant à traduire en termes cinématographiques la façon dont elle suspend le temps, dont elle transcende la solitude. Dans ce film, Herzog nous fait ressentir comment, grâce à l’intensité de ce moment de pure solitude, Steiner se sent tout entier appartenir au monde.

Cette quête de l’expérience extatique rejoint la question du sublime. Dans ces moments extatiques, la réalité atteint un état où elle devient poétique, presque impalpable, mystérieuse : c’est l’expérience vécue par les mystiques, traduite dans leurs écrits et qu’Herzog poursuit par le cinéma. La réalité s’effaçant, le réel est alors ressenti dans toute sa force, dans toute son intensité. La réalité est un filtre que l’homme pose sur le réel et lorsque ce filtre disparaît, il est alors capable d’approcher l’essence même des choses.

Herzog croit dans le mystère, comprend les visions des mystiques, mais chez lui tout cela est complètement séparé de l’idée de religion, de Dieu. Pour lui, l’homme est capable de s’approprier la mystique, elle n’est pas le seul apanage de la foi religieuse. La grâce, l’extase, le sublime sont des choses profanes qui s’expriment à travers la poésie, l’art, l’envol…

Il y a des films convaincants, réalistes, mais ce n’est pas l’univers de cinéma d’Herzog qui est lui à la recherche du sublime, de la « vérité extatique », ce qui le conduira tout naturellement à plus tard mettre en scène des opéras. Il ne cherche pas à rendre crédible ses oeuvres, à persuader le spectateur de leurs vérités mais à lui faire ressentir cette extase par le biais du langage cinématographique. Cette recherche du sublime peut passer par l’irréel, le farfelu ou l’insolite car le sublime – que l’on ne connaît pas, que l’on ne voit pas dans notre quotidien – apparaît de toute manière comme quelque chose d’étrange, de décalé. Ce sublime, invisible, intangible, Herzog sent que le cinéma a la capacité de nous l’offrir.

L’œuvre d’Herzog tourne autour de cette recherche. Sa façon de filmer les paysages, d’introduire la musique (souvent sacrée), de mettre en scène des visions participent de cette quête cinématographique, de son geste de cinéaste. Herzog ne cesse de montrer ce qui entrave l’homme (le handicap, la société, la nature) et regarde comment dès lors peut naître l’extase. Pour que l’idée de libération advienne, il faut des chaînes. Pour s’arracher du monde, il faut que ce monde soit une prison. Pour pouvoir s’envoler, se dépasser, il faut des limites.

Herzog voit dans le cinéma un art permettant de sortir de soi, de dépasser les mesures admises, de chercher le sublime et se faisant de toucher à la matière même du réel. Il exprime très bien cette vision du cinéma dans Conquête de l’inutile : «J’ai lu la traduction du livret de Piave pour Ernani. Il y a dans la préface une ineptie à couper le souffle, selon laquelle quelqu’un a supprimé les éléments les plus difficiles à croire, alors que c’est justement l’inconcevable qui fait la beauté de l’histoire, ou mieux : le genre de l’opéra lui-même, parce qu’aucun autre n’a encore fait preuve d’une recherche de vraisemblable dans l’étrange plus authentique ; dans l’opéra, la musique produit une puissante métamorphose de tout un monde qui devient ainsi des plus réels. Souvent rendus de manière exagérée, les grands sentiments de l’opéra m’apparaissent toujours, à l’inverse de ce qui est exprimé, condensés, réduits à des archétypes des sentiments, concentrés sur leur propre essence. Ce sont des axiomes de sentiments. C’est cela qui rapproche l’opéra de la jungle ».

Plus tard dans le film, on découvre Steiner dans son atelier, sculptant des figurines de bois. Elles sont aériennes et, dans leurs mouvements immobiles, semblent elles aussi chercher la grâce. Steiner évoque les tensions du bois, le besoin de les sentir pour que la sculpture épouse la matière. Ses sauts, il les prépare avec autant d’attention. Tout petit déjà, il raconte qu’il rêvait de voler. Il rêvait aussi de sculptures et de modèles si grands qu’il ne pourrait jamais en venir à bout. Dans ces rêves, il y a déjà cette volonté d’aller au-delà, de dépasser les limites imposées et acceptées par l’homme. De défier, un peu, le cours des choses.


Herzog suit ensuite Steiner pendant les quelques jours d’une compétition à Planica en Slovénie, sur le plus grand des cinq tremplins de vol à ski homologués au monde. Steiner pense alors (nous sommes en 1974) que le saut à ski a atteint ses limites et qu’il est aberrant d’essayer d’aller plus loin. Il préfèrerait revenir à des rampes plus petites (130, 150 mètres) et retrouver le plaisir du saut, sans les records, les risques insensés et la peur. Herzog et Steiner savent que cette compétition est trop risquée. Steiner vient de faire un saut de 179 mètres à Oberstdorf, dépassant de dix mètres le record mondial. Steiner ayant atterri hors des limites prévues, ce saut avait même été invalidé et il du le refaire ! Herzog nous emmène sur les lieux, nous montre la limite du terrain et là où Steiner a atterri : dix mètres plus loin et il faisait l’équivalent d’une chute de 110 mètres de haut sur une surface dure.

S’il est conscient du danger de cette nouvelle compétition, Herzog n’entend absolument pas faire un documentaire sensationnaliste. Au contraire, équipé de son micro, il s’amuse à jouer au journaliste sportif et commente la compétition avec humour et dérision. Au premier saut, Steiner égalise le record mondial (169 mètres), mais avec une rampe plus petite que le précédent sauteur. Loin de fanfaronner, il est inquiet d’avoir déjà atteint cette distance et de se trouver aux limites du terrain. Il craint pour la suite de la compétition, la sécurité des sauteurs n’étant selon lui plus assurée alors qu’ils s’apprêtent à partir de plus haut que lui. Steiner réclame que la rampe soit raccourcie, mais sans résultat. Le deuxième jour, son inquiétude ne fait que croître. A chaque saut, il va de plus en plus loin, comme si plus aucune limite ne lui était imposée. Mais, ce faisant, il perd ce sentiment d’extase qui accompagnait jusqu’ici ses sauts : il n’y a plus que les record et le danger. Malgré les nombreuses histoires courant sur ses tournages, Herzog n’est pas un aventurier en quête de frissons ou de danger et il rejoint complètement Steiner dans cette idée que l’art perd de sa pureté lorsque le risque ou les records prennent le dessus.

Steiner accomplit un prodigieux saut de 177 mètres mais fait une chute à la réception. Il s’en sort avec quelques contusions, mais est furieux qu’il faille se blesser pour être enfin écouté. Il continue à réclamer que l’on réduise les rampes, que l’on arrête de chercher à tout prix des sauts de plus en plus longs. Tout ce qu’il souhaite, c’est revenir à la beauté du geste, à cette recherche de l’extase qui est la raison pour laquelle il s’adonne à ce sport. Steiner supporte de moins en moins la pression d’un public qui en veut toujours plus. Il se sent comme un gladiateur dans une arène, entouré par une foule qui attend l’exploit et le sang. Herzog montre la capacité de l’homme à gâcher la beauté, ou comment la pureté de l’envol se transforme sous le poids des sponsors, des médias et du public en une course insensée aux records.

C’est ainsi qu’au quatrième jour de la compétition, 50 000 spectateurs se pressent à Planica pour suivre les exploits des sportifs. Steiner ne joue plus le jeu et fait un « petit » saut de 160 mètres, mais c’est un saut parfait. Les spectateurs et les journalistes sont déçus mais pour Steiner, c’est son premier véritable saut de la compétition, un saut sans cette peur inutile, sans ce stress qui gâche l’extase. Les organisateurs essayent de le pousser à sauter de plus haut, lui laissant entendre que les spectateurs vont le mépriser s’il continue dans cette voie. Mais il résiste, leur rétorquant simplement : « Je ne veux pas être effrayé ». Steiner raconte à Herzog l’histoire d’un corbeau blessé que, petit, il avait recueilli. Guéri, l’animal fut rejeté par les siens car il ne savait plus bien voler car trop nourri par l’enfant. Steiner garde cette histoire ancrée au fond de car elle fonctionne comme un rappel de ce que le public peut avoir de corrupteur pour sa passion, son art, sa pure recherche de la beauté.

La Grande extase du sculpteur sur bois Steiner est l’un des films fondamentaux de l'oeuvre d’Herzog, le cinéaste trouvant un alter ego parfait en la personne de Steiner. Sa vision du sport rejoint point par point la propre quête cinématographique du cinéaste et l’on trouvera dans toutes ses réalisations futures des fragments de ce qui devient pour lui une œuvre séminale.

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Par Olivier Bitoun - le 28 mai 2010