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Critique de film
Le film

Petit Dieter doit voler

(Little Dieter Needs to Fly)

L'histoire

Durant la guerre du Vietnam, l'avion du pilote américain Dieter Dengler est abattu au-dessus de la forêt du Laos. Capturé, il est conduit par les Pathet Lao à travers la jungle jusqu'à la frontière du Nord Vietnam où il est remis au FNL. Il est emprisonné avec d'autres soldats américains dans un camp au cœur de la jungle et doit survivre à des conditions de détention terribles, à la torture, aux maladies et à la faim. Les détenus réussissent à échafauder un plan pour s'enfuir et au bout de cinq mois, ils parviennent à échapper à la vigilance de leurs geôliers. Mais le groupe se retrouve séparé séparé et Dengler se retrouve seul, perdu au milieu de la jungle...

Analyse et critique

En 1997, Werner Herzog réalise Little Dieter Needs to Fly (1), un documentaire sur un survivant du Vietnam, Dieter Dengler, qui est aussi l'histoire d'un homme obsédé par l'idée de voler. Cette fascination lui vient de son enfance en Allemagne où le jeune Dengler contemplait les bombardiers alliés survoler sa ville, un avion frôlant même un jour la fenêtre de sa chambre. Adolescent, il part en Amérique sans un sous en poche, s'engage dans l'armée, passe un diplôme universitaire et parvient à devenir pilote. En 1966, il rejoint les troupes américaines au Vietnam, participant à des missions secrètes visant à bombarder les voies de ravitaillement du Front national de libération du Sud Viêt Nam (FNL) au Laos. Lors d'une de ces missions, son avion est abattu et s'écrase dans la jungle laotienne. Il erre quelques jours avant d'être rattrapé par des soldats du Pathet Lao qui le livrent au FLN. Emprisonné avec d'autres soldats américains (qui pour certains croupissent là depuis plus de deux ans), il survit dans des conditions abominables. Frappé, torturé, les pieds entravés chaque nuit, luttant contre les maladies et la malnutrition, il passe cinq mois dans l'enfer du camp avant de parvenir à s'évader avec les autres prisonniers. Le groupe est rapidement divisé et Dieter erre seul pendant plusieurs jours dans la jungle, échappe à ses poursuivants et est finalement récupéré par l'armée américaine. Il ne pèse plus alors que 38 kilos.

On voit ce qui a pu intéresser Herzog dans cette aventure extrême : une fascination partagée pour le rêve de voler (que l'on retrouve en filigrane tout au long l'œuvre du cinéaste), l'instinct de survie, la puissance de la volonté, l'évocation d'une nature hostile à l'homme. L'obsession de Dengler pour le vol qui lui vient de la vision de bombardiers fondant sa ville ramène à la propre enfance d'Herzog, contraint de fuir avec sa famille la destruction de Munich. Lorsque Dengler se rappelle que « l'Allemagne était devenu un paysage fantastique, irréel », on pourrait presque entendre la voix d'Herzog qui a vécu la première guerre mondiale avec ses yeux d'enfants, s'amusant dans les ruines, inconscient de la barbarie et de la mort alors à l’œuvre. Dengler a travaillé comme forgeron, suant pour gagner de quoi faire ses études et accomplir son rêve, comme Herzog qui travaillait dans une aciérie de Munich pour payer son premier film. Il y a encore la manière dont Dengler évoque ses rêves d'ascension, ces mots qui rappellent ceux de Steiner et de Messner, l'épreuve de la survie au milieu de la jungle qui fait écho à l'expérience extrême d'Aguirre et annonce le documentaire qu'il va bientôt consacrer à Juliane Koepke, Les Ailes de l'espoir. Little Dieter Needs to Fly fait partie de ces films qui synthétisent parfaitement l'univers du cinéaste qui, en tout en s'attachant à raconter l'histoire d'un tiers, se raconte lui-même.

Herzog découpe le film en quatre chapitres, chacun d'eux nous faisant avancer plus avant dans l'esprit de Dengler, dans son intimité, son imaginaire. Le premier, intitulé « L'homme », évoque comment Dengler vit encore aujourd'hui dans l'ombre de son calvaire vietnamien. Il habite une maison située en haut d'une montagne, disposant d'espaces très ouverts et dont les murs sont couverts de peintures représentant des portes ouvertes. Tout semble ici fait pour pour conjurer les souvenirs de son emprisonnement. La cuisine et ses placards remplis à ras bord de stocks disproportionnés de nourriture montrent combien son quotidien est lié à son expérience passée. Herzog évoque souvent des hommes marqués par une expérience extrême, qui paraissent normaux mais dont on devine qu'à l'intérieur c'est le chaos. Dengler vit chaque jour avec son trauma, avec le souvenir de ses amis morts dans le camp et les années passant n'empêchent pas ses blessures d'être toujours aussi aussi vives.


C'est que l'homme se construit sur ses expériences, ses souvenirs. Dengler est aujourd'hui conditionné par ce qui lui est arrivé au Vietnam, comme sa vie d'avant le drame a été conditionnée par un souvenir d'enfance. Dans le deuxième chapitre, « Le rêve », il raconte cette image séminale d'avions venant bombarder les environs, de ce pilote qui frôle de justesse leur maison, du regard qu'il a l'impression d'échanger avec lui. Le choc de cette vision est telle que le désir de devenir pilote s'inscrit à jamais en lui.

Ce rêve de vol est dès l'origine lié à la mort, mais Dengler ne s'en rend pas compte. Et lorsque devenu pilote de l'armée, il bombarde à son tour les positions ennemies, il ne pense pas plus aux morts, aux blessés et il raconte n'avoir découvert cette réalité de la guerre qu'après avoir été fait prisonnier. Herzog monte alors des images d'archives montrant des destructions au napalm, le tout sur fond d'opéra, symphonie de la barbarie humaine qui fait écho aux Leçons des ténèbres.

« Vu du ciel, le Vietnam ne semblait pas réel (…) ce qu'il voyait en bas lui paraissait étranger et abstrait » décrit Herzog. Cette phrase qui décrit les pensées de Dengler s'applique parfaitement à un leitmotiv du cinéaste que l'on retrouve dans nombre de ses films (Fata Morgana, Le Pays où rêvent les fourmis vertes, The Wild Blue Yonder, Leçons des ténèbres pour citer son emploi le plus saisissant) : opérer un lent survol depuis le ciel et ainsi nous faire décoller immédiatement du réel, nous transmettant une autre vision de la nature, des paysages ou des constructions humaines. Souvent associés à de la musique classique, ces séquences nous donnent la sensation qu'un autre monde co-existe avec celui que nous côtoyons chaque jour. Cette manière de poétiser le réel, de le transformer montre ici à l'incapacité de Dengler à faire le lien entre sa pure joie de voler et l'horreur de ce qui se déroule au sol. Il n'y a pas pour lui de connexion entre les deux expériences. L'une est réelle – son rêve de vol enfin accompli – l'autre reste purement virtuelle. Au-delà du récit incroyable de l'emprisonnement et de la survie de Dengler, ce que le film raconte c'est cette violente prise de conscience que la destruction et la mort faisaient partie de son rêve. Et l'on comprend que plus que son calvaire, c'est cette révélation qui l'aura transformé à jamais.



 

C'est ainsi que l'on peut comprendre le titre du chapitre 3, « Punition », consacré au récit détaillé de sa capture, de sa détention et de sa fuite. Herzog accompagne Dengler sur les lieux du drame, lui faisant arpenter vingt ans plus tard le camp de prisonniers et la jungle laotienne qu'il a traversé. Magnifique conteur, Dengler se révèle être un acteur délicieux qu'Herzog prend plaisir à diriger. Car chez Herzog, comme chez tous les grands documentaristes, il n'y a pas de frontière entre la fiction et le documentaire. Ainsi les rêves de Dengler, sa manie de fermer les portes plusieurs fois, ses tatouages ne sont qu'inventions du cinéaste destinées à aller au-delà de la surface du réel, à plonger dans la vie et le cœur de cet homme, à aller au fond de ce que signifie son aventure en termes humains et philosophiques.

Cette incroyable histoire résonne tellement avec les multiples obsessions du cinéaste qu'après la disparition de Dengler en 2001 (2), Herzog sent qu'il n'en a pas fini avec cette matière et décide d'en faire une fiction. Cohérent dans sa volonté de briser les barrières artificiellement dressées entre documentaire et fiction, il réalise ainsi en 2006 Rescue Dawn dans lequel Christian Bale interprète Dengler, œuvre complémentaire et fascinante par la façon dont elle entre en écho avec son versant documentaire, par la façon dont fiction et réel se mettent à dialoguer.


(1) Deux mots sur l'équipe technique. Peter Zeitlinger qui signe la photo devient le nouveau chef opérateur attitré d'Herzog. C'est un ancien joueur de hockey qui s'est illustré au Sparta Prague. Massif, sûr de ses gestes, il devient un opérateur parfait pour Herzog, tenant la caméra à l'épaule et se mouvant sur le tournage avec une fluidité digne d'une steadycam. Un autre nouvel arrivant fait son apparition dans la famille Herzog, Herbert Golder, qui travaille ici sur les images d'archives, poste qu'il reprendra également pour Rescue Dawn et Ennemis intimes. Il est également assistant réalisateur sur Invincible et surtout co-scénariste avec Herzog de My Son, My Son, Whate Have ye Done ?
(2) Herzog ajoutera après la disparition de Dengler une séquence en fin de film évoquant l'hommage qui lui a été rendu par l'armée.

 

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Par Olivier Bitoun - le 3 septembre 2015