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Critique de film

L'histoire

Harry Dawes, réalisateur américain sur le déclin, se rend en Espagne accompagné d’un producteur, de son associé et d’une starlette, tous trois représentant une certaine image de la vulgarité hollywoodienne. Leur but : trouver la nouvelle future star du cinéma américain qu’ils pensent trouver en Maria Vargas - une danseuse flamenco dans un cabaret miteux de Madrid. Tout d’abord peu convaincue, Maria accepte finalement, séduite par l’intelligence et la finesse de Harry Dawes dont elle devient rapidement l’amie. Après trois films, Maria D’Amata (son pseudonyme) est une star planétaire mais elle se lasse vite de ce monde qui la dépasse et l’ennuie. Plus que la célébrité, c’est bien l’amour et le bonheur que cherche cette Cendrillon moderne...

Analyse et critique

Pourquoi... ? Pourquoi Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, monuments d’érudition et d’intelligence cinéphile appliquée au cinéma américain, eux qui ont su si souvent mettre en mots un certain amour fou pour le cinéma américain, eux qui semblent capable de défendre jusqu’à la mort des cinéastes aimés sur des dizaines de pages - pourquoi donc ces deux papes de la critique française ne consacrent-ils dans leur dictionnaire qu’un riquiqui feuillet et demi au grand Joseph L. Mankiewicz, poussant même leur logique au point de ne citer La Comtesse aux pieds nus qu’une fois, posée là, sans considération aucune, entre une évocation d’All About Eve et du Limier... ? Pas la peine de retourner l’objet dans tous les sens, de se pincer pour y croire ou de s’enquérir de l’éventuelle disparition de 12 pages consacrées à Mankiewicz sur les presses de l’éditeur : les faits sont là. Tavernier et Coursodon font l’impasse sur cet immense cinéaste, et sur ce qui restera lun des films les plus brillants d’une filmographie exceptionnelle.

Note pour plus tard : envoyer une lettre aux deux auteurs dès la fin de cette chronique pour enquêter sur les raisons de cet ostracisme... ;-)

Tout de même... Tatave... Ce n’est pas d’un vulgaire film sorti à la sauvette en 1954 dont nous parlons ici, mais bien de La Comtesse aux pieds nus. Et si nous n’avons guère pour habitude de faire courbette devant quelque forme d’aristocratie, comment ne pas faire exception pour cette Contessa, si belle et si fragile et qui mériterait, en plus d’une révérence, une considération toute autre. Car avec ce treizième film, le réalisateur de Cléopâtre semble atteindre une certaine forme de perfection filmique, dont il nous avait déjà donné un aperçu plus que probant dans All About Eve, The Ghost and Mrs. Muir ou bien Chaînes conjugales... La Comtesse aux pieds nus, ou une certaine idée de la noblesse cinématographique.

Le casting déjà... Humphrey Bogart, au sommet de sa carrière et dont la simple apparition en imperméable sous la pluie le confirme au panthéon des mythes hollywoodiens. Il est ici un réalisateur désabusé (en qui l’on pourra parfois reconnaître le scénariste et réalisateur du film, Mankiewicz lui-même...) et terriblement humain, dont l’intelligence et la douceur font tache dans un milieu du cinéma dépeint comme une immense fosse aux lions. Etrange héros d’ailleurs que ce Harry Dawes, ni premier rôle (il disparaît parfois plus de vingt minutes au milieu du film) ni star omniprésente, il est au service du film. Au diapason de cet étrange personnage, Bogart livre ici l'une de ses compostions les plus émouvantes, délaissant la classe innée de certains de ses héros précédents pour nous offrir le portrait tout en nuances d’un homme fatigué et usé par les drames de la vie.

La Comtesse aux pieds nus, c’est aussi une formidable galerie de seconds rôles où chaque personnage semble avoir sa chance, malgré la bonne dose de cynisme du film... Ainsi, bien que ridiculisé dès les premières minutes, Oscar Muldoon (génial Edmond O’Brien, déjà croisé dans The Killers, Jules César du même Mankiewicz, L’Homme qui tua Liberty Valance, La Horde sauvage ou encore Le Jour le plus long) voit sa psychologie étoffée au fur et à mesure du film, et ce malgré un scénario qui au premier abord ne lui offre pas la part belle. Tout comme le comte Vincenzo Torlato Favrini, dont la vie part en lambeaux, symbole d’une monarchie en fin de course, mais qui n’est en rien le pantin de l’histoire, lui qui comme sa sœur (personnage tragique et beau, brossé en deux répliques et une scène), reste poignant et humain de bout en bout. A l’image aussi de ce prétendant au trône, membre d’une bien triste Jet Set et roi de pacotille, à qui Mankiewicz offre pourtant les plus belles et plus émouvantes réparties du film : « Ma chère Lulu, il y a comtes et comtes, comme il y a rois et rois. Parmi les comtes, Torlato Favrini est un roi. Tout comme moi, parmi les rois, je suis un clown. »

On a souvent reproché à Mankiewicz une certaine amertume, quelques excès de cynisme et de misanthropie qui viendraient gâcher un indéniable talent de conteur et de cinéaste - un film comme The Honey Pot (Guêpier pour trois abeilles) témoigne en effet d’un certaine acrimonie. Mais ce serait oublier un peu vite toute la tendresse que celui-ci peut accorder aux personnages les plus humbles de son film (seconds rôles, troisièmes rôles, figurants - les Gitans chez qui se rend Maria Vargas par exemple...), tout comme aux plus exposés : on peut ainsi avancer sans crainte que La Comtesse aux pieds nus fait partie des films les plus humains du grand Bogart, grâce notamment à des dialogues brillants, incisifs ou tendres qui dessinent un personnage fatigué mais vivant. Tout comme il pourrait bien être le plus bel écrin jamais offert à Ava Gardner - en compagnie de La Nuit de l’iguane peut-être... Resplendissante, éblouissante, la star est aussi crédible en Cendrillon madrilène qu’en nouvelle star hollywoodienne. Personnage complexe, aux multiples fêlures, Maria Vargas semble ne pouvoir être jouée que par Ava Gardner dont la beauté et le talent n’ont jamais été aussi éclatants.

Servie par une formidable direction artistique, Gardner, en robe d’apparat et bijoux somptueux, traverse les immenses plateaux de Cineccita éclairés avec amour par le grand Jack Cardiff, remarquable directeur de la photographie connu pour son travail avec le duo Powell / Pressburger : A Matter of Life and Death, Le Narcisse noir, Les Chaussons rouges - dont la superbe photographie est très proche de La Comtesse aux pieds nus - mais aussi Les Amants du Capricorne, Pandora, African Queen ou Les Vikings). C’est ici un véritable feu d’artifice de couleurs et de teintes, où un simple mariage devient une véritable féerie visuelle.

Joyau pour les yeux, La Comtesse aux pieds nus est aussi une superbe mécanique cinématographique, parfaitement huilée et réglée au millimètre, qui voit Mankiewicz jouer avec le temps, se permettant quelques effets de montage déjà entraperçus chez Kubrick (L’Ultime razzia) puis maintes fois repris, chez Tarantino ou Gus Van Sant dernièrement : une même scène vue sous différents angles, révélant divers points de vue sur un même événement. Brillant, le procédé est réputé casse-gueule mais il n’a ici rien d’un gadget, et la dispute entre Maria et Alberto Bravano reste un des moments les plus poignants et passionnants du film, tant ce véritable tournant scénaristique est éclairé d’un jour nouveau lors de la seconde vision.

Cinéaste joueur (cf. Le Limier), Mankiewicz pousse l’astuce jusqu’à multiplier les retours en arrière puis en avant, engageant le récit dans de sinueux détours : on compte ainsi pas moins de huit flashbacks, certains étant eux-mêmes composés de flashback dans le flashback, le tout étant raconté par quatre narrateurs différents : Harry, Oscar, Torlato Favrini et Maria ! Loin d’être novateur (puisque déjà utilisé par exemple dans Eve en 1950 du même Mankiewicz ou dans Les Ensorcelés de Minnelli en 1952), le procédé n’en reste pas moins formidable de brio et d’intelligence, offrant au film et à ses spectateurs une palette d’émotions ample et généreuse, du comique au tragique pur.

Car sous ses airs de portrait acide des mondes du cinéma, de la Jet Set et de l’aristocratie, La Comtesse aux pieds nus prend des accents "sirkiens" dans un final du plus beau mélo. Sueur, sang et larmes : tous les ingrédients sont réunis pour élever un mausolée digne du destin de Maria Vargas, superbe héroïne d’un des films les plus justes et les plus bouleversants qe ’Hollywood ait consacré au cinéma. Et une belle idée de cadeau numérique pour le Noël de Bertrand Tavernier...

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbuckler films

DATE DE SORTIE : 25 MAI 2016

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