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Critique de film
Le film

Piège mortel

(Deathtrap)

Partenariat

L'histoire

Sidney Bruhl, auteur jadis reconnu de pièces de théâtre, vient de connaître un nouvel échec critique et public avec sa dernière pièce. Cherchant à tout prix à renouer avec le succès, il remarque le manuscrit que lui a fait parvenir Clifford Anderson, l'un de ses étudiants à un séminaire d'écriture. Sidney Bruhl voit là l'occasion de revenir sur le devant de la scène, à condition de faire croire que le texte est de lui. Mais pour cela, il faut se débarrasser de Clifford Anderson...

Analyse et critique

Attention, cette chronique révèle les rebondissements de l'intrigue et la nature de son issue.

Sidney Bruhl, auteur de comédies policières, assiste dépité à la première représentation de sa dernière pièce : c’est un four. Le public comme la critique s’accordent pour juger la pièce exécrable. De retour dans son charmant « cottage », Bruhl retrouve sa femme Myra, épouse aimante, dévouée, mais cardiaque, et adepte de toutes substances aptes à calmer une nervosité hyperbolique. Le dramaturge fomente alors un projet susceptible de relancer sa carrière ; il veut s’approprier le manuscrit de Piège mortel, une brillante comédie policière écrite par Clifford Anderson, l’un de ses étudiants. Le soir même, il invite le jeune homme chez lui. La tension est à son comble : nous savons que Sidney envisage d’assassiner son élève, et que sa femme Myra veut l’en dissuader, sans éveiller les soupçons du jeune homme. Nous interprétons donc les paroles de Sidney comme fallacieuses et dangereuses, celles de Myra comme des tentatives de détournement, et les signes d’inquiétude du jeune homme comme tout à fait légitimes. Les gros plans insistent sur l’état des personnages : le malaise grandissant de Christopher Reeve, l’anxiété extrême de Dyan Cannon et l’effrayante froideur de Michael Caine. La menace est croissante, jusqu’à l’entrave physique de l’étudiant, menotté par de grosses chaînes. Sidney met alors fin à l’angoisse en donnant à Clifford la clé pour se libérer. C’est dans cet instant de soulagement général, évidemment partagé par le spectateur, que  le professeur s’empare subitement des chaînes et étrangle son élève avec force jusqu’à lui trancher la gorge, sous les yeux effrayés d’une Myra impuissante. Après avoir enterré le cadavre, le couple se remet paisiblement de ses émotions et s’apprête à dormir. Bruhl demande à son épouse d’aller ouvrir la fenêtre. Celle-ci s’exécute lorsque surgit Clifford, revenant d’outre-tombe, le visage en sang et le corps recouvert de terre humide. Il assomme son "meurtrier" de plusieurs coups de bûche et poursuit Myra jusque dans le salon. Myra s’effondre, succombant à une attaque cardiaque. C’est alors que Sidney rejoint Clifford, les deux hommes observant sereinement le cadavre côte-à-côte. Le spectateur comprend à cet instant qu’il est manipulé depuis le début par ces deux dramaturges aussi cyniques que monstrueux, qui ont construit, mis en scène et interprété une pièce dont Myra est la dupe et la victime. Ainsi se résume la première partie de Piège mortel, construite comme une scène d’exposition, présentant à la fois le lieu dans lequel le film va se dérouler (la maison d’un auteur d’intrigues policières, collectionnant les armes utilisées dans ses pièces), les personnages de Sidney et Clifford (dont on ignore qui est le plus intelligent, le plus fourbe et le plus dangereux des deux), les thèmes qui seront développés (la manipulation, le jeu de dupe, l’illusion, la duplicité) et le ton qui sera adopté (une esthétique baroque, jouant du théâtre dans le théâtre, mêlant horreur et humour noir avec une légèreté et une efficacité tout à fait déconcertante). Bref, le spectateur est d’ores et déjà mis en garde : il ne saura jamais s’il doit croire en ce qu’il voit, si les personnages sont sincères ou menteurs, si celui qui semble manipuler est bien maître du jeu, s’il faut rire ou s’effrayer de ce qui se déroule sous ses yeux.

Au premier abord, le film ne semble pas avoir d’autres enjeux que celui de jouer avec la théâtralité et les émotions du spectateur. Sidney Lumet est pourtant réputé pour ses films sociaux et engagés, dénonçant les dangers d’une justice expéditive dans Douze hommes en colère et Le Verdict, la manipulation des médias dans Network, les répercussions de l’engagement politique des parents sur leur progéniture dans À bout de course. Il s’intéresse par ailleurs aux intrigues policières et criminelles dans Serpico et plus particulièrement dans The Offence, nous proposant une plongée dans la conscience troublée d’un policier traumatisé par la violence des crimes auxquels son métier le confronte. Si divers sont les sujets abordés dans ses films, tous se rejoignent sur un point : le sérieux avec lequel ils sont traités. C’est pourquoi Piège mortel apparaît si particulier, si inattendu dans le paysage cinématographique de ce réalisateur, bien que cette tonalité hybride soit déjà perceptible dans Un après-midi de chien, drame social contenant quelques touches d’un humour absurde. Le spectateur se trouvera parfois mal à l’aise face à un film oscillant en permanence entre humour noir et monstruosité, et se demandant jusqu’où le réalisateur est prêt à aller. Le choix de l’acteur principal, Michael Caine, renforce également cette ambiguïté, dans la mesure où ses rôles les plus marquants sont plutôt sombres et inquiétants : soldat combattant pendant la Deuxième Guerre mondiale dans Trop tard pour les héros (1970), malfrat cherchant à venger son frère dans La Loi du milieu (1971), coiffeur parvenu jouant un jeu dangereux avec le mari de sa maîtresse dans Le Limier (1972), psychiatre psychopathe dans Pulsions (1980). Incarnant ici Sidney Bruhl, un dramaturge aux intentions équivoques, Michael Caine nous propose un brillant numéro d’acteur. Jouant tour à tour l’écrivain aux abois, le meurtrier déterminé, l’époux amoureux et dangereux, l’amant inquiet et soumis, son visage caméléon se prête à cette multiplicité de caractères qui nous paraissent tous plus convaincants les uns que les autres. Tantôt ses déclamations frénétiques d’auteur angoissé font éclater de rire, tantôt les traits sévères de son visage fermé suscitent l’inquiétude face à un personnage capable de tout. Néanmoins, Lumet semble avoir poussé ses acteurs vers un jeu excessif pour définir les personnages selon des traits caricaturaux profondément comiques : les hurlements intempestifs de Myra, l’accent grotesque d’Helga, le cynisme de Sidney, le machiavélisme de Clifford... Les acteurs, tous rompus à l’exercice théâtral, s’en donnent à cœur joie pour incarner avec brio des personnages fort sophistiqués. Dyan Cannon dans le rôle de Myra, l’épouse soumise et hystérique, rythme le début de la pièce par des cris d’effroi traduisant sa nervosité excessive. Irene Worth joue la medium hollandaise Helga Ten Dorp, soulignant avec insistance par un accent fort prononcé l’étrangeté burlesque de ce personnage haut en couleur. Christopher Reeve s’amuse ici avec un rôle à contre-emploi, quittant le costume de Superman et le visage du mari et gendre idéal pour incarner un homosexuel sociopathe, dépourvu de tout sens moral, conscient de son intelligence comme de ses lacunes, qu’il comble par un art pointu de la manipulation.

Dès lors, armé de cette troupe d’acteurs, Lumet se joue de toutes les invraisemblances de l’art dramatique. Le film s’ouvre et se ferme sur deux dénouements de pièces de théâtre, enfermant son déroulement dans l’espace de la fiction et du faux-semblant. Le réalisateur nous propose une mise en scène sur-théâtralisée, exagérant à outrance les artefacts dramaturgiques, les rebondissements improbables, les renversements de situation, le bruit et les éclairs d’un orage venu bien à propos à la toute fin de la pièce, au moment où la tension est à son comble... La musique, utilisant fréquemment les incommodantes sonorités du clavecin, contribue à créer une atmosphère délicieusement inquiétante, tout comme le décor sorti des films d’épouvante. Un charmant moulin rénové, des pièces boisées, une cheminée, des fenêtres à petits carreaux dessinent un espace confortable et accueillant, cohabitant avec le bureau de Sidney, dont les murs sont recouverts des armes qui ont servi à ses différentes pièces : masses d’armes, revolvers, haches, poignards, chaînes... tout l’attirail d’un potentiel Jack L’éventreur. Piège mortel peut donc se lire comme un brillant pastiche de comédie policière, rythmé, drôle, surprenant, soutenu par une solide mise en scène.

La mise en scène de Lumet cherche en effet à exhiber les ressorts dramaturgiques d’une comédie policière jouant elle-même avec les codes de la tragédie antique. Le lieu dans lequel se déroule l’action est un ancien moulin rénové, rappelant autant les monstres fantasmés d’un Don Quichotte que le mécanisme tragique d’un destin implacable. Le vent tourne au gré d’une puissance transcendante, qui se jouera des personnages en déjouant leur machination. Dans un bel exercice de mise en abyme, le réalisateur traduit par des panoramiques circulaires le jeu de manipulation des personnages qui resserrent le nœud de l’intrigue autour de leur victime. Ainsi, dans une première scène, la caméra suit le personnage de Sidney Bruhl marchant de manière circulaire et conviant par téléphone sa soi-disant future victime, sous les yeux effrayés de Myra, sa véritable victime, le fixant immobile du regard. Plus tard dans le film, la caméra opérera un mouvement circulaire inverse, suivant cette fois-ci Clifford, expliquant son projet d’écriture à un Sidney assis, médusé, pris dans le piège de son complice, un piège qu’il sait "mortel", comme l’indique le titre de la pièce qu’il avait lui-même imaginée et qu’il se retrouve contraint d’écrire. L’ironie tragique est donc omniprésente dans le film, incarné notamment par le personnage d’Helga Ten Dorp, image dégradée de la pythie antique. Son don de double-vue suscite l’angoisse des personnages comme du spectateur, mal-à-l’aise face à cet individu capable de dévoiler ce qui ne doit pas l’être. Pourtant la mise en scène insiste sur la dimension grotesque de ce personnage, affublé d’un survêtement de sport gris et d’une casquette rose, costume absolument ridicule qui en fait un personnage tout à fait comique, de même que son accent hollandais très prononcé, traduisant une maîtrise approximative de la langue, ponctuée d’erreurs syntaxiques et lexicales prêtant à rire. Arrivant toujours par où on ne l’attend pas et quand on ne la souhaite pas, elle représente cet aiguillon du destin apte à perturber les machinations diaboliques de nos dramaturges. Néanmoins, si elle est capable de percevoir les signes de projets criminels, elle ne sait les interpréter correctement. Ses prédictions sont autant d’effets d’annonce auxquels le spectateur lui-même a peine à accorder crédit. Par ailleurs, ce personnage, pourtant sensible aux mystères de l’invisible, apparaît éminemment paradoxal en cherchant lui aussi une sur-visibilité dans le succès de son livre, ses exhibitions à la télévision, et enfin le triomphe d’une pièce dont elle a usurpé l’identité d’auteur ! Dès lors, elle apparaît bien comme l’ultime manipulatrice de l’intrigue, celle qui utilise son don, non pas pour protéger les éventuelles victimes ou révéler les coupables, mais pour son profit et succès personnel.

Si la tonalité burlesque du film suscite avant tout le rire du spectateur, il est toutefois difficile d’envisager un film de Sidney Lumet sans message sous-jacent. En effet, en mettant en exergue la théâtralité, il met en évidence les dessous d’une société basée sur l’illusion d’une sur-représentation, d’une sur-visibilité, derrière laquelle se cachent bien souvent des jeux de manipulation dont nous sommes les premières victimes. Par ailleurs, son histoire policière dévoile l’un des vices les plus dangereux au pays de la réussite, vice qu’Alexander Mackendrick avait traité avec une tout autre tonalité dans son film Sweet Smell of Success (1957) : le désir de succès. En effet, le désir de succès, qui n’est pas sans rappeler un certain hubris, est bien la motivation première de tous les personnages.

Myra elle-même, le personnage le plus inoffensif du film, avouera à demi-mot après le pseudo meurtre de l’étudiant, qu’elle espérait secrètement que Sidney commette le crime, pour qu’elle puisse retrouver la fierté de son nom et celle de vivre de l’argent de son époux. Comme sa femme, Sidney, associe ce désir à un besoin d’argent et de reconnaissance sociale. Mais Clifford apparait beaucoup plus menaçant en l’associant à un désir meurtrier. S’il avait le choix entre une simple pièce à succès et une pièce au succès dangereux, il choisirait sans aucun doute la deuxième solution. Ainsi se révèle la personnalité trouble du jeune homme : un imprudent sociopathe, individu qui n’a aucun sens du devoir moral, et qui propose pourtant à son ancien professeur et actuel amant une association pour écrire ensemble une nouvelle comédie policière. Dans une scène où la tension est aussi intense que comique, Sidney se voit contraint d’écrire une pièce dont le premier acte raconte comment un dramaturge, aidé par son élève et amant, joue une effrayante saynète pour provoquer l’infarctus de sa fortunée épouse, soit précisément les détails du meurtre que les deux hommes viennent de commettre ! L’auteur est parfaitement conscient que cette pièce dévoilerait leur stratagème et les ferait accuser tous les deux, tandis que Clifford minimise le danger, allant jusqu’à suggérer que leur témoignage à la télévision serait tout à fait bénéfique au  succès de la pièce ! C’est l’occasion pour Sidney Lumet d’égratigner une fois encore (après Network) l’absurdité d’une société où personne ne prend conscience de la gravité d’un crime (meurtre, viol, assassinat de masse), tant que son récit à la télévision participe au divertissement du public. Dès lors, le rapport de force s’inverse. Si Sidney semblait mener le jeu depuis le début du film, il se retrouve soumis au bon vouloir de Clifford qui le manipule, alternant tendresse extrême et fermeté brutale dans le ton de sa voix, tout comme lui-même manipulait Myra au début du film. Il trouve alors une nouvelle ruse qui, tout en utilisant les subterfuges du théâtre, lui permettrait de se débarrasser de son menaçant compagnon. Prétextant la nécessité d’un essai pour vérifier la validité d’une scène de l’acte II, Sidney demande à Clifford de se tenir face à lui, une hache à la main. Brandissant alors un revolver, il lui explique qu’il doit le tuer, refusant d’écrire une pièce qui révélerait leur culpabilité. Les deux hommes en larmes se disent adieux dans une scène hautement pathétique ; Sidney appuie sur la détente mais, nouveau retournement de situation, l’arme est vide : Clifford avait préalablement retiré les balles du revolver. Incapable de la moindre imagination pour constituer les rebondissements d’une intrigue, il n’attendait que cette nouvelle trouvaille scénaristique de son maître pour achever la pièce et partir. Lumet nous propose donc une intrigue qui s’écrit en même temps qu’elle se construit, une sorte de work in progress, interdisant toute anticipation de la part du spectateur. Dès lors, les rebondissements s’enchaînent jusqu’à la fin du film : Sydney menotté puis libéré par le tour d’un magicien, poursuivant avec une arbalète Clifford, lui-même armé d’un revolver ; Clifford s’effondrant après avoir été atteint par une flèche, lâchant le revolver, qui sera ramassé par Helga Ten Dorp, entrée dans la maison comme un deus ex machina ; Sidney se munissant d’un couteau et luttant contre Helga et son revolver, jusqu’à ce que surgisse Clifford, revenu à lui, cette fois armé de l’improbable hache... et cet imbroglio s’achevant, par le miracle d’un fondu enchaîné, sur une scène de théâtre où tous les personnages sont remplacés par des acteurs incarnant leur rôle. La salle est enthousiaste, et à la place occupée par Sidney au début du film, on retrouve une Helga Ten Dorp aux anges, ivre du succès de la pièce Piège mortel, qu’elle a récupérée et signée de son nom. Une fin au comble de l’amoralité, puisque la joie du producteur, l’ovation des spectateurs et la satisfaction des critiques font fi de l’imposture sur laquelle repose ce succès.

Ainsi, derrière le spectacle fort divertissant d’une comédie policière hilarante, aux rebondissements invraisemblables et aux personnages sophistiqués, Lumet démonte les mécanismes de la manipulation pour mieux les rendre visibles après en avoir fait éprouver les effets. Si Piège mortel n’est pas le film le plus engagé ni le plus brillant de la carrière du réalisateur, il rejoint certains de ses chefs-d’œuvre dans cette volonté toujours renouvelée de dévoiler l’envers du décor, qu’il soit social, médiatique ou théâtral, afin que le spectateur apprenne à son tour à ne pas tomber dans le piège des apparences. On n’aura jamais fini de comprendre le pouvoir de l’illusion, c’est pourquoi Piège mortel est un film à voir, à revoir, et ce avec un plaisir immodéré.

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Par Caroline Dagorne - le 10 mars 2014