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Critique de film
Le film

Nomads

L'histoire

Un homme souffrant de multiples blessures est admis dans un hôpital de Los Angeles. Le docteur Eileen Flax ne se fait aucune illusion sur ses chances de survie. Mais avant de mourir, l'inconnu révèle à Eileen son terrible secret. L'homme, Jean-Charles Pommier, est un anthropologue français, spécialiste des mythes africains. En revivant ainsi la dernière journée de son patient, Eileen comprend peu à peu la portée de la découverte effroyable que le malheureux avait faite...

Analyse et critique

Petite production indépendante présentée au Marché du film de Los Angeles en 1985, Nomads est le premier film de John McTiernan. Jusque-là, le jeune homme n’avait réalisé que des pubs industrielles et quelques films semi-professionnels de format court ou long, dont le fameux The Demon’s Daughter (1974), aventure viking qu’on ne verra sans doute jamais. Même s’il n’a pas eu de succès à sa sortie, Nomads a suscité un certain intérêt chez les amateurs de fantastique, notamment lors de son passage au Festival d’Avoriaz début 1986. Mais surtout, dès sa présentation à Los Angeles quelques mois plus tôt, Nomads fut visionné avec intérêt par Joel Silver et Arnold Schwarzenegger qui songèrent d’abord à McTiernan pour la réalisation de Commando, puis revinrent vers lui pour qu’il remplace manu militari le Néo-Zélandais Geoff Murphy sur Predator. On connaît la suite.


Nomads est donc en quelque sorte la « carte de visite » du débutant McTiernan, un appel du pied d’un jeune homme qui veut réussir à tout prix dans « la capitale », en l’occurrence ici Hollywood (bien plus tard, il s’en fera exclure comme un héros balzacien déchu), mais le film n’est pas que cela. C’est bien plus qu’une curiosité qu’on ressort de temps en temps pour faire plaisir aux cinéphiles nostalgiques des années quatre-vingt. Outre qu’il s’agit d’un bon film fantastique sur le thème de la folie et qui, visuellement, n’a pas beaucoup vieilli par rapport à d’autres films fantastiques à petit budget de l’époque, Nomads est surtout un film profondément personnel et presque... prophétique.


On le sait, McTiernan a fondé Nomads sur le sentiment d’étrangeté qu’il éprouva, lui l’homme de l’Est, en s’installant à Los Angeles, y voyant un monde faux, artificiel, avec des gens déracinés. Il s’amusa alors à imaginer que certains « autochtones » n’étaient pas réels et en fit un scénario de film fantastique à petit budget : un anthropologue français, Jean-Charles Pommier (Pierce Brosnan), venu s’installer à Los Angeles avec son épouse Niki (Anna Maria Monticelli) pour enseigner à l’Université, est persécuté par une tribu maléfique du grand Nord qui a pris l’apparence de voyous californiens ; avant de mourir, il transmet sa malédiction à une jeune femme médecin, le docteur Eileen Flax (Lesley Ann Down, excellente), qui revoit (et revit) dès lors son parcours en flash-back hallucinés... Nomads part donc d’un sentiment personnel et le jeune cinéaste, tout en faisant un film de genre violent et glauque pour faire sensation et attirer les regards hollywoodiens, a tenu à faire un film à la première personne. Cependant, on n’a pas assez souligné à quel point ce feeling personnel, ce sentiment d’irréalité californienne, allait bien plus loin justement qu’un simple feeling : revu aujourd’hui, Nomads peut être vu carrément comme une manière d’autobiographie (McTiernan place à un moment un indice difficile à comprendre lors d’une première vision : une photo d’enfance de Pommier, en réalité une vraie photo montrant des écoliers d’un Institut catholique surveillés par une religieuse sinistre ; le genre d’institut où a été éduqué le cinéaste - peut-être même cette photo lui appartient-elle ?).

Nomads, film autobiographique et prophétique, disais-je...

Commençons par la dimension autobiographique. Nomads est en effet une intéressante mise en abyme sur la vie de McTiernan. La mise en abyme est du reste l’un des traits caractéristiques les plus négligés chez le cinéaste qui, rappelons-le, a reçu une formation intellectuelle et universitaire d’avant-garde à l’orée des années soixante-dix, d’abord à la Juilliard School de New York (jeu et mise en scène théâtrale) puis à l’American Film Institute de Los Angeles (réalisation et montage cinématographiques d’inspiration européenne), avec même un zeste d’anthropologie à l’Université de New York. Tout cela laisse forcément des traces de réflexion, de distanciation, de « dédoublement » dans son œuvre ; et il est évident que McTiernan, homme ironique et impertinent, s’est toujours amusé à créer un recul intellectuel, mythologique, voire anthropologique, dans tous les divertissements commerciaux qu’il a réalisés.


Que voyons-nous donc au fond, dans Nomads ? Nous voyons un homme épris d’images et d’exploration, qui a peur de s’ennuyer dans son pavillon californien et qui délaisse sa compagne (jouée par sa propre compagne de l’époque, la très charmante Anna Maria Monticelli) pour se lancer dans une « aventure fictive », ici la création d’un reportage photographique (entendez un film) sur des personnages mystérieux qui le fascinent et qui semblent sortis de son imagination (ils n’apparaissent d’ailleurs pas sur les photos, une fois celles-ci développées). Pour être encore plus clair et avec le recul de ce qu’on connaît désormais des goûts de McTiernan au gré de ses multiples interviews, Jean-Charles Pommier qui se met à genou, passionné, pour photographier en contre-plongée et ainsi magnifier ses chers voyous, c’est McTiernan lui-même qui explore et revit de l’intérieur son film préféré : Orange mécanique (1971) de Stanley Kubrick ! Un film qui l’a fortement marqué lorsqu’il était un étudiant de vingt ans, jeune homme fraîchement débarqué de sa vieille « province irlando-américaine » (Albany, dans l’Etat de New York) et sans doute inquiet de la montée de la délinquance dans la grande ville. Il est amusant de noter que cette plongée en abyme dans un film, dans Orange mécanique, avec ces voyous sans foi ni loi et leur chef de bande guindé doté d’une canne aristocratique (Adam Ant, comme Malcom McDowell, en exhibe une avec crânerie), sera étendue à une échelle bien plus gigantesque dans le célèbre Last Action Hero, avec le dandy machiavélique Benenict (Charles Dance), et toujours avec ce beau dispositif de mise en scène, qui est d’ailleurs le principe formel de tous les films de McTiernan : l’objectif de la caméra devient l’œil mi-affolé, mi-fasciné, du spectateur-témoin plongé au cœur de l’action.


Venons-en ensuite à la fameuse « prophétie » de Nomads que j’évoquais (que j’invoquais ?) plus haut, et à la malédiction de celui qui en est l’objet, l’amenant tragiquement à la réaliser malgré lui, comme de nombreux mythes nous l’ont appris. Mythes que McTiernan, comme Pommier, a étudié de près. De trop près. L’essence de Nomads est l’aliénation, en rapport avec le sentiment d’étrangeté californienne cité plus haut ; c’est d’ailleurs une vraie folie que vivent les deux héros « schizophrènes » du film, dans un dispositif savant de champs-contrechamps temporels (leur vision se confondent, l’une dans le présent, l’autre dans le passé), enchaînements de plans qui prouvent déjà la maîtrise formelle du jeune artiste. Cette folie et ce délire de Nomads ont laissé des traces : on s’aperçoit avec un certain trouble que le sentiment de paranoïa de Pommier (il pense que les voyous sont là pour le persécuter, lui), ce sentiment que le monde qui nous entoure est cerné par des forces invisibles et néfastes, est celui qui va dominer la filmographie entière de McTiernan, les Nomades immortels et invaincus de ce premier film se réincarnant ensuite dans le Predator, dans les frères Gruber du diptyque Die Hard, dans les « monstres sous-marins » d’Octobre Rouge, dans les Wendols du 13e Guerrier, dans l’élite cynique de Rollerball ou bien encore dans le cartel de Basic. Et pour qui connaît la vie de McTiernan, ce sentiment de paranoïa face à l’invisible et aux ténèbres est bien ce qui va le lancer en ce monde, ce qui va le former en tant qu’individu et artiste... et c’est ce qui va le détruire à la fin, dans une boucle propre à la narration de Nomads comme à celle de tous les mythes.


Ainsi, de manière fulgurante, Nomads montre le passé et le futur de McTiernan. En premier lieu, il le ramène à son enfance : le sentiment de paranoïa face à l’invisible, chez lui, vient en effet de cette période lointaine, lorsqu’il dut aider son père, soudainement devenu aveugle, à décrypter un monde devenu « hostile » et « inconnu », en somme lorsque le fils dut se mettre en symbiose avec la vision ténébreuse du père, créant de fait une identification avec le sentiment d’insécurité (et probablement de paranoïa) de cet aveugle.

En second lieu, chose terrible, Nomads prédit le futur de McTiernan, telle une prophétie maléfique, le même genre de prophétie que pourraient faire les esprits nordiques à Pommier ou plus tard la pythie aux Vikings du 13e Guerrier. Cette prophétie émane du film, ce film « maudit ». Logiquement, elle est faite en tout début de la carrière du cinéaste et lui annonce cruellement la fin (l’affaire Pellicano et ses conséquences désastreuses) ; Nomads la lui souffle au creux de l’oreille mais - hélas ! - le jeune homme impétueux refuse d’écouter : « Tu seras au sommet mais tu auras le sentiment qu’on t’espionne, qu’on te veut du mal. Tu chercheras à découvrir l’origine de ce mal... et tu sombreras. »

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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 26 octobre 2021