Menu
Critique de film
Le film

Piège de cristal

(Die Hard)

Partenariat

L'histoire

John McClane, policier new-yorkais, est venu rejoindre sa femme Holly, dont il est séparé depuis plusieurs mois, pour les fêtes de Noël dans le secret espoir d'une réconciliation. Celle-ci est cadre dans une multinationale japonaise, la Nakatomi Corporation. Son patron, M. Takagi, donne une soirée en l'honneur de ses employés, à laquelle assiste McClane. Tandis qu'il s'isole pour téléphoner, un commando investit l'immeuble et coupe toutes les communications avec l'extérieur...

Analyse et critique

A l’origine de Piège de cristal, il y a un roman de Roderick Thorp, Nothing Lasts Forever (1979), dans lequel un inspecteur new-yorkais à la retraite, Joe Leland (1), rejoint sa fille à Los Angeles pour fêter Noël ; cette dernière, femme d’affaires dans une multinationale pétrolière, l’accueille dans le building de sa société mais l’immeuble est bientôt pris d’assaut par des terroristes allemands. Leland réussit à s’échapper et entreprend d’éliminer les criminels un à un. Même si l’histoire est plutôt sombre (la fille meurt à la fin), la Fox y voit évidemment le potentiel d’un bon thriller, teinté de film catastrophe. C’est d’ailleurs dans cette optique sérieuse que travaille le premier scénariste, Jeb Stuart, au milieu des années quatre-vingt. Mais lorsque, en 1987, le producteur exécutif Joel Silver (48 heures, Commando, Predator) est dépêché par la Fox pour concrétiser le projet, le cinéma hollywoodien a déjà pris une tournure « musclée » et « fun », dans des films conçus avant tout pour divertir les adolescents. D’un commun accord avec John McTiernan, choisi ici pour renouveler l’exploit viril et virtuose de Predator, Silver demande à son scénariste favori, Steven E. de Souza, d’accentuer l’aspect caper movie (film de casse) du récit et d’ajouter de l’humour aux dialogues, pour être plus en accord avec la vedette choisie par le studio, Bruce Willis (acteur connu à l’époque pour la série Clair de Lune et deux honorables comédies de Blake Edwards : Boire et déboires et Meurtre à Hollywood).

Comme Casablanca, Piège de cristal est un bijou d’harmonie tourné dans un capharnaüm impensable, au cœur du building en voie de finition de la Twentieth Century Fox à Los Angeles, le Fox Plaza. Et s’il « tient » si merveilleusement au final, ce n’est pas dû à un miracle mais, comme on va le voir, au sens de la composition de John McTiernan, ainsi qu’au talent et à la compétence des scénaristes, techniciens et comédiens hollywoodiens qui, depuis toujours, savent travailler vite et bien, en faisant abstraction du chaos.


Plus de trente ans après son succès sur les écrans américains (2), Piège de cristal est toujours considéré comme le chef-d’œuvre du genre. Pourquoi a-t-il autant marqué les esprits ? Cela ne vient pas du sujet (un homme courageux seul contre des hors-la-loi, en milieu confiné) puisqu’on a vu cette situation dans des dizaines de thrillers et de westerns. Cela ne vient pas des cascades et des explosions puisque, là encore, on en a vu de semblables, voire de plus spectaculaires ailleurs. L’humour, l’humanité et le charisme de Bruce Willis pourraient être une meilleure raison, mais n’est-ce pas aussi le cas de Mel Gibson dans L’Arme fatale un an plus tôt ? L’explication est donc à chercher dans la forme du film, c’est-à-dire dans la mise en scène de John McTiernan et dans les décors de Jackson De Govia. En effet, Piège de cristal est une œuvre purement géométrique conçue par le cinéaste et son designer pour imprimer notre rétine et, partant, notre esprit. Comme dans l’hypnotique générique de La Mort aux trousses signé Saul Bass, nous contemplons, au centre d’un building flambant-neuf, plusieurs lignes droites qui se rejoignent et s’interpénètrent. Chez McTiernan, années quatre-vingt obligent, cette conjonction finit par une explosion, mais c’est justement ce contraste entre géométrie et violence, civilisation et sauvagerie, qui l’intéresse en tant qu’auteur depuis son premier film Nomads.


Quelles sont donc ici ces « lignes » et cette « conjonction » qui nous fascinent ?

Premièrement, à un niveau narratif et thématique, il s’agit des différentes trajectoires des personnages, c’est-à-dire des différentes destinées qui se rejoignent, comme aimantées, dans la tour maudite (et sur son esplanade) : celles de John McClane, Holly Genarro, Argyle, Joseph Takagi, Harry Ellis, Hans Gruber, son commando, Al Powell, Dwayne Robinson, Richard Thornburg, les agents Johnson et Johnson du FBI.  Réunis pour une seule nuit, celle du réveillon de Noël, ces différents acteurs de la société (bourgeois et prolétaires) connaîtront, de manière exacerbée, la peur, la souffrance, l’humiliation, la mort, mais aussi l’amitié, l’amour et la rédemption. Odyssée paradoxale : il y a en effet dans ce « huis clos » un sentiment d’immensité spatiale qui n’est pas dû uniquement au Cinémascope flamboyant de Jan de Bont : par l’intermédiaire de McClane, venant directement de New-York pour entrer dans un building de verre évoquant Manhattan, l’Est de l’Amérique se trouve comme imbriqué dans l’Ouest, et cette concentration/dilatation de l’espace est encore redoublée par la conjonction en ces murs de l’Orient (Takagi) et de l’Europe (Gruber). Ce building serait-il le centre du monde ?...

Ensuite, à un niveau purement graphique, cette croisée des destinées est métaphorisée par les lignes verticales de la tour (et de l’ascenseur) qui s’enchâssent constamment dans les lignes horizontales du Cinémascope (et des étages) ; voir ce plan furtif mais inoubliable où McClane lance un coup d’œil au Nakatomi Plaza depuis son taxi, la tour se dressant au loin, encore inoffensive dans la lumière du jour, mais semblant l’attendre et le narguer : destination inévitable, inévitable destinée. De la même manière, le choix de McTiernan de suivre ou de précéder en longs travellings tous les personnages qui se dirigent vers le Nakatomi Plaza (McClane, Gruber, Powell), ou y travaillent (Holly), renforce cette idée de cheminement inéluctable : nous explorons l’espace en même temps que les protagonistes, comme eux nous pensons en prendre possession en l’arpentant longuement et, par conséquent, comme eux nous ressentons tout croisement de lignes, toute perpendiculaire venant à notre rencontre (au détour d’un couloir, d’un toit ou d’un conduit d’aération) comme une agression ! Quant aux filages constants de la caméra, typiques du cinéaste, et qui épousent tour à tour le regard du chasseur et celui de la proie, regard vif, sur le qui-vive, à la recherche d’une idée ou d’une issue, ils tracent virtuellement dans l’espace des lignes, des fils d’Ariane qui, dans cette tour-labyrinthe, ne doivent pas être rompus sous peine de mort.


Troisièmement, à un niveau méta cinématographique, la « conjonction des lignes » est aussi celle des multiples talents hollywoodiens qui se rencontrent dans le building de la Fox (quel lieu symbolique à faire exploser !) et s’unissent pour réaliser le meilleur divertissement possible : Joel Silver, John McTiernan, Bruce Willis, Alan Rickman, Jan De Bont, Jackson De Govia, puis plus tard le directeur des effets spéciaux Richard Edlund, le monteur Frank J. Urioste et le compositeur Michael Kamen. Le hasard a voulu que tous ces hommes soient alors au sommet de leur créativité, transfigurant ce qui n’était, après tout, dans l’agenda de la Fox, qu’un film d’action de plus et non une superproduction ambitieuse. Le hasard, dis-je ?... Et si c’était plutôt le Destin, incarné par ce bâtiment impassible ? Ce lieu unique, par sa configuration fermée, a poussé les divers talents à la collaboration, a rendu impossible, par la force des choses, leur dispersion. Ils sont devenus une troupe, comme dans un grand et beau théâtre. A bien des égards, l’auteur de Piège de cristal est ce building post-moderne : c’est lui qui a soufflé à Joel Silver et à Jackson De Govia, grands admirateurs d’art moderne, l’idée de rendre hommage à Frank Lloyd Wright ; c’est lui qui a inspiré cette mise en scène géométrique à McTiernan, afin de renforcer sa nature de labyrinthe ; et c’est lui qui a poussé Bruce Willis à accentuer l’humanité de son jeu, pour mieux contraster avec la dureté du béton et du verre.

Enfin, au niveau de l’histoire du cinéma, ce film de 1988 est bien le lieu d’une incroyable conjonction, différents courants artistiques se rejoignant et s’alimentant l’un l’autre pour créer un torrent nouveau qui a pour nom Piège de cristal : le western classique des années cinquante (comme dans Rio Bravo, McClane est le shérif valeureux coincé par des bandits en lieu clos), le caper movie élégant des années soixante, le film catastrophe moraliste des années soixante-dix, le film d’action musclé et « gratuit » des années quatre-vingt, le tout donnant naissance au film d’action high-tech des décennies à venir, mélange de verre, de métal et de béton (entre autres Terminator 2 : le Jugement dernier, Speed, les James Bond de Pierce Brosnan, les Matrix, les Fast and Furious et les Jason Bourne). Les auteurs, à commencer par le très cinéphile Joel Silver, sont tellement conscients de la dimension post-moderne de leur œuvre qu’ils placent vers la fin ce dialogue référentiel à faire pâlir Tarantino :

Gruber (Européen cultivé qui a surnommé McClane le « cow-boy ») : « Cette fois, John Wayne ne s’en ira pas dans le soleil couchant avec Grace Kelly... »
McClane (en téléspectateur américain lambda qui connait ses classiques) : « C’est Gary Cooper, connard ! »

Post-moderne, certes, mais drôle, signifiant et surtout sincère : McTiernan et Willis, d’origine modeste, n’oublient jamais que le sous-texte de Piège de cristal, c’est le peuple contre l’aristocratie, c’est-à-dire, métaphoriquement et historiquement, l’Amérique contre l’Angleterre colonisatrice ; car tout le monde a compris, en effet, que la prestance d’Alan Rickman n’est pas vraiment celle d’un Allemand mais plutôt celle d’un comédien de l’Old Vic. Au fond, Piège de cristal, c’est John Wayne contre Laurence Olivier !


Le troisième film de John McTiernan est donc l’admirable jonction du passé et du futur, et c’est justement ce creuset qui fait sa richesse. Toutefois, contrairement aux films d’action high-tech qui ont suivi, trop souvent unidimensionnels et froids, Piège de cristal est pétri d’humanité... et de malice. Venant du théâtre shakespearien, McTiernan n’oublie jamais d’avoir une vision « panoptique » de la société, donnant sa chance aussi bien au Prince qu’au Clown. S’inspirant, comme il l’avoue au magazine Starfix en 1988, de la ronde vertigineuse de Songe d’une nuit d’été (3), il voit son building comme le monde, c’est-à-dire comme une scène, où tous les personnages se rejoignent pour une représentation, une folie irréelle où chacun « s’agite et se pavane »... y compris et surtout les médias et le FBI qui en prennent pour leur grade ! Impertinent jusqu’au bout, le cinéaste a demandé à Alan Rickman d’accentuer sa voix théâtrale, faisant de lui une sorte de chœur qui commente et explique les événements au fur et à mesure, et sur qui le spectateur se repose autant que sur le héros. Disons-le, le cinéaste prend un malin plaisir à nous mettre aussi à la place des voleurs (nous admirons leur chorégraphie et leur prise de possession du building) et nous fait ressentir leur euphorie, leur joie presque enfantine, lorsqu’ils pénètrent enfin dans leur caverne au trésor, la salle des coffres, enrobés par les accents élégiaques de L’Ode à la joie de Beethoven.

Post-scriptum : je me suis souvent demandé d'où venait ce beau titre français, Piège de cristal, plus poétique que le Die Hard original, jusqu'à ce que je tombe récemment, en relisant Les Fleurs du mal, sur les vers suivants extraits du poème L'irrémédiable :

Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle.

Simple hasard ?...
 

(1) Leland était déjà le héros d’un premier roman, Le Détective (1966), adapté au cinéma par Gordon Douglas en 1968, avec Frank Sinatra dans le rôle principal.
2) Le succès en France vint surtout en vidéo.
(3) Cf. Starfix n° 64, septembre 1988, entretien par Christophe Gans et Catherine Esway.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 30 août 2019