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Critique de film
Le film

Lola, une femme allemande

(Lola)

Partenariat

L'histoire

1957. L'honnête fonctionnaire des travaux publics Von Bohm s'installe dans une petite ville bavaroise. Il tombe amoureux de Marie-Louise, sans savoir qu'elle est plus connue sous le nom de Lola, la plus célèbre prostituée de la ville. Von Bohm va bientôt découvrir la cabale de notables s'enrichissant grâce à la reconstruction de la ville, menée par Schuckert, le sympathique souteneur de Lola.

Analyse et critique

"Ce qu'il fait avec la lumière [est] la possibilité de ne pas raconter des histoires directement… mais par des moyens détournés. C'est ce caractère extrêmement artificiel qui pourtant donne en retour l'impression de quelque chose de très vivant ". – R.W. Fassbinder, à propos de sa fascination pour Von Sternberg

Portrait de femme encore avec Lola, et sous la toile de cette variation sur L'Ange Bleu, les mêmes intentions que Maria Braun. L'Allemagne se marchandait avec Maria, elle se prostitue ici. Pas très subtil peut-être, mais manière d'officialiser la chose puisque l'histoire de ce film sous-titré BRD 3 - mais réalisé avant Veronika Voss - se situe chronologiquement à la fin [1957]. Dans la petite ville de Lola, on inaugure un monument en l'honneur d'un général de la Wehrmacht. On précise bien haut qu'il ne faut pas confondre les soldats héroïques tombés avec "les rares authentiques nazis".

Fassbinder : "les années 50 m'ont toujours passionné. A cette époque, la grande affaire, c'était la reconstruction. L'aventure d'un directeur des travaux publics éclairait mieux le moment. L'idée de la putain nous est venue par la suite, lorsque nous avons découvert que les années 50 à 60 furent parmi les plus immorales de l'histoire allemande. Il y avait naturellement une morale, hypocrite et bigote. Mais les gens partageaient une amoralité implicite et acceptée. La reconstruction ne pouvait être menée à terme qu'à condition de ne pas trop regarder aux bavures. Une fille, qui pour différentes raisons est devenue prostituée, s'insère très bien dans notre représentation de cette époque".

Lola s'avance, s'effeuille comme une comédie cynique, désenchantée. Maria Braun voulait sa part de pouvoir ; Lola - cadeau de fin du film - est soumise tout en cherchant à se racheter une virginité. L'attachement relatif que l'on peut avoir pour son personnage [mais ce n'est pas la faute de Barbara Sukowa, très bien, mais moins bien que Schygulla] tient à ce que RWF déplace l'enjeu : Von Böhm est peut-être le seul héros du film, sa trajectoire étant plus intéressante. Von Böhm est le "pur" du film, d'abord parce qu'il est étranger aux règles du jeu de la petite ville : c'est un honnête fonctionnaire, gentleman, sentimental. Il aime vraiment Lola. Mais l'amour se teintant de possession chez RWF, la petite croisade qu'il entame pour abattre les notables du cru est tout aussi louable que biaisée par la jalousie. SPOILER Rien n'est jamais simple chez RWF : le gros Schuckert est un salaud sympa ; j'en suis déjà à changer d'avis sur Lola, qui après tout, est gagnante du film. Un peu plus que Maria Braun. Elle a gagné sa place parmi les heureux [et heureuses] du monde, elle a trouvé un homme pouvant la désirer au-delà de sa façade de putain pas sainte. Et puis en repensant à la fin, pas trop. Von Böhm, lui, gagne un peu mais perd beaucoup. Lorsque la fillette de Lola lui demande s'il est heureux, lui ne sait pas quoi répondre. Jeu à sommes nulles, sauf pour Schuckert, totalement bonhomme dans son absence de scrupules. Tout finit bien dans Lola parce que tout a été remis à sa place.


Fassbinder jouant avec ses poupées, on se surprend à considérer le bordel et la lumière de tapin du film comme les personnages principaux. Le bordel est le centre de la ville, où se défont les intrigues dans les toilettes, où sont égaux notables, fonctionnaires et communistes. Parlons-en de ce dernier : il s'appelle Esslin [= Gudrun Ensslin, membre de la bande à Baader], est pacifiste, lit Bakounine. Mais il se pliera à la règle du jeu, comme tout le monde. Fassbinder éclaire le bordel sous une profusion de lumières kitsch qui déréalisent les scènes [Querelle arrive]. Pour reprendre la chef opératrice Caroline Champetier, ces lumières n'éclairent pas mais salissent, troublent. Couleurs intermédiaires, jamais primaires, donc en accord avec l'entre-deux moral des habitués du lieu. Ca devient effrayant lorsque cette lumière de tapin contamine hors du bordel, Von Böhm et Lola étant invariablement éclairés de nuit ou chez eux [bleu pour lui, rose pour elle], comme sur une scène. Le monde comme maison close sous une lumière de bonbon acide atomique, où l'on joue un rôle, cherche l'adéquation entre regard et image de soi. Lola se demande à propos de Von Böhm : "et si j'étais une femme pour lui ?" Elle s'improvise experte en vases Ming pour le séduire. Böhm se fait tout beau pour elle, mais avec un costume "sport" qui ne lui va pas trop, selon la mère de Lola, femme simple qui devrait naturellement aller bien avec lui. Le cabaret weimarien - les larmes sous la gouaille - est alors idéal comme bande-son ici : le morceau de bravoure du film est le numéro de strip-tease rageur de Lola lorsqu'elle est découverte [reflet des saintes garces Dorothy Malone dans Ecrit sur le vent et Sandra Dee dans Mirage de la vie]. Glace sans tain et passion froide selon Fassbinder : elle libère sa colère, envoie voler ses gants à la Hayworth sans chichis, tout en donnant au public en délire ce qu'il est venu chercher, l'image d'une pute. Le tout en un seule prise : superbe.

La présence américaine est un leitmotiv de la trilogie BRD, sous les traits de Gunther Kaufman qui joue un GI noir [le même ?] revenant dans les trois films : goujat en première classe [Maria Braun], locataire [Lola], locataire et dealer [Veronika Voss]. Il vient rappeler l'humiliation faite à l'Allemagne, miroir de sa ruine, mais aussi du Rêve américain que la RFA veut décalquer. Mais RWF n'est pas anti-américain : il constate l'ambivalence. L'occupation et les films hollywoodiens déversés - avec plaisir - au kilo à l'époque, dans toute l'Europe. Il se sert du GI comme d'un élément comique dans la scène de Lola où Von Bohm se consolent avec un téléviseur - comme ne voulait pas le faire Jane Wyman dans Tout ce que le ciel permet. Von Böhm est tout fier d'avoir une chaîne de télévision et la mire : Le GI lui rappelle qu'aux Etats-Unis, on est déjà au zapping.

Les autres volets de la trilogie allemande :
Le Mariage de Maria Braun (BRD 1)
Le Secret de Veronika Voss (BRD 2)

DANS LES SALLES

CYCLE FASSBINDER PARTIE 2

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 2 mai 2018

Présentation du cycle

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Leo Soesanto - le 28 avril 2005