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Critique de film
Le film

Lisa et le diable

(Lisa e il diavolo)

L'histoire

En vacances en Espagne, l’Américaine Lisa Reiner s’égare dans le labyrinthe des ruelles de la vieille ville de Tolède, troublée par une fresque murale représentant le diable. Ce diable qu’elle croit reconnaître en la personne de Leandro, majordome d’une vieille famille aristocratique dont la maison s’ouvre à elle et à ses compagnons de route. Un lieu étrange, somptueux, hors du temps, dont le jeune et instable héritier adopte un comportement étrange en sa présence, comme s’il attendait son arrivée. Ou, dans son esprit, son retour...

Analyse et critique

Le cinéma s’est toujours accompagné d’histoires et de légendes. De malédictions, aussi. C’est, souvent, le cinéma d’horreur et le cinéma fantastique qui en sont les meilleurs exemples. La fiction semble alors déteindre sur la réalité. Morts sur le tournage, maladies qui frappent tous les protagonistes, retards de production, échecs commerciaux sensationnels. Nombreux sont les symptômes que l’on adresse à certains films, devenus de fait malades ou maudits. Lisa et le diable, ou plutôt La Maison de l’exorcisme, trouve facilement sa place dans cette catégorie. Si morts ou malédictions d’acteurs comme membres de l’équipe technique ne sont pas à déplorer, c’est bien le film ici qui semble avoir été touché par les affres du diable.


Lorsqu’il est présenté au Marché à Cannes en 1973, Lisa et le diable reçoit un accueil glacial et n’est acheté... par personne. Ou presque. Alfredo Leone, le producteur, refuse les 250 000 dollars mis sur la table par le distributeur A.I.P, déjà partenaire de la sortie de plusieurs films du réalisateur italien sur le territoire américain (La Planète des vampires, Les Trois visages de la peur, Le Masque du démon). Leone a, en effet, investi une somme très importante dans le film suite au succès de Baron Vampire (précédent film de Mario Bava sur lequel les deux hommes avaient déjà collaboré). Un million de dollars, sept semaines de tournage et même une journée entière à l’intérieur d’un 747 immobilisé sont « offerts » à Bava afin de réaliser ce qu’il considère comme son projet le plus ambitieux. La première malédiction touchant le film de Bava sera donc un péché d’avarice. Le cinéma, depuis sa création, a toujours savamment lié art et business, avec en point d’orgue « la machine à rêves » Hollywood. Leone, ne souhaitant pas perdre trop d’argent, refuse de vendre le film au seul acheteur potentiel. La première version de Lisa et le diable ne sortira même pas en Italie mais seulement en Espagne, où il a été tourné en grande partie. Le film reste donc sur les étagères du producteur pour la majeure partie de sa distribution internationale et européenne.


Reprenant une écriture entre onirisme et réalisme, comme cela avait pu être le cas pour Le Corps et le fouet, Lisa et le diable fourmille pourtant d’idées et de beautés picturales, comme souvent chez Bava. N’ayant été vu que par des professionnels et lors d’une séance de Festival à Paris, on ne peut savoir si le film aurait rencontré le large succès public espéré lors de sa sortie prévue en 1973. Le réalisateur italien, s’il peut être considéré comme l’inventeur du giallo ou du slasher, a souvent aussi été incompris. Le cinéma fantastique, s’il est aujourd’hui reconnu à la fois par la critique autant que par le grand public, n’a pas encore acquis à l’époque ses lettres de noblesses.


Tout au long de Lisa et le diable, Bava donne l’impression de vouloir légitimer sa position d’artiste et de réalisateur de talent. Parvenant à créer une ambiance des plus mortifères, rendant hommage à son père sculpteur par la présence de statues comme témoins de l’action, il dessine des tableaux d’une beauté gothique exceptionnelle. Qui pourra oublier la scène entre Maximilien et Lisa Rainer (Elke Sommer) dans la chambre, près de la momie d’Elena ? Qui ne pourrait être fasciné lorsque ce même Maximilien découvre, attablés, les différents mannequins des protagonistes ? Marquants à plus d’un titre, ces mannequins momifiés dans la maison de la comtesse (Alida Valli, grande dame du cinéma italien) sont la création du personnage central du film, Leandro, également responsable de la première hallucination de l’innocente Lisa. Leandro, personnifié par Telly Savalas, est en effet le portrait craché d’une peinture... du diable. L’interprétation de Savalas peut être sujette à caution puisque le comédien, de manière consciente ou non, apporte une forte touche comique au rôle. L’ajout de la sucette, imaginée par Bava (et devenant ensuite l’objet fétiche du comédien pour son rôle culte de Kojak), n’y étant évidemment pas étranger. Qui est vraiment Leandro ? Est-il un simple majordome passionné de marionnettes à forme humaine ou est-il véritablement le diable ? Est-il l’alter ego du réalisateur marionnettiste Mario Bava ou du diable producteur Alfredo Leone ?


Bava, dans Lisa et le diable, ne cède pas aux habituels passages obligés de ce type de production. Evitant des scènes mélodramatiques ou sanguinolentes trop importantes, il met avant tout l’accent sur un puissant onirisme gothique et organise un vrai ballet macabre, un poème digne d’Edgar Poe. Le manoir dans lequel se retrouvent coincée Lisa mais aussi Sophia et son mari Francis, couple bourgeois en crise, est bien l’une des demeures du diable... qui subira un exorcisme nécessaire. Le décorum du lieu, entre boiseries magnifiques et grandes pièces austères, lumières violacées et bougies, animaux empaillés et sculptures, colonnes et vitraux, objets de toutes sortes et jardin jonché de monuments et constructions venus de Grèce Antique, finit d’imposer une ambiance pesante et angoissante.


Les mannequins comme personnages du récit ou les personnages comme mannequins du récit rappellent également des œuvres précédentes du réalisateur italien, comme Six femmes pour l’assassin ou encore Une hache pour la lune de miel. Ils appellent également la figure du double, de la dualité, très présente dans la carrière de Bava. Figure du double trouvant son paroxysme dans l’évocation même de Lisa et le diable et sa deuxième version, son double maléfique, La Maison de l’exorcisme. Deux faces d’une même pièce, positif et négatif du film, figures centrales du réalisateur et du producteur, de l’échec comme du succès.

Alors que Bava vit l’échec le plus difficile de sa carrière, c’est l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma d’horreur qui se dessine de l’autre côté de l’Atlantique. L’Exorciste est en train de traumatiser l’Amérique et va bientôt sortir à Londres. Alfredo Leone, en bon producteur qui se respecte, ne peut rester insensible devant un tel succès. Plutôt que de se lancer dans la production d’un des nombreux ersatz qui vont suivre après le succès du film de Friedkin, il va donc ressortir « son » film du placard pour en extraire une version modifiée. Si Bava est au départ partant pour des modifications afin de sauver son film de l’oubli, il va vite déchanter. Leone, à l’instar de Leandro, ne va pas se soucier de la bienséance et en plus de l’ajout des différentes scènes d’exorcisme (environ 30 minutes, auxquelles se prête de manière gracieuse et reconnaissante Elke Sommer), ne va pas hésiter à ajouter également un cocktail qui a depuis toujours fait ses preuves : plus de violence et d’effusions de sang, plus de sexe et de nudité.

Alors que dans la version de Bava Lisa Reiner se retrouve dans une étrange demeure après avoir vu la peinture du diable et sa représentation humaine, la version de Leone part du principe que la femme subit un maléfice et devient possédée directement ou presque après avoir posé les yeux sur la fresque murale représentant le diable. Transportée à l’hôpital, entravée, elle se laisse submerger par ses souvenirs tandis qu’un prêtre (Robert Alda) tente de la sauver. Si les souvenirs correspondent aux scènes de Lisa et le diable, les scènes de possession sont bien tournées sous trois semaines et 300 000 dollars de budget supplémentaire. D’une violence verbale très crue et blasphématoire, Bava s’en détournera, ne supportant pas de voir son film prendre une telle tournure. Une longue scène érotique où le diable se présente au prêtre sous la forme d’un amour perdu sera aussi ajoutée à ce nouveau montage. Bava demandera même à ce que son nom soit retiré du générique, remplacé sur les copies par le pseudonyme « Mickey Lion » soit Alfredo Leone, le producteur. Le réalisateur italien changera ensuite d’avis, peut-être en constatant le succès de cette version.


Là est le point central de la dualité Lisa et la diable / La Maison de l’exorcisme. Là où l’un était le fruit unique et personnel de son réalisateur et a été un échec retentissant (ou, pire, n’a finalement même pas eu la chance d’être un échec puisqu'il n’est tout simplement pas sorti), l’autre a été remonté entièrement par son producteur et est devenu un succès ! Si l’on considère que le cinéma est à la fois un art et un business, on peut donc penser que le producteur Alfredo Leone a eu raison d’agir de cette manière puisqu’il a fini par rentrer dans ses frais. Après tout, qu’importent les chapelles cinéphiles, c’est avant tout le public qui décide et c’est son avis, parmi tout le reste, qui agit comme profession de foi.

On peut aussi penser que le propre de la création et du cinéma est de pouvoir créer et montrer les œuvres. Dans le cas de Lisa et le diable, cela n’a donc malheureusement pas été le cas à l’époque. Si les deux œuvres coexistent aujourd’hui, c’est donc d’abord La Maison de l’exorcisme qui a été vu par les spectateurs. Lisa et le diable, lui, renaîtra à la télévision avant de ressortir en vidéo sur divers territoires et de permettre, au milieu des années 1980, au public d’enfin découvrir la vision unique de Bava... décédé au début de cette même décennie.


Film préféré de son auteur, Lisa et le diable se termine par une scène étonnante, en dehors de toutes les thématiques abordées précédemment dans la carrière du maestro. Alors que Lisa Reiner s’est enfin extirpée de la maison du diable, elle embarque dans un avion au sein duquel elle remarque rapidement être la seule passagère. A la recherche d’âmes qui vivent, elle ne retrouvera que les mannequins momifiés laissés dans le manoir. Puis Leandro, le diable marionnettiste. Lisa, en un mouvement de caméra, redevient Elena, déesse grecque, marionnette sans fil tombant dans un sommeil éternel. La frontière entre rêve et réalité n’est plus. La réalité est devenue un rêve et le rêve une réalité. Le baroque a disparu, fondu dans la modernité. Le fantastique s’est évaporé, remplacé par un diable à figure humaine. Un diable humain, avec de l’humour et une sucette... Peut-être, finalement, la vision la plus terrifiante de tout le cinéma de Mario Bava.

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La fiche IMDb du film
Par Damien Le Ny - le 14 décembre 2020