Menu
Critique de film
Le film

La Maison des otages

(Desperate hours)

Partenariat

L'histoire

Michael Bosworth, un dangereux personnage soupçonné de meurtre, parvient à s'évader du tribunal où il était retenu grâce à la complicité de sa maîtresse, l'avocate Nancy Breyers. Bientôt rejoint par son frère et un complice, contraint d'abandonner Nancy aux mains de la police, Michael s'enfuit en voiture. Le redoutable trio trouve refuge dans un pavillon isolé et prend les habitants des lieux, les Cornell, en otages. Michael est décidé à ne les libérer que lorsque Nancy, remise en liberté, les aura rejoints. Pour Tim et Nora Cornell et leurs deux enfants, Zack et May, commence une longue et terrifiante attente, à la merci de l'assassin...


Analyse et critique

Au cours de ses entretiens avec Jean-Baptiste Thoret (1), Michael Cimino avoue que Desperate Hours a été la pire expérience de sa carrière : non seulement parce que la star Mickey Rourke s’est montrée capricieuse et peu investie durant le tournage, mais aussi et surtout parce que la MGM (distributrice du film) a saccagé son montage original, coupant une bonne partie des scènes concernant l’avocate véreuse Nancy Breyers (Kelly Lynch) et l’agent du FBI Brenda Chandler (Lindsay Crouse), rendant par moments le comportement de ces personnages assez incohérent.


Pourtant, même si ce polar de commande pour Dino De Laurentiis est loin d’être aussi réussi que le précédent (L’Année du Dragon, 1985) et même s’il est évident que le grand cinéaste de Voyage au bout de l’enfer aurait aimé faire autre chose qu’un remake du célèbre home invasion de William Wyler avec Humphrey Bogart (La Maison des otages, 1955, d’après le roman et la pièce de Joseph Hayes), ce Desperate Hours version Cimino dégage un charme et un amour du cinéma qui finissent par emporter l’adhésion. Cimino a toujours été un cinéaste passionné, romantique et chaleureux, et c’est cette sincérité qui fait le prix de ses œuvres. Cela, et aussi, pour le cinéphile, son génie de la caméra, la beauté formelle renversante de certaines séquences de ses films (dans La Porte du Paradis, cette beauté fulgurante est présente à chaque seconde et c’est bien sûr pourquoi, outre l’ampleur du propos, ce film est l’un des plus grands de l’histoire du cinéma, au même titre qu’un Barry Lyndon).


Comme pour témoigner de sa frustration de cinéaste, Cimino a fondé la mise en scène de Desperate Hours sur trois motifs imbriqués : le mouvement fébrile, la poussée vers l’extérieur et, au lieu de l’explosion, l’implosion. Tout le film s’inscrit donc fortement entre l’image générique (une aube aussi inquiétante qu’un crépuscule, avec un ciel agité et sombre qui défile à toute vitesse au-dessus de la Cité, sous une musique haletante de David Mansfield) et l’image finale de la mort de Michael Bosworth/Mickey Rourke (fulgurante rafale de balles, corps du forcené qui s’affaisse en se repliant sur lui-même, comme une fleur sauvage à la tombée de la nuit). Entre ces deux images ténébreuses, la beauté de Desperate Hours vient de ce que Cimino, en arrière-fond de ce récit vu et revu d’une famille WASP prise en otage, n’oublie jamais de raconter l’Amérique.


Le plan du générique déjà cité est à ce titre d’une grande poésie, poésie d’autant plus belle qu’elle est secrète : ce ciel sauvage qui défile au-dessus de la Cité annonce bien sûr la violence du sociopathe Michael Bosworth sur le pavillon cossu des Cornell (Anthony Hopkins et Mimi Rogers), mais il rappelle aussi et surtout que par-dessus et par-dessous la récente urbanisation occidentale respire une contrée millénaire, celle des Indiens, qui a accepté momentanément de se taire, comme étouffée, mais qui prendra un jour sa revanche sur les Blancs et leur présence "artificielle". En plaisantant à moitié (mais à moitié seulement), certains Indiens d’aujourd’hui, vieux ou jeunes, sentant sans doute que l’institution WASP est au bord de l’implosion, n’hésitent plus à dire : « Quand on reprendra le pays... » Et pourquoi pas ?


C’est donc dans cette optique millénaire, qui lui est chère, que Cimino construit Desperate Hours. Ce n’est pas un hasard si, une fois le générique terminé, une Jaguar fonce à travers les routes désertes du Colorado pour s’arrêter au bord du lac de Silverton, avec en arrière-plan de majestueuses montagnes ; des sommets neigeux probablement sacrés pour les tribus indiennes qui autrefois peuplaient cette région. L’avocate sexy Nancy Breyers, qui émerge avec inquiétude et fébrilité de la voiture, apparaît comme une anomalie dans ce paysage immémorial et serein. Dans tout son film, Cimino fera alterner scènes d’intérieur fiévreuses et scènes d’extérieur grandioses. Classique procédé "d’aération" de la pièce à succès de Joseph Hayes ? Pas vraiment. Par cette alternance, Cimino n’oppose pas tant intérieur et extérieur que Ville et Nature ; il confronte la civilisation décadente des Blancs, fondée sur le mensonge et l’artifice (Bosworth n’arrête pas de le rappeler aux Cornell, couple en crise à cause de la puérilité du mari) avec la terre libre, la terre vraie, la terre profonde des natifs. Ce cinéaste profondément fordien, westernien, se plaît à rappeler, sous couvert de polar, que l’Amérique urbaine est constamment sous l’emprise possible de ce sol ancestral et de ce ciel éternel. Un ciel renouvelable à l’infini.



Mais la civilisation indienne est morte ! diront les Blancs. Pas plus que la nôtre, répond Cimino, en faisant de Desperate Hours un véritable tombeau, dans une très belle atmosphère automnale (Fall en anglais) : montagnes et rivières immémoriales qui observent calmement, et absorbent littéralement, le matérialisme des Blancs (voitures rapides, armes, corps) ; pavillon riche et cossu dont l’intérieur ombragé ressemble à s’y méprendre à un mausolée, avec ses marbres, ses lourdes tentures, ses teintes froides, blanches et bleutées ; un foyer désespérément vide, sans joie. En pénétrant violemment dans la maison des Cornell, le sauvage Michael Bosworth agit bien sûr comme un révélateur du malaise, et pousse le couple WASP à se dépasser pour survivre (air connu du cinéma américain), mais surtout le bandit semble attiré par cette demeure, la choisissant entre toutes, pour venir y mourir, sentant d’instinct qu’il n’en partira pas. Etouffant elle aussi, la caméra de Cimino et Doug Milsome (l’opérateur de Kubrick) fait des va-et-vient dans cet espace confiné, cherchant en vain à repousser les cloisons, comme un fauve en cage. Mais une fois à l’extérieur, la "poussée" désespérée des personnages n’aboutit qu’à une impasse : dans une ébouriffante scène d’action, où le monteur vétéran des James Bond, Peter Hunt, semble avoir mis sa patte, la voiture de Nancy Breyers, qui fonce en plein désert comme au début du film, ne peut échapper à la surveillance aérienne de l’agent fédéral Brenda Chandler, l’avion pénétrant l’image et surplombant la voiture à chaque fois. Et quand le simplet Albert (David Morse), n’y tenant plus, fait son échappée du pavillon pour rejoindre une vallée sauvage de la région, sa course maladroite bute presque aussitôt contre deux murs : d’une part l’incompréhension de la société (les campeuses effrayées qui refusent de lui venir en aide, le FBI brutal qui le cerne), d’autre part l’indifférence de la Nature ancestrale, avec son eau qui dort et ses parois montagneuses abruptes, encaissées, qui acculent le pauvre diable ; ne lui reste plus qu’à se laisser traverser par l’esprit sacré du lieu, symbolisé par un troupeau de chevaux en liberté, à siffler Red River Valley, en hommage aux westerns de son enfance, et à mourir résigné.


Revenons au début du film, au bord de l’impassible (et probablement hanté) lac de Silverton :  en sortant de sa Jaguar, Nancy, blonde WASP dans toute sa beauté superficielle, ne daigne même pas adresser un regard à la stèle funéraire qui se dresse à côté d’elle (et qui n’existe pas dans la réalité) : « Utah. Fifth Cavalry. Company Co. Nathan Brittles. » (2) C’est sans doute que, contrairement à Albert et à Michael Cimino, elle n’aime pas les westerns de John Ford. A l’image de tous les matérialistes de son pays, elle court, elle trépigne, elle obéit, elle désire ; elle se sert de l’Amérique, mais elle ignore son passé. Il lui en coûtera.


(1) Cf. Michael Cimino, les voix perdues de l’Amérique, par Jean-Baptiste Thoret, Flammarion, 2013, p. 175.
(2) Lorsque, dans son entretien (cf. Michael Cimino, les voix perdues de l’Amérique, p. 51), Jean-Baptiste Thoret mentionne au cinéaste ce « détail » fordien pour very happy few (Nathan Brittles est le héros de La Charge héroïque), Cimino en est visiblement très touché : « Je suis impressionné. Vous êtes la première personne qui ait remarqué cela. Je ne pensais pas qu’un jour, quelqu’un voie, remarque ou comprenne cette allusion. Je l’ai fait pour moi. Je suis très choqué, c’est le mot, que vous ayez remarqué cet hommage à John Ford et que vous vous en souveniez. C’est incroyable ! Mais surtout, je suis très heureux que vous aimiez ce film. »

A la mémoire de Michael Cimino (1939-2016)

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 8 juin 2021