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Critique de film
Le film

L'Année du Dragon

(The Year of the Dragon)

Partenariat

L'histoire

Chinatown est à feu et à sang. En seulement quelques jours, alors que les fêtes du Nouvel An chinois battent leur plein, des truands sont parvenus à éliminer le chef de l'association criminelle Hung-San, à pousser un commerçant réticent à se plier à la loi des gangs et à décimer la clientèle d'un restaurant. Le capitaine Stanley White, un ancien combattant du Vietnam qui ne porte pas les Asiatiques dans son coeur, est chargé de l'enquête. Il comprend rapidement que le gendre de la première victime, Joey Tai, a commandité tous ces crimes et que son insatiable ambition promet encore d'autres assassinats. Entre les deux hommes, un duel sans merci s'engage...



Analyse et critique

Le plus grand polar de années quatre-vingt, avec Police Fédérale, Los Angeles. Pour Michael Cimino, c’est, après Voyage au bout de l’enfer et La Porte du Paradis, la poursuite de son exploration explosive des fondations de l’Amérique. Pour le scénariste Oliver Stone, c’est le retour au Vietnam et à ses démons personnels (le héros est un vétéran salement marqué qui a une revanche à prendre). Et pour la star Mickey Rourke, c’est l’occasion unique d’égaler le charisme et la pugnacité de Humphrey Bogart. Quant à l’essence du film, c’est la conquête et la guerre dans un « pays de Cocagne » à la fois libre et fermé sur lui-même ; l’Amérique, comme terre épique de combats.


A l’origine du film, il y a un roman policier de Robert Daley, paru en 1981, dont le producteur Dino De Laurentiis achète les droits, rêvant de faire son Parrain à lui, avec comme arrière-fond, non pas la mafia italienne mais les triades asiatiques et leur implantation à New York. Il engage rapidement Cimino pour développer le projet, n’ayant pas oublié, contrairement aux producteurs hollywoodiens, que ce cinéaste génial n’est pas seulement l’auteur d’un échec commercial historique (La Porte du Paradis) mais aussi et surtout l’auteur d’un succès couvert d’Oscars (Voyage au bout de l’enfer). On peut penser ce qu’on veut du De Laurentiis des années soixante-dix/quatre-vingt, avec ses King Kong et Flash Gordon balourds, ou son Dune tronqué, mais on peut lui être reconnaissant d’avoir remis Cimino en selle. Dans un premier temps du reste, Cimino rechigne à prendre en charge l’adaptation de L’Année du Dragon, arguant que les personnages du roman sont trop vieux (le Stanley White de Robert Daley est en effet un vétéran de la Seconde guerre mondiale). Puis il se prend au jeu et parvient aisément à convaincre De Laurentiis de rajeunir les protagonistes (songeant d’ailleurs à Nick Nolte et à Jeff Bridges avant de prendre Mickey Rourke, alors en pleine ascension grâce à Rusty James et au Pape de Greenwich Village).




Les délais de sortie étant très courts, Cimino prend Oliver Stone pour le seconder dans son travail d’adaptation et pour accentuer toutes les références aux vétérans du Vietnam. Cimino tient Stone en haute estime comme scénariste et il appuie auprès de De Laurentiis son projet de réaliser Platoon. Cimino et Stone, comme à leur habitude, s’immergent pendant de longues semaines dans l’univers qu’ils veulent dépeindre, mais ce n’est pas sans peine, car l’omerta dans le milieu des triades est la plus élevée qui soit. Un informateur, en rupture avec un parrain local, leur fournira cependant la matière nécessaire. Pour faciliter son travail, Cimino fait reconstituer Chinatown en studio par Wolf Kroeger (il paraît que Kubrick lui-même n’y a vu que du feu !) et engage le grand directeur de la photo Alex Thomson (Excalibur, La Forteresse noire, Legend), connu aussi pour sa rapidité d’exécution (il est son propre opérateur, sauf quand un Ridley Scott l’en empêche pour tenir lui-même la caméra !).


Le récit de L’Année du Dragon est classique, dans le meilleur sens du mot : comme dans Les Incorruptibles, autre chef-d’œuvre qui viendra deux ans plus tard, il s’agit du combat sacré entre un homme du peuple incorruptible (un homme certes plus irascible qu’Eliot Ness !) et un criminel hautain, parrain sans scrupules mais qui ne manque pas d’audace et de panache. Cependant Cimino va plus loin que De Palma et ne recherche pas uniquement le gangster movie de prestige : Stanley White (Mickey Rourke) et Joey Tai (John Lone) ne sont pas aussi clairement opposés que Ness et Capone. Ils se ressemblent même dangereusement. Ce sont deux ambitieux qui gravissent ensemble les échelons, deux stratèges qui vont de l’avant et bousculent tout : les convenances, les étapes, la hiérarchie. Comme tous les héros d’Oliver Stone, ce sont des têtes brûlées, des combattants à demi-fous (et le comédien autodestructeur Mickey Rourke n’est certes pas le « sage » Kevin Costner), des hommes en manque de reconnaissance et de respect qui foncent droit dans le mur pour se fracasser volontairement la cervelle, pour en finir une bonne fois pour toutes avec leurs démons. White est le démon de Tai, Tai est le démon de White. Le stupide racisme anti-Chinois de White n’est que le refoulement inavoué du racisme qu’il a lui-même vécu en tant que petit-fils d’immigrés polonais, au point de changer son nom en « White » ! Et c’est ce même racisme que connaissent les Chinois en Amérique depuis toujours, y compris Joey Tai auprès de la mafia italienne par exemple, racisme que le film prend soin de dénoncer hautement avec le beau personnage sacrificiel de Herbert Kwong (Dennis Dun), qui évoque avec émotion la souffrance de ses ancêtres durant la construction du chemin de fer américain. Une souffrance bien vite étouffée par les WASPS (ici, La Porte du Paradis et ses immigrants persécutés entrent bien sûr en résonance).


A l’évidence, mais cette évidence est ici ce qui confère au film sa dimension d’affrontement légendaire, Stanley White et Joey Tai sont un seul et même homme, et le reflet persécuteur qu’ils se renvoient ne peut que les mener à l’autodestruction. L’un est l’Ombre jungienne de l’autre, son potentiel honni, comme le signale leur attirance magnétique tout au long du film (ils se retrouvent sans cesse, dans tous les endroits), et comme le montre surtout leur affrontement final, sur le pont ferroviaire ; un affrontement aux frontières du fantasme et du désir : nuit noire trouée de faisceaux lumineux, fuite de Tai dans un premier temps, puis coup de folie, retour en arrière et précipitation vers White en hurlant. Hurlements de souffrance et d’exaspération de part et d’autre. Hurlements de désir et essoufflement, soulagement presque, au moment de se faire « sauter le caisson ». Tous, Oliver Stone, Cimino, Rourke et Lone ont pété un plomb cette nuit-là. Une ligne a été franchie...


La ligne à franchir, celle des peuples, celle des territoires ennemis, celle du pardon aux autres et à soi-même, est le motif thématique et visuel principal de La Prisonnière du désert, ce grand chef-d’œuvre de John Ford qui a obsédé, on le sait, quelques cinéastes du Nouvel Hollywood : Martin Scorsese, Paul Schrader, George Lucas et Michael Cimino (et l’on peut, certes à retardement, rattacher Oliver Stone à ce mouvement ; c’est sa génération, même s’il rate le coche au début des seventies et doit attendre 1985 pour éclore en tant que cinéaste). Mais Cimino est bien sûr celui qui est allé le plus loin en réalisant sans cesse, de part et d’autre de son immense western officiel La Porte du Paradis, des fresques westerniennes « officieuses », du Canardeur à Sunchaser, en passant par Le Sicilien et Desperate Hours. Pour L’Année du Dragon, son seul « western » entièrement urbain (à part une séquence grandiose dans les montagnes d’Asie du Sud-Est, à la source du trafic de drogue ; séquence avec chevaux du reste), Cimino a voulu une caméra à l’ampleur épique, y compris dans les intérieurs. C’est une caméra qui va de l’avant, embrassant l’espace et les combattants, c’est une caméra défricheuse et pionnière, avançant en contre-plongée et se jetant dans la mêlée. Voir White, « le nouveau shérif en ville », faire ses descentes de police suicidaires, seul contre tous ; voir White passer en revue ses troupes au commissariat, mouvement épique reproduit, de l’autre côté du miroir criminel, par Joey Tai passant en revue ses propres « troupes » (des jeunes tueurs amateurs) dans un immeuble délabré ; voir White explorer une cave inondée et pourrie à la recherche d’un cadavre ; voir White se jeter à corps perdu dans les ruelles de son quartier, à la poursuite des tueurs de sa femme Connie (Caroline Kava). Voir...



Sur les accords agressifs de David Mansfield, Cimino joue le jeu du film de genre et le transcende de manière ébouriffante. Il ne fait plus dans le contemplatif du type « Nouvelle Vague », comme lorsqu’il observait longuement, presque en temps réel, les cérémonies des petites communautés de Voyage au bout de l’enfer et de La Porte du Paradis. Tout juste se permet-il de ponctuer son film d’obsèques marquantes, se faisant écho : obsèques chinoises au début et à la fin de l’aventure, obsèques chrétiennes au milieu. Pour ce New York en ébullition, un rappel de la condition humaine... En dehors de ces séquences faussement calmes, où l’implosion menace constamment, Cimino est saisi d’une fureur proprement fullerienne, et pas seulement dans la scène dantesque de la fusillade au restaurant asiatique qui a fait l’admiration de Tarantino, avec son aquarium géant qui explose et ses tueurs frénétiques, pas seulement non plus lors du duel sur le pont déjà cité ; on pense aussi à cette série de plans inouïs où White poursuit l'une des tueuses de Joey Tai à travers une salle de boxe, la caméra englobant en travelling latéral rapide le combat acharné des boxeurs et celui du flic, avant de suivre la criminelle au beau milieu de l’avenue nocturne, Alex Thomson mettant soudain son objectif au ras du sol, avec les écrasants buildings en arrière-plan, et filmant les taxis jaunes fonçant et percutant sauvagement la jeune femme, tandis que cette dernière trouve encore la force d’insulter son poursuivant... Ouf !



N’y allons pas par quatre chemins : avec L’Année du Dragon, Cimino a réalisé La Prisonnière du désert des années quatre-vingt, c’est-à-dire l’épopée d’un raciste transfiguré par sa plongée dans le territoire « ennemi », un territoire surtout incompris et nié bêtement par sa haine première. Le personnage de Tracy Tzu (Ariane, délicieusement sensuelle et eighties) est en quelque sorte son fil... d’Ariane, sa Natalie Wood : la sagesse féminine qui lui sert de boussole morale et le réoriente vers la lumière, in fine.

Let’s go home, Debbie... Tu avais raison et j’avais tort...

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La fiche IMDb du film

Par Claude Monnier - le 15 mars 2021