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Critique de film
Le film

L'Espion qui venait du froid

(The Spy Who Came In from the Cold)

L'histoire

A Checkpoint Charlie, l'agent de l'Intelligence Service Alec Leamas assiste impuissant à la mort d'un de ses agents qui revient de l'Est. Il est rappelé à Londres pour monter une opération de représailles. Il doit infiltrer le contre-espionnage est-allemand pour influencer l'agent Fiedler et le forcer à éliminer son propre chef, Hans-Dieter Mundt. Il va s'inventer une nouvelle vie pour se faire repérer par les agents de l'Est et leur faire croire qu'il est un déserteur potentiel. Ce faisant, il rencontre Nancy et la séduit, l'impliquant malgré elle dans cette opération dangereuse.

Analyse et critique

La guerre froide puis la construction du mur de Berlin ont largement inspiré le cinéma d’espionnage, de l’après-guerre à la fin des années 80. Derrière cette appellation et ce contexte commun, on retrouve pourtant une grande diversité d’œuvres, du divertissement majeur que constitue la série des James Bond, portée par un personnage charismatique et des séquences spectaculaires, à des œuvres plus austères qui utilisent l’atmosphère troublée de la période pour étudier l’ambivalence des personnages et la complexité de la situation géopolitique. Dans le roman d’espionnage, l’œuvre de John Le Carré illustre cette vision, et les adaptations de ses romans ont donné au cinéma la matière à des films particulièrement gris, tels le sous-estimé M.15 demande protection de Sidney Lumet ou le récent et captivant La Taupe, de Tomas Alfredson. C’est Martin Ritt qui est à l’origine de la première adaptation de l’auteur sur grand écran, produisant et réalisant L’Espion qui venait du froid un an après la publication du roman de Le Carré. Si le cinéma de Martin Ritt est redécouvert par les cinéphiles depuis quelques années, son image à l’époque était bien plus trouble, Tavernier et Coursodon éreintant même sévèrement le cinéaste dans 30 ans de cinéma américain. Il est pourtant déjà l’auteur de quelques belles réussites, dont L’Homme qui tua la peur et Paris Blues, mettant en exergue son humanisme et son attrait pour des personnages ordinaires qui se retrouveront dans L’Espion qui venait du froid.


Le film suit Alec Leamas, espion rappelé de Berlin à Londres pour être la cheville ouvrière d’une infiltration du contre-espionnage est-allemand. Il n’est pas un héros, ni un homme fasciné par son pays. Il nous est, au contraire, présenté comme un travailleur ordinaire, appliquant des méthodes bien définies qui vont lui permettre d’être approché par le camp adverse, sans nécessairement maîtriser tous les tenants et les aboutissants de la mission qui lui est confiée par ses chefs. Il est un employé ordinaire, et un homme banal. Jamais Ritt et son scénariste Paul Dehn, auteur éclectique qui écrivit un an plus tôt Goldfinger et qui contribuera plus tard aux scénarios de plusieurs films de la franchise La Planète des singes, ne nous donnent de détails sur la vie de Leamas. Nous ne voyons pas son domicile, ni son quotidien. Il n’est caractérisé que par son travail, ce qui permet facilement au spectateur de se projeter dans ce personnage qui pourrait être nous, ne présentant aucune caractéristique extraordinaire. Ce portrait s’inscrit naturellement dans le travail d’auteur de Ritt, qui s’intéresse régulièrement au travailleur ordinaire, et le fera encore dans Traitre sur commande ou Norma Rae. L’espion est démythifié, il est un simple professionnel qui exécute les ordres de son patron. Leamas est le fil conducteur absolu du film, il est de toutes les scènes, à l’exception de deux très courtes séquences dans l’appartement de Nancy. Ainsi, même si l’intrigue est complexe, le spectateur la voit d’un point de vue unique ; et lorsqu’il manque des informations, elles manquent aussi à Leamas, que le film suit constamment. Le spectateur est ainsi à égalité avec le personnage principal dans son niveau de compréhension de l’intrigue et ne peut jamais se sentir perdu malgré l’opacité de certaines situations. Un choix de narration parfait pour ne jamais frustrer le spectateur, tout en ne cédant pas à une simplification de la situation qui ferait perdre profondeur et complexité au récit.


Jusqu’aux dernières séquences du film, nous ne connaissons pas la réalité de la situation, tout comme le personnage principal, qui agit à l’aveugle. Nous sommes privés du recul que pourrait offrir un film simpliste, laissant son spectateur dans le confort en lui montrant une intrigue sous tous ses angles. Au contraire, nous subissons une partie de la situation, comme Leamas qui n’est qu’un rouage des tensions géopolitiques qui agitent l’Europe et le monde dans les années 60. La tension et le suspense n’en sont que plus forts et par extension, la réalité sur laquelle s’appuie le récit n’en est que plus mystérieuse et donc inquiétante. En tant qu’individu et citoyen, le spectateur n’a pas accès aux forces et aux enjeux qui gouvernent son environnement, pas plus que Leamas qu’il pourrait pourtant imaginer être au plus proche de l’information.


L’Espion qui venait du froid est ainsi l'un des récits les plus prenants du genre. Pourtant, il est presque dépourvu d’action, hormis lors de la première et de la dernière séquence. Nous pourrions presque parler de film déceptif par rapport aux attentes que peut susciter un film d’espionnage traditionnel. Le récit est ainsi particulièrement austère, et ce sentiment est renforcé par l’atmosphère visuelle du film imposée par la sublime photographie « grise » du génial directeur de la photographie Oswald Morris. Mais, grâce au point de vue fort choisi par Ritt, grâce aussi à la qualité des dialogues, il est impossible de s’ennuyer devant L’Espion qui venait du froid. C’est au contraire le fait que la solution ne puisse pas venir de l’action et de la force qui renforce l’aspect inquiétant et fascinant du film. Mécaniquement, les séquences de violence deviennent évidemment plus intenses par leur rareté. C’est notamment le cas de la scène finale, puissante, touchante et inoubliable.


La réussite d’un film fonctionnant sur de tels choix passe obligatoirement par la qualité de ses interprètes. Avec le personnage de Leamas, Richard Burton trouve l’un des plus beaux rôles de sa riche carrière. Tout en underplaying, il fait coller son personnage à la grisaille du film et en fait un vrai travailleur de l’espionnage qui, comme il l’explique lors d’un de ses entretiens avec Fiedler, n’agit pas avec la passion du patriotisme mais comme un simple professionnel. Il peut aller loin dans ce style de jeu grâce à son formidable charisme, qui légitime naturellement aux yeux du spectateur la compétence de Leamas dans son activité d’espion. Il fallait des acteurs à la hauteur pour donner la réplique à Burton et donner de la chair à un film qui repose beaucoup sur ses dialogues. Il faut souligner la présence d’Oscar Werner, formidable dans le rôle de Fiedler. Les confrontations entre Burton et lui sont un sommet de finesse et d’intelligence. On ressent à chaque instant la manipulation recherchée par les deux personnages pour arriver à leurs fins. Claire Bloom nous offre, elle, quelques éclairs de pureté - comme une respiration indispensable dans un film oppressant - dans le rôle de Nancy, que Leamas séduit au cours du stratagème qu’il construit pour infiltrer le contre-espionnage est-allemand. Elle incarne le seul personnage qui ne triche pas dans ce monde de dissimulation, et ce sera évidemment celui qui souffrira le plus, illustrant parfaitement un contexte dans lequel l’idéalisme n’a plus sa place. Dans des rôles secondaires, on retrouve avec plaisir Cyril Cusack en supérieur de Leamas, merveilleux d’intelligence et de malice, ainsi que Peter Van Eyck, imposant dans le rôle de Mundt, la cible de l’opération. Enfin, notons le petit clin d’œil du casting à la franchise James Bond avec la présence de Bernard Lee dans un rôle plus subalterne que celui qu’il tient dans la prestigieuse série, comme une démonstration de la visée de L’Espion qui venait du froid, film d’espionnage en mineur, qui fait le choix de l’ambigüité et de la dissimulation plutôt que celui du spectaculaire.


Film à l’intrigue complexe, L’Espion qui venait du froid a pourtant l’évidence des grands films, grâce au choix francs de son écriture et de sa mise en scène. Ritt peint le monde de la guerre froide comme il est, menaçant et prêt à basculer dans le chaos par le fait d’actions obscures décidées par des hommes de l’ombre. Il s’agit probablement de l’un des plus grands films d’espionnage, probablement le plus grand dans son registre. Une réussite de plus à compter dans la filmographie impressionnante de Martin Ritt.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 28 avril 2021