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Critique de film
Le film

Le Secret de la Planète des singes

(Beneath the Planet of the Apes)

Partenariat

Analyse et critique

L'HÉRITAGE

L'énorme succès tant public que critique de La Planète des singes, sorti en 1968, encourage son producteur Arthur P. Jacobs à mettre aussitôt une suite en chantier. Pas question toutefois d'y investir la même somme. Rien ne garantit en effet qu'un second film rapporte autant que le premier. De plus, la Fox subit en cette fin de décennie le contrecoup d'une série de coûteux échecs avec Doctor Dolittle, Hello Dolly et Star !, des superproductions gourmandes qui ont été des désastres financiers. En conséquence, toutes les productions à venir subissent d'importantes restrictions budgétaires. C'est la fin du système des studios, concurrencés par la télévision, tandis que des modes de production alternatifs émergent. En 1969, le triomphe public d'Easy Rider a prouvé qu'un film produit en indépendant pouvait rivaliser au box-office avec les majors.

Si le concept de "remake" existe bien depuis longtemps dans l'industrie, celui de "sequel" est encore rare dans le cinéma américain, un peu perdu de vue depuis la fin de la grande époque du serial et des monstres de la Universal. En développant l'univers de la planète des singes sur plusieurs films, Jacobs va contribuer à imposer le principe comme un modèle économique valable. Dès lors, il sera fréquent qu'un film à succès se voit attribuer des suites plus ou moins préméditées : Magnum Force (1973), The Godfather - Part II (1974), The French Connection II (1975), Exorcist II : the Heretic (1977), Jaws 2 (1978), Rocky II (1979), The Empire Strikes Back (1980), etc. Hollywood systématisera grandement le procédé à partir des années 80, au risque de témoigner d'un assèchement de l'inspiration ("sequel, prequel, trilogie, remake, reboot, spin-off..."). Mais nous n'en sommes pas encore là.

LE RETOUR

Sous le titre provisoire Planet of the Apes Revisited, la suite du film de Franklin Schaffner se voit donc allouer trois petits millions de dollars. On ressort des entrepôts les prothèses oscarisées de John Chambers, les décors de William Creber et les costumes de Morton Haack, ce qui permet une économie substantielle. À l'écran, Ape City semble néanmoins avoir un peu perdu de sa superbe, apparaissant sans équivoque comme un dérisoire village de baraques en terre cuite. Et par manque de moyens, la plupart des figurants singes, présents souvent en grand nombre dans les plans larges, se contenteront de porter de simples masques, pour un résultat visuel infiniment moins expressif.


Évidemment parmi les premiers à être sollicités, les auteurs Rod Serling et Pierre Boulle échouent aux yeux de Jacobs à imaginer un script valable. La charge d'inventer la suite de l'histoire est alors confiée à Paul Dehn, scénariste des premiers James Bond. Toujours sous contrat à la Fox, Franklin Schaffner n'a pour sa part aucune envie de mettre en scène le prolongement d'un film qu'il juge suffisamment achevé. Il est par ailleurs déjà totalement investi dans son nouveau projet, une œuvre d'une ambition nouvelle qui sera une éclatante réussite : Patton. Le poste de réalisateur échoit donc à Ted Post, issu comme Schaffner de la télévision (Rawhide, Perry Mason, Gunsmoke, Peyton Place). Cinéaste capable d'aborder tous les genres, il avait auparavant assuré le retour de Clint Eastwood aux États-unis avec Hang'em High (1968). Il s'acquittera ici de sa tâche proprement mais sans réel génie. Bien loin de la puissance d'évocation des images créées dans le premier film, sa mise en scène souffre d'un manque de personnalité. Le film est assez riche en scènes d'action qui rappellent certes sa formation de westerner (poursuites à cheval, attaque de diligence). Mais l'affrontement final avec les singes partis sur le sentier de la guerre, présenté comme inévitable, est filmé sans véritable souffle.

Grand maître du Technicolor et du Cinemascope (The Seven Year Itch, The Girl in the Red Velvet Swing, Home From the Hill), Milton Krasner remplace Leon Shamroy à la photographie. S'il assure une parfaite continuité avec son confrère lorsqu'il s'agit de capturer la chaleur désertique des extérieurs, il bénéficie en plus de l'opportunité d'enrichir la dimension insolite du film avec des décors inédits de sous-sols new-yorkais, au rendu quasi surréaliste. Toujours signés L.B. Abbott, les effets spéciaux optiques sont plus nombreux que dans le premier film, avec notamment de très belles peintures sur verre dont la désuétude nous apparaît aujourd'hui avec encore plus de charme.

Le scénario de Dehn privilégie en effet davantage le fantastique et les éléments de science-fiction par rapport au minimalisme du conte philosophique auquel se tenaient Rod Serling et Michael Wilson dans Planet of the Apes. Le projet de ce nouveau film est de laisser entendre que nous n'avions pas fait le tour de la planète, et que son vrai secret reste à révéler. Le scénariste donne donc un peu plus à voir. Pour ce qui est d'entendre, toujours dans l'idée de reconduire une équipe gagnante, Jerry Goldsmith est engagé mais se voit bientôt contraint d'abandonner. Tenant absolument à l'avoir au pupitre de son Patton, Schaffner est en effet parvenu à de débaucher le compositeur, son producteur Richard Zanuck ne pouvant désormais plus rien refuser au réalisateur star. C'est donc Leonard Rosenman qui va prendre sa place, pour un résultat somme toute assez respectueux du travail de son prédécesseur, mais qui perd inévitablement tout ce que ce dernier pouvait avoir de novateur.

LA REVANCHE

Ted Post insiste logiquement pour diriger Charlton Heston, dont le personnage était laissé survivant à la fin du premier volet. Mais ce dernier ne déborde pas vraiment d'enthousiasme à l'idée d'une suite, estimant que son personnage, Taylor, est arrivé au bout de son chemin. Néanmoins, reconnaissant vis-à-vis du risque qu'avait choisi de prendre la Fox sur le premier film en faisant confiance à Jacobs, l'acteur acceptera quelques jours de tournage... à condition que son personnage meurt, une garantie de ne pas être à nouveau appelé sur un éventuel troisième volet (et il fut bien conseillé). Le scénario de Paul Dehn devra donc construire une histoire de toutes pièces à partir de ces maigres bases. Ces contraintes vont lui inspirer un final réellement puissant, qui sans elles n'aurait peut-être pas été imaginé.


Taylor ne sera donc pas le protagoniste de cette nouvelle aventure, intervenant presque comme une guest star au début et à la fin du long métrage (sa présence sera par contre sur-vendue par la bande-annonce). Pour le rôle principal on sollicite Burt Reynolds, mais c'est James Franciscus qui l'emportera. L'acteur, formé à la télévision, ne déborde malheureusement pas de charisme et ce ne sont pas des dialogues pauvrement écrits, très fonctionnels comparés à la brillante rhétorique du premier film, qui vont l'aider. Linda Harrison reprend pour sa part le rôle de Nova l'amazone et confirme les limites de son talent.


On pourrait mettre ces faiblesses sur le compte d'une mauvaise direction d'acteurs mais comment justifier en ce cas l'impeccable interprétation de Maurice Evans, qui semble plus que jamais faire corps avec le Dr Zaïus, de même que Kim Hunter dans le rôle de Zira qui paraît avoir gagné en force de caractère. Roddy McDowall étant engagé ailleurs, c'est David Watson qui endosse la défroque de Cornelius (McDowall assurera cependant le doublage du chimpanzé). Interprété par James Gregory, Ursus le général gorille est peut-être le personnage le plus réussi, formidablement vindicatif et responsable de la meilleure réplique du film : « The only good human... is a dead human ! » On envisageait au départ de confier son rôle à Orson Welles.

La reprise de tous ces personnages et décors permet au spectateur de se retrouver assez vite en terrain familier. Pour lui faciliter la tâche, le film reprend exactement là où le précédent s'achevait, déroulant son générique sur la fameuse scène finale de la plage. Taylor chevauche la nouvelle Terre en compagnie de Nova, jusqu'à ce qu'un étrange phénomène le fasse disparaître. C'est alors l'entrée en scène du nouveau héros, Brent, astronaute américain venu élucider la perte de contact de la NASA avec l'équipage de Taylor quelques mois après leur décollage. On s'étonne au passage qu'une telle mission de secours ait été lancée alors qu'il était convenu que le voyage des astronautes à la vitesse de la lumière durerait de toutes façons plusieurs années terriennes. Brent connaîtra peu ou prou les mêmes mésaventures que son collègue, seul survivant du crash de son vaisseau, aidé par Cornelius et Zira qui malgré leur rébellion ont manifestement réintégré la société des singes sans trop de conséquences.


Les débats éthiques et politiques qui agitent leur assemblée dans cette première partie donnent un temps l'impression que le film s'inscrit bien dans la continuité du premier volet. Les tensions politiques et sociales au sein du peuple singe prennent un tour de plus en plus dramatique et reflètent bien celles que connaît le monde réel à la même époque. La scène qui nous montre une manifestation de jeunes chimpanzés contre la guerre, brutalement dispersés par les gorilles en armes, est en effet une évocation transparente des mouvements pacifistes contre la guerre du Vietnam qui agitent alors la planète des hommes.

LE CHAPITRE FINAL

La démarche de Pierre Boulle n'est ainsi pas entièrement oblitérée, qui concevait son ouvrage comme une projection audacieuse de notre propre humanité. Mais comme le promet le titre, il s'agit ici d'aller plus loin, de suggérer qu'il reste encore un coin de rideau à soulever. Le récit se poursuit donc avec l'exploration pittoresque de la zone interdite où l'on nous montre les ruines de quelques monuments emblématiques de New York. Cette promenade touristique est évidemment loin d'égaler en stupéfaction la découverte de la Statue de la Liberté échouée sur la plage. Le basculement a réellement lieu avec l'apparition d'une race d'humains mutants aux costumes kitsch, disposant d'improbables pouvoirs télépathiques et adorateurs d'un vestige de bombe atomique. On assiste à l'inévitable scène du rituel, véritable cliché du genre et occasion de révéler leur véritable nature. Évidemment, avec ce parti pris de quitter l'allégorie pour la science-fiction pulp, c'est un peu comme si le film déraillait et abandonnait brutalement toutes ses prétentions philosophiques. Le cerveau mis en berne, le spectateur suit alors les retrouvailles de Brent avec Taylor, ponctuées par un sauvage corps-à-corps, tandis que les mutants égrènent quelques sentences avec un sérieux presque comique.


Réunissant les personnages principaux dans le décor d'une église, le final par contre choque par sa violence inattendue et sa résolution désespérée, laissant le spectateur véritablement hagard. On en vient alors à reconsidérer le spectacle apprécié jusqu'ici, qui avait fini par prendre les atours d'un divertissement inoffensif, et que l'on voit maintenant s'achever sur une note particulièrement violente, qui remet sur le devant de la scène le propos humaniste initial. Cette conclusion particulièrement déprimante apparaît d'autant plus courageuse qu'elle semble mettre un point final à l'aventure.


LA RÉSURRECTION

Plus tourné vers le mystère et l'aventure, Beneath the Planet of the Apes s'avère inévitablement d'un niveau inférieur au premier film, et peut légitimement en regard de ce dernier décevoir. Il est des secrets qu'il vaut mieux taire, et il est difficile d'envisager le diptyque comme un ensemble vraiment cohérent. Les enjeux philosophiques ont été réduits à peau de chagrin, l'intrusion d'éléments fantastiques tels que la télépathie et les mutants fait basculer l'atmosphère vers le cinéma bis, perdant le réalisme grave à l'œuvre dans Planet of the Apes. On en retiendra néanmoins quelques belles idées poétiques : les vues de New York dévastée ou la statue du Lawgiver qui saigne au milieu des flammes.

Le film cumulera la jolie somme de 14 millions de dollars de recettes. Alors qu'il avait prévu de s'en tenir là, ce qui explique sans doute le nihilisme de la conclusion, Jacobs ne voit soudain plus de raison de s'arrêter en si bon chemin et va immédiatement commander une nouvelle suite à Paul Dehn...

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Par Elias Fares - le 16 janvier 2017