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Critique de film
Le film

Legend

Partenariat

L'histoire

Dans un royaume enchanté, hommes et bêtes vivent en harmonie. Leur sérénité est cependant menacée par Darkness, qui règne sur les ténèbres. Avide de pouvoir et désireux de dominer le monde, Darkness charge trois de ses monstres de tuer les deux licornes sacrées qui protègent ce jardin féerique. Une opportunité se présente à eux alors que la princesse Lili se promène dans la forêt magique avec Jack, son soupirant. En effet, la jeune femme transgresse un interdit en essayant de caresser une licorne. Aussitôt, les créatures de Darkness se jettent sur l'animal et sectionnent sa corne, siège de ses pouvoirs magiques. La nuit et le froid s'abattent alors sur tout le royaume...

Analyse et critique



Nous sommes une poignée de spectateurs dans le monde à considérer Legend comme le plus beau film qui soit. Si bien que lorsque nous entendons les autres cinéphiles en parler comme d’un film raté ou négligeable, les bras nous en tombent... Raté, un film qui offre le plus ambitieux, le plus dense, le plus absorbant, en un mot le plus beau décor de l’histoire du cinéma depuis L’Aurore de Murnau ? Raté, un film qui a permis à Jerry Goldsmith de composer son chef-d’œuvre symphonique, hommage vibrant à Daphnis et Chloé de Ravel (1) ? Négligeable, un film qui contient le meilleur travail de Rob Bottin, c’est-à-dire les maquillages spéciaux les plus inventifs et les plus variés de l’ère pré-numérique ? Négligeable, un film qui donne l’occasion au directeur de la photo Alex Thomson de dépasser en beauté ses recherches d’Excalibur et à l’esthète Ridley Scott d’égaler la préciosité envoûtante de Blade Runner ? Raté, un film où tout le casting se donne à fond, avec toute la fougue de la jeunesse (Tom Cruise, Mia Sara, David Bennent) ou tout le grandiose d’un acteur shakespearien (Tim Curry) ? Raté enfin, un « film pour enfants » qui nous laisse entendre les dialogues les plus littéraires, les plus fins, à l’image de cet échange final, digne de Jean Cocteau, entre la princesse Lili (Mia Sara) et le démon Darkness (Tim Curry), entre la Belle déchue et la Bête amoureuse :

Lili (désespérée d’avoir cédé à la Tentation) : « Vous m’avez volé mes rêves les plus fous... »
Darkness : « Changer est dans la nature... Les beaux rêves de l’enfance sont les regrets de la maturité...
Les rêves sont ma spécialité. A travers les rêves, je manœuvre l’humanité. Mon rêve à moi, c’est de vivre une éternité avec vous. Je vous fais l’offrande de cette rose, princesse... Mon cœur, mon âme, mon amour...
»
Lili : « Amour ?... »



A moins bien sûr d’être totalement allergique aux contes de fées et à la Fantasy, nous ne voyons pas ce qui empêche de considérer Legend comme l’un des meilleurs films de Ridley Scott. Pour ce dernier, Legend est presque le projet d’une vie : il y pensait dès la fin des années soixante-dix, au moment d’Alien, peut-être même y pensait-il depuis l’enfance, dans les années quarante, lorsque le week-end il se promenait dans la campagne anglaise avec ses frères et ses parents, loin de sa cité industrielle du Nord-Est, et qu’il voyait en imagination une licorne apparaître et disparaître dans les bois profonds. En tant que Britannique élevé dans la vieille Europe et bercé de récits moyenâgeux, Scott rêvait depuis longtemps de chevalerie et d’elfes et, depuis la vision éblouie de Star Wars en 1977, il savait que le public était à nouveau prêt pour la Fantasy cinématographique. Avant même la préparation de Blade Runner, Scott avait engagé un romancier spécialiste de l’ésotérisme, William Hjortsberg (auteur qui inspira Angel Heart d’Alan Parker) et, après des mois d’entretien avec le cinéaste démiurge, Hjortsberg avait livré un scénario monumental, digne des Nibelungen, à la grande joie de Scott. Evidemment, devant le budget monstrueux nécessaire pour réaliser cette folie (il n’y avait pas encore d’images de synthèse suffisamment performantes pour multiplier la figuration des animaux, des monstres et des elfes), il fallut revoir les ambitions à la baisse, réduire cet univers à son essence (un couple d’amoureux en lutte contre le Diable) et transférer cette folie dans le décor : une forêt entière, ni plus ni moins, puis carrément Pandémonium ; un décor qui fut construit sur le plus grand plateau du monde, le plateau 007 de Pinewood en Angleterre, au mépris des règles de sécurité : les arbres étaient si hauts qu’ils touchaient la toiture et les projecteurs ; vers la fin du tournage, sans doute à cause d’une étincelle, le décor s’embrasa et se consuma !



Correspondant à un fantasme profond, voire à une obsession (tous les films de Scott montrent le viol de l’innocence), Legend est donc le film d’auteur par excellence, initié, coécrit, contrôlé dans ses moindres détails techniques par un seul homme, qui a même entièrement filmé l’œuvre en tant qu’opérateur ! Même s’il visait à l’origine un public enfantin (Scott dit notamment l’avoir fait pour ses trois enfants), le cinéaste n’a pas pu s’empêcher de laisser parler sa sombre personnalité, proche du peintre Francis Bacon, et l’échec commercial du film vient sans doute de son atmosphère cauchemardesque assez glauque, digne d’Alien (voir le fauteuil vivant qui bave à l’approche de Lili !). A chaque fois qu’un divertissement est trop adulte pour les enfants, ou trop enfant pour les adultes, il se plante (voir Oz, un monde extraordinaire à la même époque, ou Le Dragon du lac de feu en 1981). Il est significatif que le film ne commence pas avec le traditionnel livre doré dont les pages s’ouvrent délicatement, avec le proverbial « Il était une fois », mais nous plonge directement dans une forêt, la nuit, environnement hyperréaliste presque filmé comme un reportage. C’est le fameux "réalisme" de Scott qui tient plus que tout à la crédibilité du décor. Peut-être le public n’a-t-il pas supporté ce mélange entre légèreté féérique et poids concret des éléments, pas aimé cette ambiance trop "terre-à-terre" pour un conte de fées ? Peut-être aussi Scott en fait-il trop dans le Beau et dans le Monstrueux ? Mais de quoi parle-t-on au juste ? D’un drame intimiste suédois ou d’un hommage aux folies graphiques de Walt Disney sur Blanche Neige et les sept nains et Fantasia ?



Certains, tout en admettant l’extrême beauté plastique de l’œuvre, ont reproché à Legend sa "simplicité". Ils auraient pu voir que le film était au contraire le plus profond qui soit, qu’il étudiait, à travers l’itinéraire de la princesse Lili, l’Innocence et la Chute de l’humanité entière. En effet, au-delà de l’hommage inévitable au chef-d’œuvre du genre (Blanche Neige, donc), Legend est surtout une adaptation cachée de Paradis perdu de John Milton (1667), récit magnifique, délirant et ambitieux, superbement traduit chez nous par Chateaubriand, qui nous met tour à tour dans la peau de Lucifer (comme le livre, Legend s’ouvre sur ses tourments d’ange déchu) et dans celle des innocents Adam et Eve. Innocence bientôt pervertie par le Démon, jaloux de notre harmonie initiale avec Dieu. La licorne est bien sûr ici l’équivalent de l’arbre de la Connaissance, intouchable, inviolable, sous peine de punition irrémédiable. Epousant la part de lumière et la part d’ombre qui joutent à égalité dans l’esprit de Lili, le film est d’une symétrie remarquable, un parfait miroir avec d’un côté le monde de la lumière (première partie du film), de l’autre le monde des ténèbres (seconde partie). Mais il faut bien comprendre que c’est en fait le même monde, le même esprit dont on visite l’intérieur. Notre esprit. Scott filme d’ailleurs le Paradis et l’Enfer de la même manière : immersion totale, suffocante, comme Jack (Tom Cruise) pris sous le lac glacé. Quand ce ne sont pas les branches du Paradis qui nous enveloppent, ce sont les fumées de l’Enfer ; quand ce ne sont pas les troncs d’arbres centenaires, ce sont les piliers de marbre noir. Et Lili, qui nous représente par son imperfection, ses caprices, ses tentations et ses erreurs de jugement, est aussi égarée, aussi enfermée dans l’un que dans l’autre. Lili ou l’humanité à la dérive, à jamais insatisfaite. D’où la scène pivot du film, la danse folle de la princesse avec son Ombre jungienne, devant le grand miroir. Accordez-nous au moins, à nous les adorateurs du film, que cette scène est la plus ambitieuse des années quatre-vingt, scène au découpage parfait et oppressant, valse démoniaque allant crescendo (c’est le sommet absolu de Goldsmith), ramenant le cinéma anglo-saxon aux heures glorieuses de Michael Powell et Emeric Pressburger, le duo magique des Chaussons rouges et des Contes d’Hoffmann.


Après ce long et éprouvant voyage dans les ténèbres de notre esprit, les dernières images du film, le retour à la forêt paradisiaque, sont plus qu’un happy-end obligatoire : après le froid et la nuit de la seconde partie, c’est une réelle récompense qui nous réchauffe le cœur. Mettant à nouveau en symbiose, comme au début du film, la jeunesse de Tom Cruise et Mia Sara, l’envol du pollen, la majesté retrouvée des arbres, la gloire du soleil et la musique élégiaque de Goldsmith, le cinéaste parvient à nous communiquer, pourvu que l’on y soit sensible, la plus émouvante des idées, le plus secret des rêves de l’humanité : être pardonné et pouvoir enfin revenir à la maison, au Paradis terrestre. Mais cette fin rédemptrice pince le cœur. Une pointe d’amertume se fait sentir, prix sans doute de la maturité acquise. Comme si, par sa foi immense dans le cinéma, Scott tentait de racheter Adam et Eve, tentait de corriger, vainement hélas ! la fin de Paradis perdu, où Milton, de manière bouleversante, abandonnait le couple chancelant au bord du gouffre, se tenant la main avec angoisse face à un monde inconnu et hostile, c’est-à-dire le nôtre.

(1) Il va de soi que, pour nous, le montage américain avec la musique électronique de Tangerine Dream, montage écourté et imposé par Universal pour rendre le film moins « élitiste » et « européen », est nul et non avenu. En revanche, il y a peu de différences entre le montage européen, visible chez nous depuis 1985, et le Director’s cut, sorti en DVD au début des années 2000 ; seule la fin diffère vraiment, montrant, dans la version Director’s cut, la séparation amicale de Jack et Lili ; à titre personnel, nous préférons la fin de 1985 (Jack et Lili devenus un couple), pour les raisons énoncées en conclusion de ce texte. 

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Par Claude Monnier - le 26 décembre 2019