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Critique de film
Le film

Capitaine Conan

L'histoire

Septembre 1918 sur le front d’Orient. La grande offensive se prépare pour le corps franc commandé par le Lieutenant Conan comme pour l’ensemble des soldats du front. Si les troupes régulières mènent une guerre de tranchée, les hommes de Conan, nettoyeurs de tranchées, vivent un autre conflit, brutal, sauvage, en marge des règles de l’armée. Lorsque l’armistice est signé, les troupes ne sont pas démobilisées et se retrouvent en garnison à Bucarest. Mais après des mois de violence, il est difficile de retrouver un comportement normal et d’oublier les traumatismes du combat au corps-à-corps.

Analyse et critique

Pour Bertrand Tavernier et encore plus pour son co-scénariste Jean Cosmos, l’adaptation de Capitaine Conan, roman de Roger Vercel, est une envie de longue date. C’est la seconde fois que le cinéaste lyonnais se confronte à la Première Guerre mondiale, après La Vie et rien d’autre sept ans auparavant. Il s’agit surtout d’une nouvelle incursion dans l’Histoire de France par un angle inhabituel, après le portrait du régent dressé dans Que la fête commence. Tavernier se saisit d’un sujet qui sied parfaitement à son humanisme, un récit mené à hauteur d’homme. Ainsi, sans être privé de séquences d’action spectaculaires, Capitaine Conan est avant tout un film qui s’intéresse aux conséquences de la guerre sur ceux qui la font, et sur leur capacité à redevenir des citoyens et des humains normaux une fois que les combats ont cessé. Le cinéaste considérera le film comme l’un de ses plus riches, et y restera très attaché, malgré les difficultés multiples connues lors d’un tournage épique en Roumanie.

Cosmos adapte plutôt fidèlement le roman de Vercel, pour un récit qui se construit en trois phases. D’abord les combats de la Grande Guerre sur le front de l’Est, puis la garnison à Bucarest puis Sofia en attendant la dernière bataille contre les Russes qui conclut le film avant un épilogue breton qui nous informe du destin des deux personnages principaux. La première partie est la plus spectaculaire, Tavernier y filme les actions du corps franc commandé par Conan et la grande offensive de l’automne 18 sur le front d’Orient. Nous y voyons la violence à laquelle les hommes sont confrontés, celles qu’ils subissent comme celle qu’ils infligent. Tavernier filme la boucherie, sans s’y appesantir mais en faisant comprendre clairement au spectateur toute son horreur. Le réalisateur nous place au niveau des hommes. Tout d’abord par la position de la caméra, qui capte très peu de plans d’ensemble mais accompagne les troupes au plus près, sautant de soldat en soldat avec un dynamiste impressionnant. Les séquences de violence sont fluides, impressionnantes, et Capitaine Conan est probablement une des plus belles réussites du registre, imposant en une petite demi-heure certaines des plus belles scènes du cinéma de guerre. Nous sommes également au niveau des hommes par les choix du récit, qui ne présente pas la stratégie d’ensemble des généraux. Pas de grande séquence de carte, pas de moment explicatif. Les hommes ne savent pas où ils vont, nous ne savons pas où ils vont, ils ne connaissent pas la stratégie d’ensemble, nous ne connaissons pas la stratégie d’ensemble. Tavernier crée notre solidarité avec les soldats, une empathie indispensable qui donne la fonction de cette première partie du film : un long moment de violence qui donne un contexte à tout ce qui se passera ensuite. Ce qu’ont vu et fait les soldats, et encore plus les hommes de Conan, sont des actes bestiaux qui entraîneront des conséquences inévitables sur leur comportement après l’armistice. Nous voyons aussi nettement la différence entre la guerre régulière, celle qu’a menée le Lieutenant Norbert, et celle violente et non conventionnelle de Conan.


La scène de l’armistice filmée par Tavernier donne le ton du film. La pluie battante qui arrose les hommes et la fanfare décimée par la dysenterie qui interprète une Marseillaise devenue ridicule annoncent une paix qui ne l’est pas vraiment. Les hommes ne sont pas démobilisés, l’instant n’est pas glorieux, il est déjà clair que ces soldats ne sortiront jamais vraiment du conflit. Le film va alors confronter deux humanités. D’une part celle du Lieutenant Norbert, incarnation de Vercel, un homme posé, calme, qui pense pouvoir apporter la justice par les institutions de l’armée, en devenant d’abord avocat puis procureur de la cour martiale. D’autre part celle de Conan, qui va devenir capitaine mais qui est simultanément menacé par l’armée pour avoir battu un Roumain dont il fréquentait la femme. Un Conan qui s’évertue aussi à défendre ses hommes, qui s’égarent dans de nombreux délits et crimes, au point un jour de participer à l’attaque d’un cabaret qui va tourner au drame. Cette confrontation n’est pourtant pas une opposition. Tavernier filme une amitié forte entre Norbert et Conan, qui se tend parfois mais ne rompt jamais. Tavernier a l’intelligence de filmer toute la violence de l’agression dans le cabaret. Le crime est inexcusable. Il est le pendant parfait de la violence à laquelle nous avons assisté durant la première demi-heure. Impossible d’absoudre des hommes si violents, impossible de condamner des hommes qui vécu de tels horreurs, des hommes que l’armée a félicités d’être des brutes avant de leur dire maintenant que les règles ont changé. Tavernier ne tranche pas totalement d’un point de vue moral mais ne cache pas la véritable cible de son propos : une hiérarchie qui se cache dans des bureaux dorés, qui déguste de bons petits plats sans se préoccuper des hommes qu’elle a traumatisés et appliquant les règlements sans en comprendre l’esprit. Ils sont incarnés par le Commandant Bouvier, joué par l’excellent François Berléand, et encore plus par le général Pitard de Lauzier - le savoureux Claude Rich, image absolue des officiers d’active que déteste Conan.


Dans sa finesse, le réalisateur échappe même à un propos trop unilatéral avec le personnage du Lieutenant de Scève, à la raideur insupportable face au cas du soldat Erlane mais à l’humanité évidente dans son comportement dans les tranchées, en début de film. Le cas Erlane est l’occasion de certaines des plus belles séquences du film. L’émotion communiquée par sa mère, merveilleusement interprétée par Catherine Rich, est une des plus belles de tout le cinéma de Bertrand Tavernier. Surtout, l’attitude de Conan qui est révulsé par les déserteurs, et qui va pourtant sur le terrain pour comprendre, ce qu’aucun juge ne fera jamais. Tavernier disait avoir décidé d’adapter le roman de Vercel pour cette scène en particulier. On le comprend, et c’est une belle réussite, qui apporte une dimension supplémentaire au personnage de Conan, qui n’est pas seulement le héros violent de la victoire, pas seulement la brute de l’après-guerre, mais aussi un être empathique capable de s’impliquer, de manière désintéressée, pour sauver un homme qui ne lui ressemble pas et pour aider son ami Norbert. La profondeur morale du film sera encore renforcée par son finale lorsque tous retournent au front face aux bolchéviques, un ennemi difficile à définir pour les soldats. Après l’horreur des crimes, c’est le retour de l’héroïsme, y compris pour Erlane, et le retour de la violence des combats. Les hommes du corps franc sont de nouveau dans leur élément, qu’ils ne pourront malheureusement jamais quitter. Un état de fait qu’illustre merveilleusement la dernière image de la séquence, lorsque Conan finit par s’engager seul dans la rivière pour poursuivre un ennemi alors absent de l’écran, définitivement perdu dans ses fantasmes guerriers.

Tavernier dépeint avec une justesse impressionnante les rapports entre tous ces soldats, dans une démarche qui suscite forcément la comparaison avec La Grande illusion, film au côté duquel Capitaine Conan peut trôner fièrement. Il filme aussi une amitié marquante, celle de Norbert et Conan. Samuel Le Bihan et Philippe Torreton y trouvent probablement leur plus beau rôle, grâce notamment au dialogue remarquable de Jean Cosmos, qui donne un caractère fort aux répliques sans jamais verser dans le mot d’auteur. Tavernier trouve un équilibre exemplaire, sans manichéisme, sans jamais céder à un message trop simpliste de pacifisme ou d’antimilitarisme. Son propos est bien plus complexe. Conan est un héros, avec ses hommes, il a gagné la guerre, alors que les autres l’ont faite comme il le déclare à Norbert. Mais il est aussi un anti-héros, s’entêtant à défendre l’indéfendable lorsque ses hommes commettent un crime abject. Il saisit la réalité de la guerre, ses détails les plus triviaux comme la malnutrition qui mène à la dysenterie, terriblement meurtrière en 14-18 et son impact moral, qui détruit les hommes. « Comment arrête-t-on une guerre ? » Voici le vrai sujet de Capitaine Conan, tel que le définissait Tavernier lui-même. Il l’aura traité avec une intelligence et une précision remarquables, dans un film qui ne se fait jamais théorique, n’oubliant ni le spectacle, ni l’humour de certaines situations. Le résultat est un film indispensable, qui constitue un écho parfait à La Vie et rien d’autre dans une étude singulière des conséquences de la Grande Guerre, et une réussite artistique majeure dans la filmographie de son auteur.

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La fiche IMDb du film

Par Philippe Paul - le 10 janvier 2022