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Critique de film
Le film

Que la fête commence

L'histoire

Début du XVIIIe siècle. Après la mort de Louis XIV, la régence est assurée par Philippe d’Orléans. Moderne par ses idées mais faible dans l’exercice du pouvoir, Philippe tente de s’évader des chaines du pouvoir par ses petits soupers presque quotidiens. En Bretagne, le marquis de Pontcallec, un noble désargenté, est a la tête d’un complot visant à renverser le régent au profit de Philippe V d’Espagne qui redonnerait son indépendance à la Bretagne. Philippe et son ministre, l’abbé Dubois, doivent faire face à cette menace.

Analyse et critique

Immédiatement après L’Horloger de Saint-Paul, et pour ce qui est seulement son deuxième film, Bertrand Tavernier fait le choix d’un sujet et d’un genre totalement différents. Après un récit policier au décor majoritairement urbain, place aux grands espaces et à un film historique en costumes. Un pari risqué, d’autant que les producteurs craignent ce type de films, couteux et peu rentables. Malgré une première réussite, Tavernier aura donc autant de mal à financer son second film que le premier, et c’est grâce au support acharné de la productrice Michelle de Broca que Que la fête commence verra le jour. Bertrand Tavernier s’intéresse depuis longtemps au sujet, travaillant notamment à l’adaptation d’Une fille du régent, roman d’Alexandre Dumas. Avec l’aide de Jean Aurenche, Tavernier va vite prendre conscience qu’il faut s’éloigner du matériau littéraire, dont il ne restera finalement presque rien à l’écran. Jusqu’alors, le régent était surtout connu par les écrits de Saint-Simon, très hostile au personnage. Tavernier et Aurenche vont effectuer un véritable travail d’historien pour faire émerger un personnage complexe, porteurs d’idées particulièrement modernes telles l’imposition pour tous et l’éducation gratuite, mais impuissant à les réaliser. Ils mettent aussi en lumière la personnalité de l’Abbé Dubois, stratège et machiavélique mais habité par le bien de la France, qu’il parviendra à maintenir dans la paix pendant quinze ans, par d’habiles renouvellements d’alliance. Ces recherches vont mener à une masse de notes et de morceaux de scènes, représentant plusieurs centaines de pages. Les deux hommes vont ensuite épurer cette somme, et obtenir un ensemble assez naturellement cohérent pour offrir une peinture inédite du temps de la régence, qui sera ensuite reconnue comme particulièrement pertinente par les historiens. Il n’est pourtant pas question d’une leçon d’histoire avec Que la fête commence, Tavernier choisissant volontairement de s’écarter de la réalité dans son récit, notamment sur la partie concernant Pontcallec, qui n’a jamais rencontré Dubois ni même voyagé à Paris. Son objectif est de rendre compte avec justesse des hommes et de leur époque, et le défi est brillamment relevé.


Bertrand Tavernier n’était pas un grand amateur des films en costumes traditionnels du cinéma français, tels ceux mis en scène par André Hunebelle, et qui, il faut bien le dire, sont souvent des œuvres un peu figées, donnant plus l’impression de la visite d’un musée que celle d’une reconstitution vivante. Le cinéaste lyonnais va en prendre le total contrepied, en choisissant une mise en scène particulièrement moderne. Aucun plan ne ressemble à un tableau, le réalisateur prenant soin de décadrer ses personnages, et d’introduire régulièrement une action complémentaire à l’écran par le passage de personnages secondaires. Jamais Tavernier ne filme un décor vide, refusant de faire visiter une histoire figée. Logiquement, l’essentiel des plans est en mouvement, la plupart des scènes extérieures étant tournées caméra à l’épaule pour un mouvement incessant qui donne une incroyable sensation de vie, et projette le spectateur dans la réalité de l’époque mise en scène. Tavernier aimait à citer cette phrase de Jules Michelet : « Pour comprendre l’histoire, il faut désapprendre le respect. » Que la fête commence est la plus belle illustration de ce principe, et Tavernier n’hésite pas à filmer ses personnages vivant dans leur environnement, et ne faisant pas que le traverser. Ainsi, on verra des tableaux servir de cibles pour des fléchettes, ou des hommes se soulager en plein couloir. Les décors sont pour nous des antiquités, mais pour les personnages de l’époque des objets usuels, il est donc naturel du point de vue du réalisateur de les utiliser comme tels. D'autre part, les scénaristes font aussi l’économie de tout didactisme. Durant le récit de Que la fête commence, on évoquera souvent des questions économiques complexes liées à la Louisiane, ou les renversements d’alliance en cours, alors que la France bascule du bloc catholique à un réseau d’alliances protestantes, mais jamais nous ne nous perdons dans l’explication détaillée de ces problématiques. Tavernier fait le pari de l’investissement de son spectateur, qui saura creuser ses questions par lui-même ou les maitrise déjà, et s’épargne ainsi de longues séquences souvent pénibles. De plus, les personnages du film n’ont pas besoin de se faire expliquer ces sujets, ils évoluent dans un environnement qu’ils connaissent. Nous sommes ainsi plongés directement dans leur réalité, comme des contemporains des personnages du film.


Avec un scénario construit, comme nous l’avons vu, par une accumulation de scènes, Que la fête commence n’a pas vraiment d’intrigue principale, hormis celle de la révolte menée par le marquis de Pontcallec, et son enjeu est plutôt de dresser des portraits de personnages. En premier lieu, bien sûr, celui du régent. Bertrand Tavernier en confie l’interprétation à Philippe Noiret qui lui avait d’ailleurs fait remarquer lors du tournage de L’Horloger de Saint-Paul qu’il faisait souvent les premiers films de réalisateurs mais rarement les seconds. Le choix est parfait, Philippe Noiret fait un Philippe d’Orléans évident dont on ressent à la fois l’intelligence, l’impuissance et la lassitude. Le régent est un homme qui ne se sent pas à sa place, comme la plupart des personnages du film. Les orgies qu’il organise et son appétit insatiable de nourriture et de femmes sont devant la caméra de Bertrand Tavernier des moyens de s’échapper de sa condition par des actes autodestructeur. Et, en aucun cas, ces moments n’apparaissent comme vulgaires ou comme des comportements condamnables moralement. C’est uniquement la faiblesse d’un homme qui tente de se soustraire à sa condition. Le dilemme du personnage est particulièrement illustré lorsqu’il renonce à gracier les rebelles bretons mais confirme l’exécution simultanée d’un prince du sang, comme une volonté d’équilibrer son erreur. Il sait ce qui est juste mais n’a pas la force de l’imposer, il tente de le compenser mais, insatisfait, essaiera de l’oublier dans une orgie décadente. Aux côtés du régent se trouve l’abbé Dubois, qui est loin d’être réduit à une âme damnée. Dans Que la fête commence, il est plutôt le complément du régent, celui qui l’aide à concrétiser une partie de ses intentions, sans bien sur négliger ses ambitions personnelles, lui qui vise une mitre de cardinal. Profondément athée, lui aussi n’est pas à sa place, lui aussi s’abime finalement dans les orgies du régent et souffre dans son corps de la situation. Jean Rochefort est particulièrement réjouissant dans le rôle. Le voir jurer en habits sacerdotaux est un délice et le César qu’il reçut pour sa performance est une juste récompense. Le marquis de Pontcallec est, lui, un personnage à part, il est la figure de l’aventure même si celle-ci est systématiquement vaine. Son personnage est associé aux grands espaces de la Bretagne et aux entreprises folles qui se termineront forcément mal. Plus romancé que les deux autres personnages principaux, il est une sorte de Don Quichotte. Désargenté et sans soutien, il échafaude des plans aussi formidables qu’irréalisables. Lui aussi n’est pas vraiment à sa place, essayant d’occulter la réalité de sa condition par ses projets fantastiques, comme le régent et Dubois le font par leurs excès. Habité, Jean-Pierre Marielle trouve dans le rôle une des plus belles interprétations de sa carrière. Il est enfin nécessaire de mentionner un quatrième personnage crucial et celui-ci totalement fictif, celui d’Emilie, la prostituée qui accompagne le régent, et qui tend un miroir tendre mais moral à son comportement. Ne jugeant jamais le régent, elle est en quelque sorte la voix du cinéaste, portant un regard juste mais compassionnel sur le personnage. La beauté intemporelle de Christine Pascal confère à Emilie une stature presque angélique, une lueur d’espoir dans un tableau de personnages presque tous hantés par la mort.


Hormis ces rôles principaux, Tavernier a fait preuve pour d’un instinct incroyable pour Que la fête commence. Marina Vlady, Jean-Roger Caussimon, Nicole Garcia ou Monique Chaumette incarnent des seconds rôles savoureux, et il faut souligner la trouvaille du cinéaste qui embaucha la quasi-totalité de la troupe du Splendid pour une de leurs premières apparitions au cinéma. On regrettera d’ailleurs que la scène de Gérard Jugnot, dans laquelle il croisait Michael Powell, ait été coupée et détruite, ne serait-ce que pour le caractère insolite de la rencontre ! Le film semble, en fait, être une succession de bons choix, parmi lesquels on peut citer l’idée d’utiliser la musique de Philippe d’Orléans lui-même - retranscrite par Antoine Duhamel -, ce qui ajoute encore à la sensation de voir littéralement vivre les personnages dans leur époque. Une seule idée est peut-être discutable, celle du finale, un peu comparable à celui du Juge et l’assassin dans sa volonté de raccrocher le film à une grande révolte populaire, cette fois en annonçant la révolution. Bertrand Tavernier défendait bec et ongle cette fin, contrairement à celle du film suivant, mais on peut considérer qu’elle est un peu lourde dans son message, à l’inverse du reste du film. Quoi qu’il en soit, cela n’entache en rien les qualités du film, d’autant que la séquence est mise en scène avec lyrisme. Avec Que la fête commence Tavernier installe plusieurs des éléments qui caractériseront son cinéma. Notamment son goût pour l’histoire, et particulièrement pour des faits peu racontés qu’il reconstituera à l’écran. Une intention que l’on retrouvera dans Capitaine Conan, La Vie et rien d’autre ou Le Juge et l’assassin entre autres. C’est aussi le premier film dans lequel Bertrand Tavernier démontre sa qualité à capter les paysages. On dit souvent à juste titre que l’espace français n’existe pas autant au cinéma que l’espace américain. Tavernier en est le contre-exemple. Chez lui, la France n’est pas un arrière-plan, c’est un environnement, qui existe avec ses personnages. Nous en trouvons ici les premiers exemples avec les plans bretons, magnifiquement captés, et le cinéaste poursuivra dans cette veine dès son film suivant. C’est peut-être cela l’héritage du cinéma américain qui transpire le plus dans l’œuvre de Tavernier, et qui en fait un cinéma si singulier. Surtout, Que la fête commence est un film impressionnant de liberté et de maitrise, pour un deuxième long métrage seulement. Un sommet qui annonce une carrière absolument remarquable.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 1 novembre 2021