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Critique de film
Le film

Une question de vie ou de mort

(A Matter of Life and Death)

Partenariat

L'histoire

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le bombardier du commandant britannique Peter Carter s'écrase en mer. Alors qu'il aurait dû mourir dans le crash, il s'éveille indemne sur la plage et fait la rencontre d'une jeune Américaine, June. Les deux jeunes gens tombent alors amoureux. Mais dans "l'Autre monde", c'est le branle-bas de combat : Carter aurait dû mourir dans l'accident, mais l'épaisseur du brouillard anglais a empêché son transfert ! Un ange-émissaire est alors envoyé sur Terre pour expliquer la situation à Carter, et le convaincre de l'accompagner. Mais celui-ci, follement épris de June, refuse, risquant de créer une fâcheuse jurisprudence...

Analyse et critique

En 1945, le ministère de l’Information britannique fait appel à Michael Powell et Emeric Pressburger pour contribuer à l’amélioration des relations anglo-américaines, alors éprouvées par la durée et l’intensité du conflit mondial. Les "Archers" sont, sinon coutumiers, au moins habitués à de telles sollicitations et ils savent désormais y répondre sans renier leur personnalité d’artistes. Trois ans plus tôt ils avaient transformé leur adaptation de Colonel Blimp, personnage de papier caricatural au possible, en une extraordinaire fresque humaniste, au splendide Technicolor, qui appelait avant l’heure à la réconciliation avec l’Allemagne. Entre-temps, Powell et Pressburger ont réalisé deux films d’apparence mineure, en noir et blanc, dans la campagne anglaise, laissant libre cours à leur fibre poétique et sentimentale dans des rêveries d’une modestie bouleversante (A Canterbury Tale et I Know Where I'm Going).

Une question de vie et de mort se situe en quelque sorte à mi-chemin entre l’amplitude majestueuse de Colonel Blimp et la merveilleuse naïveté d’A Canterbury Tale, ce qui a parfois gêné les exégètes embarrassés par sa nature hétéroclite. On peut au contraire trouver que c’est l’une des œuvres les plus équilibrées du duo, un film qui entremêle avec une évidence déconcertante leurs élans habituels, entre la démesure et la simplicité, entre l’universalité (cette ouverture...) et l’intime, entre la solennité et la fantaisie, entre la flamboyance du Technicolor et l’épure du noir et blanc...

La première chose que l’on retient du film en général est justement ce va-et-vient habile entre la couleur et le noir et blanc, qui opère un contraste entre les deux mondes, celui du réel et celui de "l'autre monde". Le procédé n’est pas révolutionnaire (penser au Magicien d’Oz, qui fonctionnait selon un dispositif inverse), mais il est ici utilisé avec brio, bénéficiant notamment de la qualité inouïe de la photographie de Jack Cardiff : là où les films du duo auront parfois tendance à chercher l’excès graphique (Les Chaussons rouges), le Technicolor et ici utilisé parcimonieusement, pour exalter la luminosité printanière ou la vigueur des sentiments humains. Les jaunes dominent, conférant aux scènes "réelles" un aspect solaire, doux et bienveillant, qui contraste avec la froide immensité de l’autre monde. De la même manière, la couleur exalte la beauté naturelle des paysages campagnards là où le noir et blanc accentue l’austérité mécanique, presque oppressante, de l’Au-delà. Lorsque l’ange 71 descend pour la première fois sur Terre, sa première réplique concerne justement son plaisir de retrouver cette couleur nourrissante (le doublage remplacera finalement le mot colour dans la phrase « One is starved from colour up there » par Technicolor). Ce dernier exemple, qui tient du clin d’œil, sert aussi à révéler la fantaisie avec laquelle Powell et Pressburger jouent de leur dispositif narratif : les apparitions de l’ange figeant la temporalité du réel, ils choisissent par exemple de le faire intervenir au milieu d’une partie de ping-pong... et les comédiens de tenir ainsi leur pose pendant toute la séquence...

Powell et Pressburger doivent indéniablement être considérés parmi les plus brillants utilisateurs du Technicolor de toute l’histoire du cinéma : l’extraordinaire séquence d’ouverture, qui décrit le coup de foudre verbal entre Peter et June, trouve une grande partie de sa force dans l’intensité chromatique et dans les contrastes apportés par le procédé. Cela vient peut-être du fait que Powell et Pressburger n’envisagent pas le Technicolor à travers sa seule flamboyance, mais comme une invitation à l’audace, comme une opportunité pour oser : les décors d’Albert Junge (1), les trucages, les idées visuelles abondent dans un film qui traduit en permanence le plaisir simple de ses réalisateurs à raconter une histoire. (2)

L'histoire d'Une question de vie et de mort est double : c’est celle d’une histoire d’amour entre une Américaine et un Anglais, mais c’est donc au-delà la grande histoire des relations anglo-américaines.

La première, la romance entre June et Peter, est traitée avec sincérité et lyrisme, sans réfréner les élans mélodramatiques qui lui sont associés. Et c’est justement parce qu’ils assument ce premier degré que Powell et Pressburger sont parmi les seuls cinéastes au monde à pouvoir nous faire accepter l’idée d’une larme recueillie dans une rose, séquence qui pourrait être grotesque et qui se révèle admirable. De la même manière, comment ne pas être touché par la simplicité désarmante des deux gros plans, l’un dans l’autre monde, l’autre dans le réel, réunissant les deux amoureux joue contre joue.

Mais Une question de vie ou de mort n’est pas pour autant un film naïf, et l’esprit plein de malice de Powell et Pressburger s'exprime pleinement dans la manière dont ils traitent l’autre monde : nous parlons évidemment ici de ce long procès final, plein de culot, qui n’hésite pas à lister méthodiquement toutes les raisons (valables) qu’ont les nations du monde pour détester l’Angleterre. Mais on peut également évoquer tous ces indices, disséminés de part en parts le long du film, qui visent à brouiller les cartes dans la perception : du diagnostic médical établi par le docteur Reeves au livre d’échecs retrouvé dans les poches de Peter, des apparitions de l’ange 71 à la réplique finale de June (« I know », qui peut s’entendre comme la reconnaissance d’une expérience partagée aussi bien que comme une marque d’apaisement de l’esprit tourmenté émergeant de son songe), le doute est savamment maintenu quant à l’existence réelle de cet Au-delà. Et si toutes les séquences liées à l’autre monde ne faisaient que provenir de l’esprit chancelant de Peter ? La toute première séquence (l’attente de Bob) nous présentant les lieux, comme plus tard celle du procès (dans laquelle le juge est incarné par le comédien, Abraham Sofaer, jouant aussi le chirurgien en train d’opérer Peter), interviennent en effet alors que Peter est inanimé, après sa chute d’avion ou lors de son anesthésie. Ce faisant, Powell et Pressburger dédoublent la grille de lecture de leur film autant qu’ils s’affranchissent d’une éventuelle accusation de prosélytisme religieux : c’est dans l’imaginaire de Peter, dans son éducation et dans sa culture historique, que cette vision du paradis (3) trouve son origine.

Une question de vie ou de mort est donc un mélodrame, c’est donc un film de procès, mais c’est surtout une comédie so british, dont l’incarnation la plus exemplaire est probablement Roger Livesey, exemplaire interprète de Colonel Blimp ou de Je sais où je vais. Sa distinction, son flegme et son humour font du docteur Reeves le personnage le plus attachant et le plus dense de cette histoire. Sa confrontation avec Raymond Massey, dans le rôle de Farlan, fait office de morceau de bravoure d’un film dont le charme vient donc aussi de ses irrésistibles comédiens : la performance du très anglais Marius Goring en ange victime de la Révolution est particulièrement remarquable, tour à tour aussi drolatique qu’inquiétante. Notons donc également la présence du truculent Robert Coote (dans le rôle de Bob) ou de l’impressionnante Kathleen Byron (future Sister Ruth du Narcisse noir) en réceptionniste de l’Au-delà.

Comme beaucoup d’autres films de Powell et PressburgerUne question de vie ou de mort traduit surtout une confiance inébranlable en l’intelligence de ses spectateurs et en la puissance du médium cinématographique. Il est ici affaire de pacte, d’entente réciproque, entre celui qui veut raconter son histoire et celui qui attend qu’on lui raconte. La première scène nous présentant Reeves fait à cet égard office de manifeste : enfermé dans sa camera obscura, il observe et commente le village, dont il projette en direct l’image sur sa table ronde. Tout Powell est là : la magie de l’image, l’espièglerie du commentaire, la bienveillance du regard, et les deux chiens (les deux cockers personnels du cinéaste) qui dans un contrechamp réagissent lorsque la voix de Reeves évoque le boucher. Tout ceci n’est que du cinéma, mais nous avons follement envie d’y croire.

Une question de vie ou de mort passe pour être, de tous ses films, celui que Michael Powell préférait (Emeric Pressburger ayant une prédilection - compréhensible - pour Colonel Blimp) : il faut dire qu’au-delà des questions politiques qu’il aborde, follement pertinentes (notamment autour de la question de la nation... mais à l’occasion un peu datées) ; au-delà de son écriture ciselée ou de son esthétique téméraire ; au-delà même de l’émotion, franche et sensible, qu’il dégage, Une question de vie ou de mort est un film salutaire, habité d’un espoir inébranlable mais aussi d’une forme de mysticisme poétique qu’il est difficile d’expliquer... Rarement le terme, dans toutes ses acceptations, aura donc été aussi propice : Une question de vie ou de mort est un film absolument merveilleux.


(1) De ce portail d’accueil très « hall d’aéroport » à la gigantesque estrade au bord du gouffre où se tient le procès...
(2) Prenons l’exemple de ce « flou » onirique qui ouvre plusieurs séquences (notamment au réveil de Peter) : plutôt que d’une affaire de focale, il s’agit simplement de la condensation provoquée par le souffle de Jack Cardiff juste avant la prise. Astucieux, isn’t it ?
(3) Il faut noter, justement, que le film prend grand soin de ne jamais parler de « paradis ».

DANS LES SALLES


 

DISTRIBUTEUR : LES ACACIAS

DATE DE SORTIE : 27 NOVEMBRE 2013

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Par Antoine Royer - le 11 décembre 2013