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Critique de film
Le film

Les Guerriers de la nuit

(The Warriors)

L'histoire

Cyrus, le chef charismatique du gang le plus puissant de l’état de New York a réuni l’ensemble des gangs de la ville pour une assemblée nocturne à Centrak Park. Son discours est celui d’un rassembleur qui invite les représentants conviés à déclarer une trêve afin de cesser leurs rivalités territoriales et à s’unir pour s’emparer de la cité et la dominer, insistant sur le fait que leur nombre dépasse de très loin celui des policiers. Mais Cyrus est abattu d’un coup de revolver par un chef d’une bande rivale. Celui-ci accuse les Warriors d’avoir perpétré le crime. Commence alors pour les huit membres des Warriors une chasse à l’homme, dont ils sont la proie désignée par les Riffs, le gang orphelin de Cyrus. Les Warriors, poursuivis autant par la police que par les gangs, vont devoir traverser New York pour retourner sain et sauf sur leur territoire de Coney Island, en échappant aux multiples dangers qui les attendent à chaque coin de rue.

Analyse et critique

Si l’on se fie à son scénario minimaliste et à son appartenance à un certain genre codifié, Les Guerriers de la nuit a tout du petit film d’exploitation fort sympathique et suffisamment spectaculaire pour remporter les suffrages de tous les jeunes spectateurs avides de sensations fortes et d’identification délicieusement malsaine. A y regarder de plus près, le troisième film de Walter Hill réserve pourtant bien plus de richesses thématiques que l’on pouvait suspecter, transmet une vision extrapolative mais juste de l’ordre social américain et, ce qui n’est pas rétrospectivement sa moindre qualité, conserve une certaine valeur nostalgique pour une catégorie de téléspectateurs des années 1980 pour lesquels la "libération" du paysage audiovisuel coïncidait avec ses multiples diffusions à l’antenne de feu La 5. Le film fut d’ailleurs interdit en France à sa sortie en salles avant que les accusations d’incitation à la haine et à la violence dont il fut bizarrement l’objet se dégonflent comme une baudruche. L’excitation de la découverte n’en fut d’ailleurs que plus grande...

Avec le recul, il apparaît difficile d’affirmer que les changements brutaux de l’espace audiovisuel français confiés au magnat télévisé et futur Président du Conseil italien Silvio Berlusconi furent majoritairement bénéfiques. Mais il faut bien avouer que le pays dans ce domaine revenait de loin, si l’on s’essaie à la comparaison avec nos voisins européens. Pour les plus jeunes d’entre nous, la télévision française de papa apparaissait sclérosée, fermée sur ses petites habitudes et manquant singulièrement de sang neuf. Les films diffusés, quel que furent leur qualité intrinsèque, peinaient à satisfaire l’envie de découvrir d’autres formes de cinéma, plus spectaculaires, plus délirantes, plus violentes et plus subversives. Seule Canal + se proposait alors d’y remédier mais il fallait souscrire un abonnement, chose qui n’était pas à la portée de tous les portefeuilles. Arrive alors La 5, chaîne qui fera l’objet de débats futurs et d’incessants reproches (souvent justifiés), avec son cortège de films fantastiques et d’action la plupart inédits à la télévision. Un pan entier d’une forme de cinéma tristement boycottée s’ouvrait enfin à nos yeux. Le film symbole de cette irruption jouissive d’énergie salvatrice et de mauvais goût affiché (selon l’avis parental) fut The Warriors, dont on ne comptait plus les diffusions qui s’avérèrent propices aux discussions enflammées de cours d’école ! Il est enfin révélateur pour notre univers occidental aux idéologies déclinantes et trompeuses que ce relatif sentiment de libération se fut accompli par l’entremise d’un film dont les seuls protagonistes sont des membres de gangs en guerre avec la société.


« I say the future is ours » clame solennellement Cyrus, sorte de messie autoproclamé au magnétisme quasi mystique. Il est amusant de voir comment est détournée l’imagerie hippie au début des Guerriers de la nuit avec ses rassemblements de masse dans un parc du Bronx. Fin des années 1970, le temps n’est plus à l’espoir d’un monde meilleur et fraternel. La parenthèse pacifique a fait long feu et l’Amérique s’affirme toujours comme une terre de paradoxes et de violence : sous les fondations de la grande métropole vivent des marginaux, des animaux de nuit qui promettent la mort et la destruction. Une nouvelle population sort de l’ombre quand la lune se lève, et prend possession de l’espace urbain. L’analogie avec les rats est clairement affichée par le réalisateur quand il nous montre la police fondre sur les jeunes suite à l’assassinat de Cyrus : pris dans les lumières des torches et des phares de voiture, les gangs paniquent et fuient dans une pagaille monstre. Plus tard, sur un plan à l’intérieur d’un couloir de métro, les fuyards seront justement mis sur la même échelle à l’image qu’un gros rat. Le cinéma américain des années 70 a parfaitement su retranscrire la violence intrinsèque de la cité en faisant de la jungle urbaine le sujet principal des préoccupations sociales. Les films, réalistes ou futuristes, bons ou mauvais, pullulent et tracent le portrait peu reluisant d’un monde occidental civilisé (au sommet duquel trône les Etats-Unis) soumis à des forces telluriques inquiétantes, déstabilisatrices et ravageuses. L’Inspecteur Harry (1971), Orange mécanique (1971), Soleil vert (1973), Un Justicier dans la ville (1974), La Cité des dangers (1975), Assaut (1976), Taxi Driver (1976), Hardcore (1979), Cruising (1980), The Exterminator (1981), Vigilante (1981), New York 1997 (1981), les productions de la Blaxploitation en général, l’ensemble de ces films exorcisent de façon brutale les tensions communautaires et les peurs de notre monde contemporain. Les Guerriers de la nuit est l’un des derniers rejetons de cette décennie ; non seulement il dresse un constat implacable d’une société réduite à ses instincts primitifs, mais il anticipe grandement son évolution. Ou plus simplement, il témoigne à sa manière - un petit film d’action en temps réel - d’une vision identitaire de l’Amérique qui tire sa source de ses origines. En 2003, Martin Scorcese nous offrait son Gangs of New York, traçant à son tour le sillon historique des mythes originels et sacrificiels de son pays. Vingt-cinq ans avant que le film de Scorsese proclame fièrement son slogan « L’Amérique est née dans la rue », celui de Walter Hill nous disait qu’elle avait pour futur proche d’y retourner.


Les Warriors, les Gramercy Riffs, les Baseball Furies, les Rogues, les Lizzies (des femmes tentatrices !), les Orphans, les Thurnbull A.C’.S., les Moon Runners, les Van Gartland Rangers, les Sarrasins, les Jone’s Street Boys, autant de noms formidablement évocateurs, d’apparats singuliers, de comportements grégaires, et surtout de formations tribales qui rappellent judicieusement les tribus indiennes. La mythologie du western n’est pas loin avec ses confrontations sauvages (on remarquera le rituel du scalp opéré par Swan sur Luther à la fin du film) et ses grands espaces propices aux duels (la carrière du cinéaste comptera d’ailleurs trois westerns). L’Amérique des Guerriers de la nuit opère une régression vers les mœurs primitives qui ont fondé le pays. La modernité ne fait que dissimuler vainement la nature profonde d’un pays aux penchants agressifs et conflictuels qui s’est construit sur la violence et la captation de territoires. Il y a décidément quelque chose de pourri au royaume du melting pot, serait-on tenté de dire. Quand l’obscurité fait son apparition, les humeurs refoulées ressortent à la surface et anticipent de s’approprier le pouvoir. La trame du film présente une volonté de rassemblement quasi évangélique (Cyrus, l’ange noir, est un prêcheur) qui aboutit fatalement sur une sorte de rite sacrificiel déclencheur de l’affrontement généralisé. Un gang innocent est pris à partie et doit échapper à la punition "divine" relayée par les ondes radio (on n’aperçoit que les lèvres de la DJ lançant régulièrement ses invocations avec un langage codé et musical). Crime originel, religiosité, fuite vers la terre promise, réorganisation communautaire autour d’une sanction collective, le film de Walter Hill conjugue, malaxe et simplifie avec une belle vigueur des éléments historiques et mystiques qui forment le terreau fondateur de la nation américaine. Jusqu’à la séquence finale se déroulant sur la plage face à la mer, l’ultime frontière qu’avaient déjà rencontrée les pionniers qui s’étendaient vers l’Ouest, au cours de laquelle l’histoire reprend son cours normal après un ultime sacrifice cette fois conforme à la logique des événements et accepté par tous.


Pour filmer cette chasse à l’homme au cœur de la nuit, il fallait un réalisateur doué pour l’action, à la fois connaisseur des mythologies urbaines et soucieux de la vraisemblance historique. Walter Hill, qui avait réalisé Le Bagarreur (1975), une chronique violente de la Grande dépression avec Charles Bronson, et Driver (1978), un polar urbain d’atmosphère plutôt intelligent, se révéla l’homme de la situation. Et il est permis de croire qu’il ne fut jamais aussi à l’aise qu’avec le thème du groupe perdu et poursuivi, puisqu’il livrera peut-être son meilleur film avec Sans retour (Southern Comfort) en 1981 dans un registre similaire. Dans Les Guerriers de la nuit, dont il co-signe également le scénario, Hill excelle dans l’appropriation de la géographie urbaine et parvient à maintenir constante la sensation de tension grâce notamment à l’utilisation de cadres larges qui aménagent de grands espaces vides desquels peut à tout moment surgir le danger. De même qu’au moyen d’avant-plans constitués de façades, de poutrelles, d’échafaudages ou de constructions diverses et variées, il réussit à inscrire le parcours des Warriors dans un véritable labyrinthe urbain aux perspectives de fuite nombreuses, pourvoyeur de sensations intenses. On le voit, la trame narrative sommaire du film est constamment transfigurée par une construction graphique qui profite également aux scènes d’action. Hill ne fait pas oublier que Sam Peckinpah fut son mentor et modèle (il avait d’ailleurs écrit Guet-apens pour ce dernier) : l’usage des ralentis lors des combats revient souvent pour inscrire cette violence surréaliste dans un espace-temps figé (la scène de bagarre dans les toilettes du métro en offre le meilleur exemple). Presque en opposition avec ces ralentis, l’emploi de panoramiques filés ultra rapides se chargent d’entretenir l’urgence des situations.


Les Guerriers de la nuit oscille ainsi avec un bel équilibre entre la mythologie (le prologue cérémonial, les gangs réduits à leur tenue et à leurs expressions corporelles, l’action commentée et scandée par le chœur radiophonique, un exemple savoureux : « Be lookin' good, Warriors. All the way back to Coney. You hear me babies ? Good », le fait que film soit adapté du roman de Sol Yurick fortement inspiré par un récit de la mythologie grecque), le jeu de plate-forme ("les méchants" à éliminer à chaque épisode et à chaque lieu visité, l’utilisation des volets pour établir les transitions, la mission qui consiste à atteindre un lieu bien précis, en l’occurrence le territoire d’origine), et une forme d’hyperréalisme qui rappelle certaines bandes dessinées de l’époque. Enfin, il faut insister sur la photographie crépusculaire, sculpturale et aux clairs-obscurs magnifiques du chef opérateur Andrew Laszlo, dont le travail combiné à celui de Walter Hill apporte une touche fantastique au film qui pourrait l’inscrire aux côtés de certaines productions comme Le Survivant (1971) de Boris Sagal (on rappellera aussi la séquence du cimetière, un endroit particulièrement bien choisi par les scénaristes, à partir duquel les Warriors entame leur longue marche, tels des morts vivants à la fois prédateurs et gibiers). La musique rock seventies aux sonorités électroniques de Barry De Vorzon va dans le même sens de l’étrangeté et de l’agressivité métallique. De même, les policiers ne sont jamais clairement identifiés à l’image, quasiment seuls les jeunes gangsters semblent bénéficier d’une incarnation (exception faite d’une jeune agent de police... mais celle-ci opère sous couverture et se fond donc dans le monde de la nuit). Pour information, on connaît surtout la contribution exceptionnelle d’Andrew Laszlo à Rambo (1982) dont la photographie sombre, organique, humide et aux couleurs de la terre, entre pour beaucoup dans sa réussite artistique (Southern Comfort de Walter Hill, qui partage quelques points communs visuels et narratifs avec le film de Ted Kotcheff, bénéficiera d’un apport esthétique équivalent).


La réussite d’un film comme Les Guerriers de la nuit passe également par son casting. On a trop souvent vu des ersatz fauchés de ce type de films réalisés par des Italiens ou des Français, au sein desquels s’agitaient des apprentis acteurs sans l’ombre d’une aptitude pour la comédie, que la suspicion finit par nous emporter. Ce n’est absolument pas le cas ici. Aujourd’hui comme hier, les jeunes interprètes des Guerriers de la nuit soutiennent de leur talent le réalisme voulu par Walter Hill. Même si nous avons à faire à des personnages archétypaux, voire monolithiques, le drame humain n’est jamais évacué et passe par une interprétation générale souvent intense et habitée pour les plus charismatiques d’entre eux. Ils font parfaitement ressentir les sentiments de loyauté et d’honneur dont ils font preuve au péril de leur vie, alors qu’ils représentent d’une certaine manière la lie de la société (on retrouve là encore l’influence du Peckinpah de La Horde sauvage). L’identification du spectateur aux Warriors, " victimes" expiatoires de la chasse à l’homme, fonctionne à tel point qu’on peut comprendre, mais sans excuser, les accusations d’incitation à la violence qu’a reçu le film (mais il aurait pour le coup fallu interdire également L’Equipée sauvage ou West Side Story pour être logique, messieurs les censeurs...). Malheureusement pour eux, et contrairement à leurs futurs collègues d’Outsiders (1982) de Francis Ford Coppola, les jeunes acteurs des Guerriers de la nuit n’eurent pas l’occasion de confirmer par la suite sur grand écran. Michael Beck, qui joue Swan le chef de guerre des Warriors, fera partie du naufrage artistique et commercial de Xanadu (1980) et devra se recycler à la télévision (il fut l’un des deux héros de la série Texas Police en compagnie de Michael Paré, vedette des Rues de feu de... Walter Hill). Plus chanceux, James Remar, qui interprète le Warrior fou Ajax, connaîtra une belle carrière en incarnant les salauds dans des longs métrages comme 48 Heures et autres films de Walter Hill, Cruising de William Friedkin, Cotton Club de Coppola ou Drugstore Cow-boy de Gus Van Sant. Les cinéphiles déviants qui assument leur amour pour Commando (1985) de Mark Lester reconnaîtront avec surprise et bonheur dans le rôle de Luther, l’assassin de Cyrus, le petit nerveux David Patrick Kelly qui aura le malheur d’être lâché dans le vide par Arnold Schwarzenegger suite à une promesse non tenue.


Pour conclure, on dira que le seul regret qui pourrait nous saisir suite à la révision des Guerriers de la nuit concerne la carrière en dents de scie de son réalisateur. Walter Hill, qui est également le producteur de la formidable tétralogie Alien avec son compère Lawrence Gordon, fit une entrée remarquée dans le cinéma hollywoodien grâce à des films d’aventures et d’action qui ont apporté un véritable coup de fouet à la production américaine. Du Bagarreur (1975) jusqu’au très violent et barbare Extrême préjudice (1987), sa « horde sauvage » personnelle qui rend directement hommage à son maître Sam Peckinpah, en passant par le buddy movie coup-de-poing 48 Heures (1982) avec l’excellent duo Nick Nolte / Eddie Murphy, Les Rues de feu (1984), sorte de version opéra rock des Warriors avec la belle Diane Lane dont on redoute aujourd’hui qu’il ait pris un sacré coup de vieux, et surtout l’excitant et moite Sans retour (1981), Hill aura laissé sa petite empreinte dans le cinéma américain. La suite de sa filmographie n’incitera malheureusement pas à une grande tolérance de notre part et l’on osera à peine citer les titres de ses films les plus récents, à part peut-être Wild Bill (1995), de peur de discréditer quelque peu le commentaire élogieux qui accompagne ici une œuvre comme Les Guerriers de la nuit, film qui conserve toujours son aura et son efficacité, et dont la nature légendaire n’est absolument pas usurpée.

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Par Ronny Chester - le 23 mars 2005