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Critique de film
Le film

Jeune et innocent

(Young and Innocent)

Partenariat

L'histoire

Une nuit d'orage, un couple se dispute violemment. Le lendemain matin, le corps de la femme est retrouvé échoué sur la plage. La police ne tarde pas à mettre la main sur le coupable idéal : Robert Tisdall, jeune homme aperçu sur les lieux du crime, lié à la victime et dont la ceinture a servi d'arme du crime... Durant la préparation d'un procès dont l'issue semble ne pas pouvoir lui être favorable, Tisdall s'échappe : c'est à lui, désormais, seul contre tous, de prouver son innocence. Il sera en cela aidé par Erica, la propre fille du commissaire lancé à ses trousses.

Analyse et critique

Une réputation persistante, concernant Alfred Hitchcock, veut qu’il soit de ces très rares réalisateurs, dans l’histoire du cinéma, dont une séquence, un ressort scénaristique, voire même un plan, suffiraient à l’œil averti pour en identifier la paternité. Ce style, que la tradition veut donc reconnaissable entre mille, a même contribué à définir le populaire adjectif "hitchcockien", qui cache en lui-même un nombre de gimmicks formels ou d’obsessions thématiques propres à définir ce qu’est - ou ce que doit être - le cinéma d’Alfred Hitchcock. Ayant ceci à l’esprit, il nous est apparu, en revoyant Jeune et innocent, que par bien des aspects il s’agissait là peut-être du plus "hitchcockien" des films d’Alfred Hitchcock, en tout cas de l’un des plus conformes à l’idée globale que l’on peut se faire de son cinéma. Cela ne veut pas dire, entendons-nous bien, qu’il s’agit de l’un de ses meilleurs films : une fois le "canon hitchcockien" plus ou moins défini, il est aisé de remarquer que ses films les plus admirables sont souvent ceux qui parviennent à s’en démarquer (L'Ombre d'un douteSueurs froidesPsychose...). Mais - et en dépit donc de ses faiblesses - cela fait de Jeune et innocent un film plutôt passionnant, aussi plaisant (on a failli dire confortable) que résolument ludique.

 

Le plus évident des aspects qui inscrivent Jeune et innocent dans le"canon hitchockien" est... son titre. De The Lodger à Frenzy, en passant par Les 39 marches, Cinquième colonne,  Le Faux coupable, La Loi du silence ou La Mort aux trousses, bien d’autres œuvres de sa filmographie auraient pu l’adopter, reposant quasiment tous sur cette figure du jeune innocent accusé à tort qui, accablé par les indices et les témoignages, doit échapper à la police tout en retrouvant le véritable criminel. On pourrait disserter pendant des heures sur l’influence de son éducation religieuse dans la manière qu’avait Hitchcock d’exposer des personnages cherchant à fuir une culpabilité imposée, on peut plus prosaïquement remarquer que cette trame aura servi, bien souvent, à concocter des intrigues palpitantes, animées par l’urgence du récit autant qu’elles motivaient l’empathie du spectateur, le tout en ménageant cette science du suspense si singulière : chez Hitchcock, le nœud dramaturgique ne réside jamais dans le whodunit cher à d’autres maîtres britanniques du suspense, mais dans la manière dont le personnage principal va enfin parvenir à échapper à l’injustice et à la fatalité. A cet égard, les deux premières scènes de Jeune et innocent sont absolument exemplaires, et font même partie des incipits les plus limpides de toute sa filmographie. La première scène, dans une nuit sombre et orageuse, montre le tumulte d’un couple qui se dispute et s’achève sur le regard furieux de l’homme, prêt à basculer dans la folie meurtrière. La deuxième scène, sur une plage ensoleillée, voit un corps de femme échouer sur une plage. Un beau jeune homme se rapproche, puis, constatant que la femme est morte, part en courant chercher les secours. Deux promeneuses passant par là le voient s’enfuir, puis découvrent le corps. L’engrenage diabolique est enclenché.

Le deuxième point, absolument incontournable et finalement intimement lié, provient de la distance - la tradition veut que l’on parle d’ironie - avec laquelle Hitchcock traite son récit, et, de film en film, son plus admirable tour de force tient souvent à l’équilibre qu’il parvient à trouver entre les exigences dramaturgiques de son  intrigue fiévreuse, et l’humour, flegmatique et malicieux, du regard qu’il porte sur elle. Ceci est particulièrement vrai dans ses films anglais (on parle ici de la première période de sa filmographie, mais également de Frenzy), gorgés de cet esprit espiègle et grinçant typiquement britanniques, mais bon nombre de ses œuvres américaines (pensons prioritairement à La Mort aux trousses) sauront en conserver la trace. Là encore, Jeune et innocent est emblématique, probablement même à l’excès : avec son ambiance de cottages et de vestes en tweed, ses thés entre amis et ses bobbies nonchalants, il assume d’emblée une forme de décontraction qui désamorce quelque peu la tension liée à la poursuite du personnage principal. D’autant que celui-ci, incarné par un Derrick de Marney la langue dans la joue, paraît souvent davantage s’amuser que s’inquiéter de ce qui lui arrive : tout en élégance désinvolte, il multiplie les sous-entendus et s’autorise des blagues de potache (le nain de jardin !) là où la plus grande discrétion serait requise. Globalement, on peut considérer d’ailleurs que ce personnage central est la principale faiblesse du film, et c’est probablement pour cette raison que les distributeurs américains, lors de sa sortie outre-Atlantique, décidèrent d’amputer l’œuvre de la séquence centrale du goûter d’anniversaire (qui cassait le rythme et était probablement trop « british » (1)) et de renommer le film The Girl Was Young pour le recentrer sur sa figure féminine, bien plus concernée par le récit, et incarnée par Nova Pilbeam, alors popularisée par le rôle de Betty dans L'Homme qui en savait trop (première version) et par celui de Lady Jane Grey dans le Marie Tudor de Robert Stevenson.

Là encore, cette figure féminine, tiraillée entre son devoir (notamment vis-à-vis de son père) et l’irrésistible attraction qu’elle éprouve pour ce dangereux mais séduisant jeune homme, obéit à une vision de la femme très classique des films de Hitchcock. Un contraste un peu problématique s’opère d’ailleurs entre le détachement de Derrick de Marney et la fébrilité surjouée de Nova Pilbeam, tout à fait charmante mais probablement pas assez blonde et trop peu glacée pour méritée la passion de la caméra hitchcockienne. Si l’on compare avec la manière dont Hitchcock filmait Sylvia Sidney l’année précédente dans Agent secret ou, plus encore, dont il embrassait Madeleine Carroll dans Les 39 marches (film auquel Jeune et innocent se doit d’être comparé, quand bien même cela ne lui est que rarement favorable), les efforts de la jeune actrice semblent bien vains. C’est que, d’une certaine manière - et cela explique peut-être en partie la conformité presque protocolaire du film avec le standard hitchcockien -, on a parfois l’impression que le cinéaste ne s’est pas impliqué outre mesure dans ce film-ci, qu’il a fait proprement, avec application, en satisfaisant les attentes placées en lui, mais sans fièvre particulière : après des soubresauts de production (2), il a surtout été abandonné pendant la préparation du film par son fidèle co-scénariste Charles Bennett, recruté aux Etats-Unis par David O. Selznick. Consciemment ou pas, son esprit est donc déjà en train de voguer outre-Atlantique : dans les mois qui suivront Jeune et innocent, Hitchcock tournera Une femme disparait puis La Taverne de la Jamaïque, pendant lequel il signera son premier contrat américain.

Il serait toutefois sévère d’évacuer Jeune et innocent d’un revers de la manche sur la seule foi de ce soupçon de désaffection partielle, tant le film regorge de qualités artistiques, et tant on y perçoit, par ailleurs, des esquisses de projets à venir. Les décors du film, en particulier, sont particulièrement admirables, de la grange où Robert s’endort dans le foin à la gare où Hitchcock joue avec ses miniatures, en passant par la vieille mine abandonnée. Au passage, difficile de ne pas penser, en voyant le visage de Nova Pilbeam réclamer un bras salutaire, à celui d’Eva Marie-Saint sur les flancs du Mont Rushmore dans La Mort aux trousses, exemple qui nous donne l’occasion d’entamer un exercice (ludique et vain) d’inventaire des motifs figurant dans Jeune et innocent annonçant d’autres œuvres futures, mais aussi (et c’est peut-être plus intéressant) d’évoquer la manière dont ces évocations anticipées (des flashforwards filmographiques, en quelque sorte) contribuent à modifier notre perception de l’œuvre. Pour donner un exemple précis, accorderait-on de l’importance à ce bref plan de mouettes menaçantes si Hitchcock n’allait pas, quelque vingt-cinq ans plus tard, réaliser Les Oiseaux ? Ainsi, la manière dont Jeune et innocent s’accorde si bien avec l’idée que (y compris et surtout grâce à des œuvres postérieures) l’on se fait du cinéma d’Alfred Hitchcock aide-t-elle à en apprécier les qualités intrinsèques (quitte à sur-investir le créneau du « tout était déjà là ») ou fausse-t-elle, au contraire, notre interprétation ? Autrement formulé, Jeune et innocent est-il, en lui-même, un film digne d’intérêt ? nous plaît-il comme une paire de chaussons qu’on aime à retrouver, un peu paresseusement, le soir au coin du feu ? et ne risque-t-il pas de décevoir, par manque de surprise ou d’aspérité, ceux qui ne le découvriraient qu’aujourd’hui, après d’autres films postérieurs qui (peut-être) lui doivent tant ?

Un dernier exemple devrait permettre d’y voir plus clair, et sauver Jeune et innocent du dédain que l’on risquerait éventuellement de lui accorder : là encore, c’est un plan qui fait penser à d’autres, prioritairement à un travelling des Enchaînés partant d’un lustre pour arriver sur la main d’Ingrid Bergman... mais celui-ci est tellement remarquable d’un strict point de vue technique, tellement ponctuel dans la dramaturgie du film, et tellement chargé, par ailleurs, de malice et de second degré, qu’on aurait presque envie de lui réserver une place de choix dans la liste des plans les plus géniaux de la filmographie d’Alfred Hitchcock. (3) Il s’agit évidemment du plan nous permettant de retrouver le vrai coupable, et l'on peut d’ailleurs remarquer que, fidèle à la réputation qui veut que le cinéaste réserve un traitement de faveur à ses méchants, George Curzon n’apparaît, de tout le film, que dans deux séquences (celle d’ouverture et celle-ci) qui sont de loin les plus réussies du film.


Le plan (d'une durée d'une minute vingt-cinq environ) réclama à lui seul plusieurs jours de tournage, réquisitionnant le plus grand studio de Pinewood, à l’intérieur duquel une gigantesque grue (la plus grande du Royaume, selon la rumeur) effectuait un travelling sur plus de 40 mètres, passant à travers une cloison, traversant un salon de bal pour s’achever sur un gros plan du criminel tant cherché. La caméra s’y substitue, tout au long du plan, à l’œil inquisiteur d’Erica et de Will, et le spectateur se surprendra, tout au long du travelling, à scruter les moindres recoins en quête du meurtrier, qu’il a déjà vu lors de la première séquence. Mais la grande espièglerie de Hitchcock consiste, tout en nous incitant à chercher, à placer des indices que nous ne saisissons pas immédiatement. Le premier d’entre eux est visuel : pourquoi le travelling nous rapproche-t-il de cet orchestre de musiciens noirs, alors que nous savons que celui que nous cherchons est blanc ? L’autre indice, encore plus malicieux, est sonore : l’orchestre joue en effet un morceau intitulé The Drummer Man ! (4) Le jeu de piste prend fin quand, enfin, sous le maquillage au cirage, survient le fameux tic nerveux de l’œil, élément d’identification à rapprocher de la (géniale) phalange manquante des 39 marches.

Après ce morceau de bravoure, Hitchcock se hâte d’achever son film, et si les esprits les plus rationnels s’interrogeront sur le pourquoi de cette crise d’hystérie qui innocente bien commodément Tisdall, on peut reconnaître qu’il était probablement inutile de chercher à emmener l’intrigue plus loin - le cinéaste coupera d’ailleurs au montage la séquence censée clôturer le film, un repas de famille durant lequel le père d’Erica se familiarisait avec son futur gendre... Pour tout dire, on aime assez la relative sécheresse de cette fin, qui ne s’embarrasse pas de lourdeurs romantiques et correspond bien au style finalement assez direct et efficace de cette œuvre qu’on peut, on l’aura compris, considérer dans la filmographie de Hitchcock comme à la fois tout à fait mineure... et dans le même temps (ou précisément pour cette raison) résolument indispensable !


(1) Dans ses entretiens avec Truffaut, Hitchcock avoue considérer cette coupe « stupide », car « c’était l’essence même du film ».
(2) La Gaumont British ayant ralenti son activité, Hitchcock a signé un contrat avec l’une de ses filiales, la Gainsborough, sans perspective sur le long terme. Par ailleurs, suite aux difficultés de la compagnie, le tournage sera interrompu quelques jours pour changer de plateau, ce qui agacera fortement Hitchcock.
(3) Rohmer et Chabrol en faisaient, à leur époque, « le plus beau travelling de l’histoire du cinéma ».
(4) When it comes to doin' tricks 
With a pair of hick'ry sticks,
I'm right here to tell you sister,
No-one can like the Drummer Man...

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Par Antoine Royer - le 2 juin 2015