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Critique de film
Le film

Agent secret

(Sabotage)

Partenariat

L'histoire

Un soir, la ville de Londres se trouve brutalement plongée dans le noir. La panne d'électricité est en fait un sabotage et son auteur est Verloc, le directeur d'une petite salle de cinéma. Sa femme ne sait rien de ses activités, mais ce n'est pas le cas de la police, qui le surveille de près. Le sabotage n'a pas suffi aux commanditaires de Verloc, qui veulent frapper l'Angleterre bien plus violemment. Malgré ses réticences, Verloc se voit obliger de poser une bombe au cœur de Londres.

Analyse et critique

ATTENTION :: le texte suivant révèle certains éléments tardifs de l'intrigue, nécessaires au commentaire de l'œuvre.

Après la réussite majeure que constitue Les 39 marches et l'échec artistique, aux yeux du réalisateur plus qu'aux nôtres, de Quatre de l'espionnage, Alfred Hitchcock semble prendre un virage thématique en abandonnant presque totalement sa légèreté de ton pour un univers plus noir. Son choix se porte alors sur l'adaptation d'un texte de Joseph Conrad, L'Agent secret, qui lui fournit le matériau de base d'un film dont les préoccupations annoncent celles de certains de ses grands films américains. Le résultat est un échec commercial et un film à la réputation mitigée chez les critiques, sur lequel Hitchcock lui-même porte de sérieuses réserves. Pourtant, et sans tomber dans une idolâtrie aveugle pour le maître du suspense, on peut trouver de grandes qualités à Agent secret, suffisamment à notre sens pour compenser ses défauts et pour y voir une œuvre tout à fait intéressante dans la riche filmographie du cinéaste anglais.

Ce qui frappe lorsque l'on découvre Agent secret, c'est donc en premier lieu sa grande austérité, à mille lieux de l'esprit ludique qui habite Les 39 marches et en rupture totale avec le ton comique de Quatre de l'espionnage. On peut d'ailleurs voir dans ce ton particulier une des raisons de l'échec populaire du film, Agent Secret n'offrant au spectateur que peu de raisons de s'identifier aux personnages qui lui sont présentés. A nouveau écrit par le fidèle Charles Bennett, le scénario nous propose de suivre Mr Verloc, timide exploitant d'une salle de cinéma et auteur d'un sabotage inoffensif mais spectaculaire qui plonge un soir la ville de Londres dans la pleine obscurité. Les proches de Verloc, sa femme et le jeune frère de celle-ci, ignorent tout de ses activités terroristes. Ce n'est pas le cas des forces de l'ordre, qui le surveillent de près puis qu'ils ont infiltré un agent dans la boutique voisine du cinéma pour observer ses faits et gestes. Déçus du peu de retentissement de son acte, ses commanditaires forcent Verloc à accepter de commettre un attentat à la bombe en plein centre de la ville. Une histoire qui s'avère plutôt captivante, mais qui nous plonge dans une profonde noirceur. Malgré la bonhomie de son interprète, Oscar Homolka, et en dépit de ses faiblesses touchantes, le personnage de Verloc ne peut évidemment pas s'attirer le sympathie du spectateur, sa condition de terroriste et l'acte gravissime qu'il accepte à contrecœur de commettre le condamnant totalement. Mais il est finalement tout aussi difficile de s'attacher aux autres personnages. Il semble que celui de Madame Verloc soit tout à fait destiné à cet emploi, mais elle apparait comme trop passive, trop installée dans son statut de victime pour emporter l'adhésion. C'est pire encore avec le détective, qui cherche certes à empêcher Verloc de nuire, mais qui dans le même temps tente de séduire l'épouse de ce dernier au point de créer une gêne chez le spectateur. Hitchcock dira également que John Loder, qui interprète le rôle, n'était pas parfait pour le personnage. On peut tout à fait le rejoindre, sa performance étant passable, et l'on peut regretter que ce ne fut pas son premier choix, Robert Donat, qui endossât le rôle pour lui donner une autre dimension. En synthèse, l'analyse rapide de ces trois personnages principaux résume la problématique morale du film : tous les humains sont coupables de quelque chose, par lâcheté ou par convoitise. Une réflexion forte, inédite ou presque jusque-là dans l'œuvre d'Alfred Hitchcock, et qui s'avère captivante malgré un manque certain de subtilité. Ces recherches métaphysiques se feront plus fréquentes dans la suite de la carrière du réalisateur. Hitchcock saura alors donner plus de force à ses personnages, plus de nuance aussi, pour offrir un discours mieux maîtrisé que celui d'Agent secret.


Toutefois, si le propos est imparfaitement transmis, Hitchcock est ici au sommet de son art de la mise en scène et il va nous offrir quelques séquences mémorables. Nous en retiendrons principalement deux, particulièrement frappantes. La première, la plus célèbre d'entre elles, c'est l'incroyable trajet du jeune frère de Madame Verloc au cœur de Londres, les bras chargés de la bombe dont nous connaissons l'heure de l'explosion. Dans ce qui constitue une véritable course contre la montre, Alfred Hitchcock prend un malin plaisir à dilater le temps, divers événement ralentissant le cheminement du jeune adolescent alors que le réalisateur nous montre de plus en plus régulièrement l'heure qui tourne et nous rapproche inéluctablement d'un dénouement dramatique. La scène est mémorable et constitue un monument de suspense. Une réussite majeure que regrette pourtant Hitchcock, non pas pour sa forme, mais bien sur le fond. Pour lui, l'une des causes majeures de l'échec du film est d'avoir tué, qui plus est de cette manière, un jeune garçon. Un acte interdit au cinéma de son point de vue, car il aliène irrémédiablement le spectateur. C'est une théorie qui peut se discuter d'un point de vue moral, mais les images, aujourd'hui en tout cas, ne nous semblent pas si choquantes. Au contraire, il s'agit d'un sommet du film, un moment exceptionnel durant lequel le découpage est absolument parfait, une des bonnes raisons de découvrir le film pour sa réussite formelle. Le second moment marquant à évoquer est la scène du repas entre Verloc et sa femme, alors que cette dernière a découvert qu'il était responsable de la mort de son frère. Par un montage habile et des plans méticuleusement choisis, Hitchcock suggère l'envie naissante chez la jeune femme de tuer son mari, et parallèlement la pulsion suicidaire de ce dernier, l'action se concluant sans que l'on ne puisse décider s'il s'agit d'un acte volontaire de la femme ou de Verloc. La scène n'aurait pu être mieux tournée, mieux montée. Sylvia Sidney, qui interprète la jeune femme, racontera qu'elle fut d'abord désagréablement surprise par le tournage, pendant lequel Hitchcock tournait une multitude de plans de son visage et surtout des objets qui l'entouraient, puis qu'elle fut subjuguée par le résultat final au point de contacter David O. Selznick afin de lui demander de faire en sorte qu'un talent comme celui de Hitchcock n'échappe pas à Hollywood. Ces deux exemples sont les moments les plus marquants d'Agent secret, mais il faut saluer le réalisateur pour l'ensemble du film, réalisé avec une précision d'orfèvre et fourmillant d'idées géniales et de détails remarquables.

Malgré ses faiblesses, on ne s'ennuie pas un seul instant devant Agent secret  qui marque un tournant thématique dans la carrière d'Alfred Hitchcock et apparait comme l'une des grandes réussites formelles de la première partie de sa carrière. Evidemment, on peut regretter la lourdeur du propos et l'absence d'empathie pour les personnages, mais ces défauts sont mineurs et ne doivent certainement pas empêcher la découverte d'un tel film.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 26 mai 2015