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Critique de film

L'histoire

Dans une réalité alternative, le Royaume-Uni a finalement été vaincu par l’Allemagne nazie en juin 1940. Dès lors occupée par les troupes du IIIème Reich, la Grande-Bretagne passe sous la double autorité de la puissance occupante et de ses supplétifs locaux. Des fascistes britanniques prennent en effet fait et cause pour l’envahisseur, collaborant activement avec celui-ci. Quatre ans après le début de l’occupation d’Albion par l’Allemagne, les États-Unis - soutenus par les Britanniques ayant rejoint la Résistance - entreprennent de libérer le Royaume-Uni après avoir débarqué dans le sud-ouest du pays. C’est là que vit Pauline (Pauline Murray), une veuve anglaise tentant de survivre aux violences se déchaînant dans cette Angleterre occupée. Fuyant son village ravagé par les combats, elle rejoint bientôt Londres où elle s’engage en tant qu’infirmière dans les rangs de l’Immediate Action Organisation (IAO), une structure collaborationniste aux mains des fascistes anglais. D’une culture politique pour le moins limitée et avant tout désireuse d’exercer son métier, Pauline ne s’interroge d’abord guère sur les agissements de l’IAO. Mais les mois qu’elle passera dans les rangs des chemises noires anglaises l’amèneront peu à peu à prendre l’effroyable mesure du fascisme...

Analyse et critique

C’est un film proprement unique qu’En Angleterre occupée, et ce à plus d’un titre... L’œuvre se signale d’abord par un extraordinaire processus de création aussi long que baroque. Cette co-réalisation de Kevin Brownlow et Andrew Mollo (1), finalement sortie sur les écrans britanniques en mai 1966, vit en effet sa réalisation s’étaler sur pas moins de « huit ans et vingt jours. » (2) Initié par Kevin Brownlow alors que ce dernier n’était encore qu’un apprenti-monteur de dix-huit ans, bientôt épaulé par Andrew Mollo quant à lui âgé d’à peine seize ans, ce projet d’abord frappé du sceau de l’amateurisme le plus patent fédéra durant sa gestation au long cours des énergies de plus en plus nombreuses, de plus en plus prestigieuses. Cette singulière entreprise reçut notamment le soutien matériel de Tony Richardson, le réalisateur entre autres de Un goût de miel (1961) et de La Solitude du coureur de fond (1962) (3), deux œuvres-phares du Free Cinema britannique. Et Stanley Kubrick lui-même apporta sa contribution à En Angleterre occupée, fournissant au duo de jeunes cinéastes les chutes de pellicule de Dr. Strangelove... afin de les pourvoir en pellicule 35mm. Et l’on pourrait encore citer le nom de Chris Marker qui, comptant parmi les premiers spectateurs d’En Angleterre occupée tout juste achevé, réserva un accueil dithyrambique au premier long métrage de Kevin Brownlow et Andrew Mollo.

L’inextinguible foi cinéphile du duo de cinéastes ne fut sans doute pas pour rien dans l’intérêt témoigné par quelques unes des figures les plus marquantes du cinéma des années 1960. Kevin Brownlow et Andrew Mollo n’hésitèrent pas à affronter des conditions de tournage pour le moins pénibles - par exemple lors de prises de vues en extérieur par temps tantôt (très) humide, tantôt (très) froid - voire authentiquement dangereuses lorsqu’il leur fallut "composer" avec une bande de jeunes gens bagarreurs à l’occasion d’un tournage dans un faubourg londonien... Mais aussi hors normes soit-elle, la véritable geste filmique que fut la genèse d’En Angleterre occupée n’aurait certainement pas suffi à attirer l’attention du réalisateur des Sentiers de la gloire (1957) comme celle du créateur de La Jetée (1962). Et c’est donc avant tout dans les dimensions formelles et politiques d’En Angleterre occupée, encore plus radicalement fascinantes que son tumultueux tournage, qu’il s’agit de mettre à jour les raisons du magnétisme exercé par l’œuvre de deux débutants parfaitement inconnus.

Concernant sa dimension esthétique, En Angleterre occupée se caractérise, dans un premier temps, par sa facture à dominante para-documentaire. Les scènes inaugurales du film, retraçant les combats entre Allemands et Partisans anglais dans un village du Pays de Galles, sont ainsi filmées et montées selon une grammaire visuelle typique des bandes d’actualité de la Seconde Guerre mondiale. Se succèdent alors à l’écran des gros plans à hauteur d’homme sur les visages des combattants, des contre-plongées sur les affuts de canons des chars ou bien encore des captations plus larges des tirs d’artillerie comme des destructions qu’ils entraînent. Évoquant irrésistiblement une livraison de la Deutsche Wochenschau, l’imagerie mobilisée par la réalisation transforme dès lors cette première évocation de la fictive Angleterre occupée en une manière de reportage apocryphe. Et les deux cinéastes confèrent d’emblée à leur relecture pourtant uchronique (4) du cours de la Seconde Guerre mondiale une troublante authenticité. Cette dernière ne se démentira pas durant les séquences londoniennes, essentiellement dévolues à l’intégration de Pauline dans les rangs de la fasciste Immediate Action Organisation (IAO). C’est ainsi à grand renfort d’emprunts à la propagande documentaire hitlérienne que sont mis en scène l’entraînement et l’endoctrinement de Pauline.

Les scènes diurnes montrant l’héroïne s’initier à la médecine militaire, comme au maniement des armes, puisent leur dynamique dans une combinaison d’images de démonstration de force et d’éclats de joie collectifs typique de la cinématographie nazie. Et qu’illustra, notamment, le diptyque olympique célèbre de Leni Riefenstahl : Les Dieux du stade, La Fête des peuples et La Fête de la beauté (1938). Entre des plans larges montrant des infirmières tirant au revolver, partant à l’assaut d’un monceau de ruines ou défilant d’un pas martial, s’intercalent régulièrement des gros plans sur leurs visages largement souriants, voire hilares. Quant aux cérémonies de l’IAO auxquelles Pauline est appelée à prendre part, elles sont restituées à l’écran par un filmage pareillement nazifiant. Les obsèques nocturnes d’un collaborationniste anglais donnent ainsi lieu à une séquence citant ostensiblement l’autre documentaire réalisé par Leni Riefenstahl pour le pouvoir nazi : Le Triomphe de la volonté (1935). Kevin Brownlow et Andrew Mollo usent, plus précisément, des mêmes perspectives géométriques et angles solennisant par lesquels la cinéaste allemande photographia le congrès du Parti nazi de 1934. Ainsi mis en images, le rituel mortuaire des fascistes britanniques s’impose dès lors comme une impressionnante transposition londonienne du décorum déployé par les nationaux-socialistes à Nuremberg.


Fondant ainsi leur réalisation sur les principaux marqueurs visuels de la propagande hitlérienne, Kevin Brownlow et Andrew Mollo donnent in fine à voir une Grande-Bretagne cinématographiquement nazifiée. Aussi remarquable que maîtrisé, ce choix formel transforme dès lors l’uchronie qu’était initialement En Angleterre occupée en une terrifiante dystopie. Le film de Kevin Brownlow et Andrew Mollo ne s’intéresse en effet pas tant à l’aspect guerrier d’une (possible) occupation nazie du Royaume-Uni qu’à ses catastrophiques conséquences politiques et humaines. S’inscrivant en cela dans une veine féconde de la fiction britannique dont 1984 de George Orwell forme l’exemple le plus célèbre (5), En Angleterre occupée consacre l’essentiel de son propos à dépeindre une société britannique en proie au phénomène totalitaire. Mais si ce long métrage entretient quelque parenté avec la contre-utopie orwellienne, il n’en partage cependant pas le pessimisme tragique. Face à la contamination fasciste, l’Angleterre alternative imaginée par Kevin Brownlow et Andrew Mollo conserve une indéniable capacité de réaction.

Le script oppose fréquemment aux chemises noires londoniennes et autres volontaires britanniques de la SS autant de figures de résistants anglais. Ce peuvent être les clients d’un pub typiquement cockney manquant de lyncher un membre de l’IAO ayant eu l’imprudence de s’en prendre à l’un d’entre eux. Populaire, ce rejet du fascisme est aussi bourgeois ainsi qu’en atteste le couple formé par le docteur Fletcher (Sebastian Shaw) et son épouse Helen (Fiona Leland). Soignant clandestinement un partisan gravement blessé, ces deux amis de Pauline entreprendront de la convaincre de quitter les rangs de l’IAO. Mais leur arrestation par les Allemands mettra un terme brutal à leur tentative de détourner Pauline de son engagement collaborationniste. Le convaincant plaidoyer en faveur de la démocratie exposé par le médecin à Pauline n’aura cependant pas été totalement vain. La démonstration de Fletcher aura, en effet, jeté les fondements d’une prise de conscience antifasciste dans l’esprit de l’héroïne d’En Angleterre occupée. Puis après avoir été initié par ce beau personnage de médecin humaniste, le processus de renversement idéologique de Pauline s’achèvera lors d’un terrifiant événement, constituant sans doute l’épisode le plus marquant d’En Angleterre occupée...


Assignée à de nouvelles fonctions par l’IAO, Pauline quitte bientôt Londres. L’infirmière est dépêchée dans une splendide demeure édouardienne de la campagne anglaise où a été installée une clinique. L’endroit contraste, par son cadre aussi luxueux que paisible, avec la Londres semi-ruinée et violente dans laquelle Pauline vivait jusque-là. Les occupants du manoir n’ont en outre rien des fascistes roides et brutaux au milieu desquels l’héroïne évoluait depuis son entrée dans l’IAO. C’est un vieillard vêtu de tweed qui vient l’accueillir dans la charmante gare rurale desservant l’endroit. Et les murs à colombage du manoir, eux-mêmes ceints d’un jardin (idéalement) à l’anglaise, abritent une souriante communauté d’infirmières placée sous la houlette bienveillante d’un médecin à la mine affable... C’est pourtant en ces lieux, en apparence, épargnés par le virus fasciste que celui-ci engendre, en réalité, ses effets les plus monstrueux. Pauline découvrira en effet que la clinique n’est pas destinée à soigner mais à tuer. Puisque l’on y assassine des Slaves - hommes, femmes et enfants - en leur injectant un produit mortel sous couvert de les vacciner contre la tuberculose. Ce mode opératoire criminel, se dissimulant sous les atours trompeurs d’une démarche hygiénique, rappelle bien évidemment celui des chambres à gaz... Génocide dans un jardin anglais : tel pourrait être le titre de ce chapitre d’En Angleterre occupée durant lequel s’inscrivent à l’écran d’évidentes citations iconographiques de la Shoah. On notera ainsi le pyjama rayé et concentrationnaire d’une des victimes des injections homicides. Quant à l’enfilade de tombes - celles des Slaves assassinés - dissimulée dans une partie boisée de la propriété, elle fait écho aux charniers sylvestres résultant des fusillades massives perpétrées par les Einsatzgruppen.


Horrifiée par cette découverte de l’essence profondément criminelle du fascisme, Pauline se soulève alors contre l’IAO. Un acte de résistance qui vaudra à la femme de basculer du côté des victimes de l’ordre nouveau sévissant en Angleterre, ainsi que le montre un bref gros plan sur le poignet de l’héroïne menotté à celui d’un SS. Précisons cependant que le passage de Pauline par la "clinique" génocidaire n’aura que précipité un retournement politique enclenché, on l’a dit, par les propos du Docteur Fletcher. Car, avant même que le regard de l’infirmière ne se porte sur les tombes terreuses des Slaves massacrés, l’esprit de celle-ci était déjà largement "dé-fascisée". Ce que suggère, remarquablement, le traitement formel réservé par Kevin Brownlow et Andrew Mollo à l’épisode sis dans le manoir édouardien. À l’esthétique propagandiste nazie prévalant durant les séquences londoniennes se substitue alors un langage filmique et fictif profondément britannique. C’est, par exemple, du côté du fantastique gothique anglais que la réalisation va puiser pour faire progressivement sourdre l’angoisse des murs mêmes de l’étrange hôpital. L’univers visuel déployé par En Angleterre occupée n’est alors pas sans évoquer celui des Innocents (1961), l’adaptation fameuse par le britannique Jack Clayton du Tour d’écrou de Henry James. Telles autres images, comme l’accueil un peu rugueux de Pauline par le vieux factotum de la clinique ou bien encore celles des déambulations de la femme dans le jardin, renvoient quant à elles à l’imagerie filmique générée par les romans de Jane Austen ou de Charlotte Brontë. Et ce sont ainsi autant de motifs cinématographiques "typically british" qui conquièrent alors un écran jusque-là dominé par l’iconographie fasciste.


À cette libération du champ cinématographique de l’emprise formelle nazie répondra donc bientôt celle, personnelle et politique, de Pauline. Puis ce sera au tour du pays tout entier de commencer à mettre à bas le totalitarisme instauré par l’occupant allemand et ses complices britanniques. Si les images liminales du film montraient ceux-ci triomphants, les ultimes plans scellent de manière crue leur effondrement. Car certainement fort âpre, cette plongée En Angleterre occupée n’en demeure pas moins porteuse d’espoir.


(1) Respectivement nés en 1938 et 1940, Kevin Brownlow et Andrew Mollo collaboreront à l’occasion d’un second long-métrage : Winstanley (1976), un film historique se déroulant dans l’Angleterre du XVIIe siècle. Précisons qu’Andrew Mollo fut d’abord un collectionneur aussi passionné qu’érudit d’uniformes de la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui valut d’être appelé par Kevin Brownlow à le seconder sur En Angleterre occupée. Par la suite, Andrew Mollo devint notamment consultant militaire lors de tournages de films tels que Le Pianiste (2002) de Roman Polanski ou bien encore La Chute (2004) d’Oliver Hirschbiegel, pour ne citer que ses prestations les plus récentes. Quant à Kevin Brownlow, si sa filmographie ne compte que deux films de fiction, on doit en revanche à ce passionné de l’Histoire du 7ème Art un nombre conséquent de documentaires sur l’âge d’or de Hollywood, parmi lesquels The Tramp and the Dictator (2002), présenté parmi les suppléments du DVD MK2 du Dictateur (1940) de Charles Chaplin. Est-il, en outre, besoin de rappeler que DVDCLASSIK a publié dans ses colonnes un long et passionnant entretien de Christine Leteux avec Kevin Brownlow ? Et que l’on retrouve encore sur DVDCLASSIK une conséquente chronique de Stéphane Beauchet consacrée à La parade est passée..., le volumineux et désormais classique ouvrage qu’a consacré Kevin Brownlow à l’Histoire du cinéma muet ?
(2) 
Kevin Brownlow, En Angleterre occupée. Journal d’un tournage, La Tour Verte, Grandvilliers, 2014, p. 18. Cette traduction française par Christine Leteux de How it happened there (1968) permet enfin au cinéphile francophone d’accéder au passionnant récit que Kevin Brownlow a lui-même fait de la genèse, de la réalisation ainsi que de la postérité de son film. Regorgeant d’informations, mais retraçant aussi les intentions formelles et idéologiques du cinéaste, qui plus est écrit d’une plume plus qu’alerte, En Angleterre occupée. Journal d’un tournage est l’évident complément du DVD édité par Doriane Films. C’est à cet indispensable ouvrage que nous empruntons l’essentiel des informations citées dans notre article.
(3) 
Ces deux titres de Tony Richardson, ainsi que nombre d’autres fleurons du Free Cinema anglais, sont disponibles dans la plus que recommandable collection Typiquement British de Doriane Films. Collection dans laquelle est, par ailleurs, édité En Angleterre occupée ainsi que Winstanley, le second film du duo Kevin Brownlow / Andrew Mollo.
(4) 
En attendant que paraisse aux éditions des Moutons électriques Uchronies ! Les alternatives historiques possibles, une étude réalisée par Arthur Morgan et Ugo Bellagamba, deux spécialistes émérites de la question uchronique, on peut déjà lire avec grand profit L’uchronie d’Éric B.Henriet paru en 2009 aux éditions Klincksieck et préfacé par ce grand amateur des Histoires parallèles qu’est Emmanuel Carrère.
(5) 
À cette veine dystopique, l’on pourrait aussi rattacher Orange mécanique (1971) de Stanley Kubrick ou bien encore La Jetée de Chris Marker, établissant ainsi autant de connections supplémentaires entre En Angleterre occupée et ses deux prestigieux parrains...

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