Menu

Critique de film

L'histoire

Orville Spooner et Barney Milsap habitent à Climax, Nevada. L’un donne des leçons de piano, l’autre est garagiste. Tous deux composent des chansons. Un jour Dino, un chanteur de charme sur le retour, s’arrête à Climax. Barney sabote sa voiture de façon à lui faire passer la nuit chez Orville, où il pourra écouter leurs compositions. Mais Orville est extrêmement jaloux concernant sa femme Zelda, et Dino est malheureusement pour lui un grand séducteur. Barney a alors l’idée de faire jouer le rôle de Zelda à Polly, une prostituée locale...

Analyse et critique

Si Billy Wilder est au départ un réalisateur touchant à plusieurs registres, capable notamment d’emballer de sublimes chefs-d’œuvre du film noir tels qu’Assurance sur la mort et Boulevard du crépuscule, il est aujourd’hui plus connu pour avoir été l'un réalisateur de comédies désormais mythiques, réalisées à la fin des années 1950 et durant les années 1960. L’hilarant Certains l’aiment chaud et le travestissement de ses personnages principaux, le très sensible La Garçonnière et ses accents parfois dramatiques à propos de l’impitoyable univers des grands trusts new-yorkais, le trop méconnu et pourtant exceptionnellement jubilatoire Un, deux, trois présentant un James Cagney déchainé qui tente d’introduire le Coca-Cola en Allemagne de l’Est… De grandes et élégantes réussites scandaleusement drôles, portées par des dialogues mémorables et des acteurs au sommet de leur forme. Chez Wilder, le faux semblant est souvent mis à mal, les personnages subissent de dangereuses pertes de repères, l’amour et la critique sociale s’y côtoient souvent pour le meilleur… la plupart du temps au sein d’une pléiade de symboles et de sous-entendus sexuels. Scénariste extrêmement talentueux, très fort sur l’emploi du verbe et le contournement de la censure, Wilder nous régale par ailleurs bien souvent de ces dialogues à double sens dont il a le secret. Au début des années 1960, auréolé du succès commercial de Certains l’aiment chaud et de La Garçonnière, mais légèrement bousculé par l’échec d’Un, deux, trois (mal compris par le public, sorti dans les salles au mauvais moment si l’on se réfère au drame du mur de Berlin érigé pendant son tournage), Billy Wilder réalise une farce grotesque sur le couple, la commercialisation de l’art et le cynisme d’une petite ville de province pourtant à l’écart des grandes villes décadentes, Embrasse-moi idiot ! Une parenthèse assez violente, pour ne pas dire totalement virulente, à l’égard des mœurs américaines, avant de revenir deux ans plus tard au milieu du business, du mensonge et de la cupidité jusqu’au-boutiste dans l’essentiel (à bien des égards) La Grande combine.

On sait Wilder souvent énervé, mettant régulièrement en joue la société américaine avec un regard particulièrement retord et cynique, mais la plupart du temps avec élégance, sophistication, et intelligence, navigant constamment entre le bon goût et la vulgarité, sans jamais tomber dans le piège des extrêmes. C’est bien cet équilibre unique en son genre qui a fait la popularité et l’impressionnante longévité de ses meilleurs films, et notamment de ses comédies. Or, Embrasse-moi idiot ! repousse ces limites et laisse entrevoir un Wilder quelque peu différent, encore bien plus cruel en ce qu’il ne délimite pas ses personnages par des atours humanistes de dernière minute qui les séparent habituellement de l’infinie méchanceté des institutions qui les dominent. Ici, Wilder reste un véritable franc-tireur à l’acuité désespérante, mais avec cette vulgarité sadique et ce plaisir maniaque de démolir la morale bien-pensante à tous les niveaux, sans lui laisser ne serait-ce que l’ombre du bénéfice du doute. Les personnages principaux démarrent dans l’excès, et terminent le récit par l’échec de leur humanité. Il n’est pas ici question de bons sentiments, mais de critique pure, d’humour noir grinçant, souvent impitoyable, parfois insupportable.

Un mari jaloux jusqu’à la folie furieuse garde un célèbre crooner en pleine gloire chez lui à manger. Il s’agit donc de cacher sa femme et de la remplacer par une prostituée afin de jeter cette dernière dans les mains du chanteur et d’obtenir de lui un contrat pour ses chansons. Le mari est faible, la femme très belle, la situation caustique. Dès le départ, les principaux personnages sont enferrés dans des certitudes qui les dominent : impossible de réussir à percer dans le show-business sans sacrifier une femme aux appétits sexuels légendaire du crooner, impossible de faire confiance à sa propre femme, impossible d’envisager la situation autrement qu’en utilisant le mensonge, la calomnie, l’injure. De fait, en les faisant nier dès le départ la simplicité d’une vie franche et où les dialogues directs sont rois, Wilder pousse en réalité ses personnages à commettre des erreurs inévitables et à s’avilir constamment. Ainsi le mari est-il victime de sa propre personnalité débordée par ses doutes, sa maniaquerie et son manque de confiance en lui. Il ne subsiste pas un seul personnage masculin qui ne soit pas ici un imbécile, un ingrat, un méchant, un égoïste, un être mesquin, bref, un médiocre. En ce sens, la comédie prête plus à rire jaune qu’à rire franchement. Le malaise domine en de nombreuses occasions, surtout quand les personnages féminins prennent de l’importance. La femme mariée est douce, aimante, compréhensive, mais déçue et énervée. La prostituée est désabusée, perdue, mais se laisse plus d’une fois attendrir et en vient à confondre la réalité de ce qui lui est demandé (coucher avec le chanteur) avec la fiction qu’elle anime (la femme au foyer). Entre l’espérance sous-jacente de la seconde et la vitalité acérée libératrice de la première, le récit ne laisse aucun répit ni au spectateur, ni aux personnages masculins. Wilder va jusqu’à inverser les rapports, commettant l’irréparable une fois parvenu au zénith perfide de son film : il fait dès lors de la femme au foyer une prostituée, et de la prostituée une femme au foyer. Les deux faces d’une même pièce, ou comment la femme semble-t-il parfaite s’incarne doublement et se confond dans le regard d’une société américaine phallocrate, pleine de préjugés, et entretenant une morale hypocrite depuis longtemps privée de sens.

Entre un mari douteux dont le comportement schizophrène et constamment paranoïaque (fort bien souligné par un thème musical relativement comique) l’amène à diriger son existence dans un royal mépris des valeurs qui font habituellement la force du couple amoureux (confiance, chaleur humaine, attention réciproque et liberté), et un chanteur hédoniste, bon vivant, mais crétin et animal, il est bien difficile d’imaginer cette histoire terminer sur une note sensible. Il n’est pas un seul dialogue qui cède à la réflexion morale, il n’est pas une seule situation qui permette d’apprécier un personnage pour ses valeurs, il n’est pas un seul élément du récit qui laisse planer le doute quant à la valeur des êtres qui se croisent en ces lieux. Billy Wilder préfère ici le triomphe de la pulsion, le mépris de l’ambiguïté et laisse ses personnages très entiers, incapables de prendre du recul sur leur propre condition. Il ne reste en fin de compte que les deux personnages féminins pour comprendre réellement l’ensemble de cette histoire, pour la juger à l’aune de sa véritable teneur : le prix de la réussite doit bien compter quelques sacrifices charnels et plusieurs coups de canifs dans le contrat ; c’est bien peu de choses pour offrir à son mari le meilleur des cadeaux (l’argent, la gloire… une part de rêve américain), et dans le même temps le punir pour sa personnalité étriquée. Jamais dans le cinéma de Wilder la comédie n’aura pris un tel tour sadique et immoral, sans concession et insensé. Ses comédies ont toujours contenu en elles des thèmes valeureux, cachés sous les décombres encore fumant d’un cynisme sociétaire passablement méchant, et surtout des personnages capables de défier leur condition, de refuser en bloc leur appartenance à la stupidité humaine. Jack Lemmon dans la dernière scène de La Garçonnière, ou bien James Cagney se rapprochant de sa famille dans les dernières secondes d’Un, deux, trois, n’auraient jamais toléré un tel état de fait. Il y avait chez eux cette humanité niée qui, à un moment ou à un autre, devait bien reprendre ses droits. Les films en question sous-entendaient ces questionnements et les développaient parcimonieusement durant leur progression dramatique. On pourra sans nul doute y voir le sursaut d’une personnalité honnête perdue dans un monde sans pitié (le cas du personnage principal pour ces deux films), ainsi que la marque très personnelle d’un cinéaste indépendant croyant finalement beaucoup en l’être humain et en sa capacité à se défier soi-même vis-à-vis de la pression exercée par la société et ses obligations.

Car Embrasse-moi idiot ! n’est moral que par la satire excessivement féroce qu’il propose et dont il se moque à l’évidence avec beaucoup de plaisir. Le film passe son temps à enfoncer les personnages masculins dans le creux de leurs défauts et n’essaye jamais de laisser transparaitre autre chose que ceux-ci. Le mari ne transcende son statut que par son aura d’artiste. Il ne devient un autre, cet homme plus intègre et débarrassé des oripeaux de sa basse existence, que lorsqu’il joue du piano et se laisse aller à son art. De petit et borné, il devient dès lors gentil et légèrement crétin (à mille lieux des tractations envisagées au départ pour prendre le chanteur dans ses filets), titillant pourtant la fibre sentimentale de sa compagne d’une soirée, d’une nuit, c’est à dire le personnage de la prostituée. Le discours de Billy Wilder est certes très complexe, et son scénario recèle de richesses indiscutables, mais l’ensemble est bien maussade, et le plaisir de rire et de s’en amuser peut parfois tourner court. Il dépendra du spectateur de rentrer dans le discours totalement corrosif du film et de l’accepter avec joie, ou bien de s’y laisser prendre avec retenue et de ressentir un profond dégoût pour ce à quoi il assiste. Dans un sens comme dans l’autre, le film demeure brillant sur bien des aspects, en dépit de sa propension à foncer dans la vulgarité jouissive la plus décomplexée. En effet, Wilder s’amuse énormément à disposer les symboles phalliques autour de ses personnages (cactus en berne, chandelles allumées…), ou bien à faire jouer ceux-ci avec (bouteille de vin italien dont le col est démesuré, boules de laine à tricoter…). Un véritable concours de plans plus explicites les uns que les autres, où percent les désirs sexuels bruts et animaux de l’un ou de l’autre. Entre les fesses remuantes d’une Kim Novak au décolleté plongeant et les hormones alcoolisées d’un Dean Martin complètement désinhibé, Wilder montre le désir sexuel incontrôlable avec beaucoup d’humour et paradoxalement grâce à une démonstration malaisante, sordide, presque orgiaque, voire dégoulinant de la chose.

Reste alors la distribution, exemplaire dans son ensemble. Kim Novak est d’une beauté et d’un érotisme à couper le souffle. Sa prestation est par ailleurs fort sensible et la plupart du temps au diapason du rythme infernal instauré par Wilder. La jolie Felicia Farr n’est pas en reste et incarne une femme mariée, soumise puis maîtresse, avec beaucoup de talent, voire d’audace. Cliff Osmond est bien évidemment horrible, et donc parfait, dans son rôle de pompiste prêt à tout pour réussir à vendre ses chansons avec son ami. Quant à Ray Walston, il s’acquitte de son rôle de mari à la perfection, il faut bien le dire, grâce à deux éléments en particulier : son jeu nerveux, très intense, et son physique particulier, appuyant les faiblesses et la médiocrité de son personnage. Jack Lemmon n’aurait peut-être pas pu interpréter ce personnage de cette façon-là, tout simplement parce qu’il porte la bonté, ou tout au moins le regard vers l’autre, sur son visage. Il fallait quelqu’un qui reflète ce sentiment caustique mesquin sur son visage, et le choix de Wilder est tout simplement évident (même si Peter Sellers avait originalement été prévu pour le rôle). Enfin, Dean Martin, dont c’est un euphémisme de dire qu’il est extraordinaire, s’approprie le rôle avec délice. Toutefois, il est sans aucun doute totalement injuste de dire de lui qu’il ne fait que jouer son propre rôle à l’écran, idée largement répandue aujourd’hui, c'est-à-dire celui d’un coureur, d’un charmeur invétéré, et d’un chanteur peu soucieux de son art. Si l’on est loin de ses performances les plus sensibles (Rio Bravo, Comme un torrent…), et que l’on se rapproche davantage de son image humoristique habituelle et pleine de charme (Qui était donc cette dame ?, Madame croque-maris, Les Sept voleurs de Chicago…), il ne faudrait pas minorer l’importance de son jeu. Dean Martin était en réalité un homme calme, posé, souvent dépressif, très professionnel (il buvait du jus de pomme pendant son fameux Dean Martin Show, et non du whisky comme on a souvent pu le dire), et qui vivait la scène comme le lieu où il pouvait recréer une personnalité publique, pleine d’humour et légère, profitant de la vie, sans souci et à la voix de velours. Son approche de Dino, le chanteur dans le film, est un mélange de lui-même (sur scène, au début du film, quand il chante et plaisante abondamment) et une recréation baroque et démesurée de son personnage public, ou en tout cas de l’image que le public s’en faisait à l’époque (un prédateur sexuel à qui il fallait absolument son "en-cas"). Il force le trait bien plus que nécessaire et fait de son personnage un horrible chanteur sur le retour, drôle, méprisable, sans épaisseur, et follement sûr de lui. Il reste peut-être le plus à l’aise et le plus naturel, notamment grâce à cet insatiable recul qu’il développe sur lui-même, captant chaque séquence où il apparait avec le plus complet détachement. Tout l’art de Dean Martin est ici, de donner l’impression qu’il s’en fiche alors qu’il donne constamment le meilleur de lui-même.

On peut totalement adhérer à Embrasse-moi idiot !, tout comme on peut se contenter d’en apprécier l’intelligence et la folie mêlées, et ainsi passer un moment intéressant, quoique déstabilisant, et reposant sur une force comique indiscutable. Billy Wilder n’a certainement pas réalisé sa meilleure comédie avec cette satire, mais sûrement sa plus méchante en ce que ses personnages et son discours ne rejoignent jamais l’étonnante et belle galerie de personnages qui anime ses grands classiques du genre. Un film discutable, mais indispensable tout de même, ne serait-ce que pour sa fin aussi immorale que finalement assez candide.