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Le
film est adapté librement de la vie de la chanteuse Lale
Andersen, interprète de la chanson Lili Marleen (qui eut un grand
succès pendant la Seconde Guerre Mondiale, aussi bien auprès
des soldats allemands que des soldats alliés sur le front). En
1938, Willie (Schygulla), une jeune chanteuse allemande sans succès,
est amoureuse de Robert (Giannini), musicien suisse qui aide son père
(Ferrer), chef d'une organisation de résistants fabriquant de faux
passeports pour les juifs persécutés. Le père de
Robert désapprouve cet amour. La guerre sépare Willie et
Robert : Willie fait une fulgurante carrière lorsque la radio allemande
diffuse un bide musical qu'elle avait enregistré avant-guerre,
Lili Marleen; Robert continue ses missions mais est capturé. Willie
continue d'aimer Robert et choisit d'aider la Résistance, tout
en assumant son rôle d'icône du Reich… |
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Superproduction tournée en anglais, "biopic"
de la chanteuse de cabaret Lale Andersen, sujet imposé à
son réalisateur, Lili Marleen est un film atypique
de Rainer Werner Fassbinder. Mal aimé par son auteur d'ailleurs,
peut-être parce que Fassbinder la midinette s'est rendu compte après
coup qu'il livrait son mélodrame le plus ironique, le plus vicieux.
Celui dont toute la filmographie accuse l'Allemagne d'après-guerre
de pacte faustien – la croissance contre l'oubli du nazisme –
aurait été pris la main dans le sac. L'auteur radical se
compromettait, d'après la critique d'époque : avec Luggi
Waldleitner (producteur très commercial à l'origine du projet),
avec Hanna Schygulla – avec qui il déclarait ne plus vouloir
travailler - et avec le succès, Lili Marleen pouvant
être pris pour une exploitation cynique du succès du Mariage
de Maria Braun (1).
"Mais tout me parait étranger, aurais-je donc beaucoup changé?" (2) Cependant, le sujet ne pouvait qu'intéresser Fassbinder : le nazisme est tour à tour une persistance rétinienne, un cadavre sous le tapis, une ombre sur le cœur dans son œuvre. On le voit jeune avant-guerre (Despair), agonisant (Le Mariage de Maria Braun), mort-vivant (Le secret de Veronika Voss). Avec Lili Marleen, Fassbinder précisait sa généalogie allemande en s'attaquant au nazisme à son apogée, en pleine gloire lumineuse blafarde. Mais alors, que montrer et comment le montrer pour un réalisateur ayant là l'occasion de faire son Von Sternberg? Un auteur persuadé que le cinéma, "c'est le mensonge vingt-cinq fois par seconde". On va y revenir. Un reproche fait à la sortie de Lili Marleen (1980) était qu'il était à la traîne d'un contingent de films jouant sur une nostalgie jugée dangereuse de la guerre, la réappropriation par la troisième génération de sa mémoire : Les damnés, Le conformiste, Cabaret ou Portier de nuit (entre autres), autant de miroirs plus ou moins polis du passé comme du présent. Près d'une décennie auparavant, le nazisme devenait toile de fond pour opéra familial dégénéré (Les damnés), revendication pailletée d'une sexualité alternative (Cabaret) et conte de faits sadomaso (Portier de Nuit). Cette vague "nazis dans le rétro" a une portée ambiguë. Problème : l'ambiguïté ne devrait pas être de mise face aux horreurs de la guerre et de la Shoah. On devrait savoir qui sont les bons et les méchants. On devrait avoir une position claire. La question de la représentation de cette période oscille entre deux pôles : soit on ne montre rien pour préserver la dignité des victimes (la position d'un Primo Levi), soit il faut montrer. Comme un rappel nécessaire, en vertu d'un devoir de mémoire, devoir qui se heurte au mur de la fiction. Comment et que représenter sans se laisser aller à une fascination morbide (la quincaillerie nazie, le noir, le cuir), rendre compte d'une spirale collective alors que le cinéma se concentre nécessairement sur des individualités?
Car ce qui unit les films de la vague "nazie rétro" cités plus haut est qu'aucun d'eux n'est allemand. Ainsi, dans le cadre de la production italienne, le critique Thomas Elsaesser conclut que les œuvres fantasmées, ritualisées de Visconti, Cavani ou Pasolini (Salo, sur le fascisme italien) sont les symptômes d'une crise du réalisme. Cauchemar, échappée. Happée par la fiction, cette obsession du fascisme doit se lire autant comme une crainte de sa résurgence (les "années de plomb" italiennes, la violence d'état dans l'Allemagne post-1968) que le signe d'une nostalgie nécessairement faussée de la période. C'est la thèse de Jean Baudrillard, qui estime que le "nazi rétro" idéalise une époque où tout était vraiment question de vie et de mort : la révolution soixante-huitarde ayant fait long feu, les années 70 se raccrochent à la mémoire, au bruit et à la fureur. En écrivant en 1971 sur Le temps d'aimer et le temps de mourir de Douglas Sirk, Fassbinder souscrivait un peu à l'époque à cette nostalgie – avant de se raviser : "Un film de guerre, il faudrait qu'il se présente autrement. C'est la situation qui compte. La guerre comme situation et terrain favorable à un sentiment. Les mêmes types, s'ils se rencontraient en 1971, ça donnerait un sourire et un comment ça va, voyez-moi ça, et point final. En 1945, cela peut tourner au grand amour. Et c'est juste. L'amour, il n'a ici aucun problème. Les problèmes se présentent à l'extérieur." ("Mirage de la vie : sur les films de Douglas Sirk", dans Les films libèrent la tête, 1989) La production de films "nazis rétros" parlerait donc pour la psyché d'un pays. Si Lili Marleen est à la bourre, c'est parce que les fictions allemandes sur le nazisme n'apparaissent que vers la fin des années 70. Représentation jusqu'alors problématique en Allemagne fédérale, alors que le sujet du 3ème Reich comme débat de société y resurgit vers 1975 : exigence de la nouvelle génération de confronter leurs parents à leurs responsabilités (la position de Fassbinder, violemment exposée dans son sketch pour le film L'Allemagne en automne) contre droit d'inventaire revendiqué de certain(s) allemand(e)s ayant vécu l'hitlérisme à trier les réels bons souvenirs de jeunesse de l'ivraie nazie. Le monumental (7 heures) Hitler, un film d'Allemagne de Hans-Jürgen Syberberg sera seulement mis en chantier en 1977. Cette parole libérée permettra des films traitant le sujet en amont (Le Tambour de Schlondorff) comme en aval (Les sœurs de Margarethe Von Trotta – où les héroïnes assistent à une projection de Nuit et brouillard). Fassbinder réalise ainsi Lili Marleen alors que la vague "rétro" reflue. D'autres films seront bien sûr réalisés sur la Seconde Guerre Mondiale et la Shoah (et d'autres débats sur leur représentation resurgiront) mais RWF boucle pratiquement un cycle. A la surface, Lili Marleen évoque un remake plus argenté de Maria Braun (11 millions de marks de budget, soit dix fois celui de Maria Braun). En dessous, le défi de Fassbinder - en montrant des rassemblements nazis et plus généralement, la société nazie d'un spectacle - est celui de la mise en abyme. Car le malaise de la représentation du nazisme tient à ce que le régime d'Hitler fût obsédé par sa propre mise en scène. Spectaculaire, "cinégénique", théâtrale sans distanciation. Draperies, projecteurs, décors, foules, érotisation. Comme au cinéma. Comme toujours, comme alors quand un David Bowie poudré et blanchi pouvait décréter en 1977 qu'Hitler était la première Rock star de l'histoire. D'autant que la nostalgie sécrétée par la chanson Lili Marleen pourrait être aussi celle des quelques nostalgiques (d'alors) du Reich, ou plutôt de sa "douceur de vivre".
Mais l'intransigeance de Fassbinder, son absence d'angélisme souvent paradoxal – lui qui considère qu'un auteur doit aimer un peu ses personnages - sont là : dans une perspective révisant héroïsme et lyrisme, et déjouant le sentimentalisme d'un Holocauste par exemple. Si Willie est encore victime d'une manipulation masculine comme Maria Braun, elle est cependant beaucoup plus opaque que sa petite soeur, trouble blonde ("sur-blonde" même) double peut-être moins sympathique car se laissant porter par l'Histoire et ses émotions. Lorsque Robert lui demande de quel côté elle est, Willie a cette réponse bancale : "[Je suis] De ton côté. Aussi longtemps que je vivrai, je serai toujours de ton côté. Mais quand on veut survivre, on ne peut pas toujours choisir de vivre comme on veut".
La distance que pose Fassbinder avec ses personnages fait qu'il ne les excuse pas. Le grand amour qui pourrait nous rendre Willie attachante est constamment saboté de l'intérieur par RWF : Robert, si soumis à sa famille, en vaut-il la peine? La position d'équilibriste précaire de Willie est encore rendue plus bancale par certaines ellipses du récit (4). On ne saisit d'elle qu'une surface séduisante sur laquelle tout glisse, un masque sans rien dessous sans même le côté pathétique d'une Veronika Voss, film qui pourrait être une suite de Lili Marleen. Vient un moment où l'on se fout même un peu – heureusement sur la fin, que Fassbinder précipite – du sort de Willie. Le final abrupt laisse un goût amer pour tous, personnages et spectateurs compris – et même pour son auteur. A un point que certains critiques ont pu considérer Lili Marleen comme un film ni profasciste, ni anti-fasciste. Où l'on n'aurait pas la consolation illusoire de voir des héros faits d'un bloc. C'est là que l'Histoire entre en scène. Il y a dans Lili Marleen un programme de démantèlement de la nostalgie "rétro" : il s'étend aux "héros", aux Résistants habillés comme des gangsters, à la famille juive de Robert, dépeinte comme des affairistes antipathiques rejetant Willie – en même temps, ce rejet est une convention mélodramatique. Même Robert semble être un résistant plus contraint que sincère. La chanson Lili Marleen est une jolie ritournelle, une vieille lanterne dans la nuit de milliers de soldats allemands sur le front, mais que Fassbinder détourne ensuite pour en faire un véritable instrument de torture, ainsi qu'une anticipation du bourrage médiatique de crâne contemporain par l'entertainment. Symptomatiquement, lorsque Willie pousse la charmante chansonnette, Fassbinder lui oppose toujours un contrepoint : une bagarre, une mauvaise nouvelle, le son d'un canon ou la suspension momentanée du conflit. Cet air n'est jamais satisfaisant : c'est un tube dissolvant Willie en la Lili Marleen de la chanson comme Frankenstein et sa créature devenant un dans l'imagination populaire, un symbole de l'amour contrarié entre Robert et elle, un opium populaire administré par le Reich, une chanson défaitiste comme vitrine d'un régime belliqueux et écoutée, utilisée par l'ennemi. Retournement, dessèchement du mélo et ironie lorsque Fassbinder contourne habilement la rencontre de Willie avec Hitler dans une vague de lumière blanche, jetée comme une ellipse : Willie est arrivée au faite de sa gloire, mais vous ne verrez personne singer un petit tyran moustachu. Parce que montrer Hitler n'intéresse pas vraiment Fassbinder : son absence-présence (il n'est qu'un portrait, une voix dans le film, comme Goebbels) n'en est que plus inquiétante.
Lili Marleen rafla donc sa mise à sa sortie. Sous une forme apparemment commerciale, Fassbinder livre en contrebande un "biopic" piquant, un mélo piégé – au risque d'énerver - où il est à peu près impossible de s'identifier à un personnage. Parce qu'on ne le désire pas. Le Sehnsucht – en allemand, la nostalgie, l'amour de ce qui n'est pas là – pour les années de guerre est impossible. Fassbinder le sabote et le retravaillera de manière encore plus mortifère dans Le Secret de Veronika Voss. En travaillant l'ambiguïté, en troussant un film tordu mais dans le bon sens, Fassbinder en arrivait paradoxalement à une position claire : offrir un film qui ne soit pas un objet gentil. Avec un jeu de reflets du nazisme - pour reprendre le titre du livre de l'historien Saul Friedlander analysant le "rétro nazi" – où le spectateur se verrait, se verrait en train d'être séduit par la mise en scène totalitaire. Dans l'espoir de casser le miroir. |
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Une édition minimaliste vendue avec le journal Le Monde (ensuite disponible à la boutique du journal), dont le seul bonus "papier" est la critique d'époque de Colette Godard du Monde, reproduite dans le supplément télévision. Des questions de droit font que Lili Marleen n'est pas tombée dans la hotte de Carlotta mais d'Opening. Image : Copie pimpante et sans défaut, qui n'a pas à rougir face au travail de Carlotta et de la fondation Fassbinder sur les autres dvds. Les lumières brillent froidement, les plans sous éclairage de tapin nucléaire éclatent : les efforts de sabotage de toute nostalgie mélo par Fassbinder sont bien respectés. Son : Pistes mono française et
allemande sous-titrée (le film fut tourné en anglais,
puis post-synchronisé en allemand) claires et restituant bien
dialogues et la musique quasi-parodique de Peer Raben. La version française
d'époque est de très bonne qualité, et est à
notre connaissance – sauf omission - le seul doublage français
d'un film de Fassbinder : il est amusant d'entendre des pointures du
doublage comme Jean-Claude Michel (Connery, Eastwood) ou Jacques Thébault
(Robert Conrad, Bill Cosby) entre autres s'attaquer avec professionnalisme
à l'Allemand underground. |
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| Aucun. |
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