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Il aura fallu les éloges d’un
Godard ou d’un Fassbinder pour faire taire les esprits trop littéraires
qui ne voyaient en Douglas Sirk que l’équivalent cinématographique
des romans à l’eau de rose. Le nom de Sirk a, en effet, longtemps
été associé à ce qui est, avec le film d’horreur,
le genre "impur" par excellence : le Mélo ! Parenthèse
: Il est d’ailleurs amusant de constater que le seul cinéaste
à être allé aussi loin dans le baroque coloré
et criard est Dario Argento (Suspiria). Sans doute parce
que seule la trivialité du film d’horreur et du mélo
- genres opposés mais néanmoins très proches dans
leurs conceptions outrées - permet de tels excès.
Mais revenons à Douglas Sirk… Aujourd’hui
l’époque des railleries est belle et bien révolue
et le cinéaste est cité comme influence par tous les réalisateurs
en vogue, de Pedro Almodovar à Quentin Tarantino en passant par
François Ozon… Comme aimait à le rappeler Douglas
Sirk, la distance entre le roman de gare et le grand Art est mince. All
That Heaven Allows en est le plus bel exemple. L’intrigue
est simple comme une chanson de Claude François : il est pauvre,
elle est riche, il est jeune, elle est plus âgée, et malgré
tout, ils s’aiment… Pourtant, loin de crouler sous la guimauve
qu’impose un tel sujet, le spectateur se voit terrassé par
cette histoire qui possède la force des grandes tragédies.
Certains,
sans doute trop cyniques pour se laisser emporter dans ces maelström
d’émotions, ont voulu voir dans les films de Douglas Sirk
une forme d’ironie, allant même jusqu’à les qualifier
de comédies ! Or ce qui frappe à la vision de All
That Heaven Allows, c’est justement cette absence de condescendance
vis-à-vis du genre abordé. Sirk ne subvertit pas le mélo,
il le pousse dans ses derniers retranchements afin de le sublimer. Tout
est ici exacerbé : l’amour que partagent les deux personnages
est aussi simple que fulgurant, et la mesquinerie de ceux qui tentent
d’empêcher cet amour semble relever d’un complot universel
et machiavélique…
C’est que le cinéma de Sirk s’embarrasse
peu de psychologie, et les sentiments qui habitent et les uns et les autres
sont immuables, figés tel une maladie incurable. Il faut alors
se battre, briser les barrières sociales et morales afin de vivre
pleinement, au plus près de son âme. Et ce retour aux sources,
ce chemin vers le cœur ne peut s’accomplir que dans la révélation
de la beauté du monde. Et de la nature… Cette philosophie
héritée de l’écrivain américain Henry
David Thoreau (Sirk le cite directement en faisant de Walden, le livre
de chevet du jeune jardinier interprété par Rock Hudson)
donne à All That Heaven Allows des allures de fable.
Ce
sens de l'emphase trouve bien entendu son écho dans cette lumière
qui révèle tout, qui brûle les yeux, et décharne
le mélodrame jusqu’à le laisser nu, dans ce plus simple
et rutilant apparat. La superbe photo de Russell Metty, indissociable
des plus grands films de Sirk, éclabousse l’écran
de ses couleurs primaires et semble retrouver la pureté originelle
du monde. Jamais la neige n’a semblé aussi immaculée
au cinéma que dans All That Heaven Allows, ni
les feuilles d’automne aussi dorées…
Cette lumière est d’autant plus belle qu’elle
paraît émaner tout entière de son personnage principal…
Ce qui frappe, en effet, à la vision de All That Heaven
Allows, c'est la fondamentale vérité du rôle
tenue par Jane Wyman. Contrairement aux films hollywoodiens de l'époque,
la femme n'est ici ni un l'incarnation d'un modèle fantasmatique
(ce rôle revient à Rock Hudson, représentation parfaite
du beau mâle américain des fifties...) ni un substitut d'homme
(comme souvent chez Hawks par exemple) mais comme une femme à part
entière. Avec ses doutes, ses désirs, ses angoisses. La
mise en scène de Sirk adopte entièrement ce point de vue
"féministe", et c'est cette brûlante passion, ce
feu intérieur qui semble déborder sur l’image, irradiant
chaque geste, chaque objet, chaque visage...
C'est
à une véritable scénographie de l'intérieur
que nous convie ici Douglas Sirk. Et si les décors tiennent une
grande importance dans All That Heaven Allows, le cinéaste
n’en est pas pour autant un cinéaste décoratif (reproche
que l’on pourrait faire parfois à Minnelli). La grande idée
du film est la suivante : comme suggère le jeune jardinier à
Cary l'obstacle à leur amour ne vient peut être pas tant
du monde extérieur que de Kary elle-même ! Si tous ses reflets
dans les miroirs (signatures visuelles récurrentes dans le cinéma
de Sirk) renvoient à Kary une image forgée par les conventions
sociales, il lui faudra alors briser cette image afin de s'en libérer.
Et c'est seulement à ce moment que le miracle final - car vous
le verrez, il s'agit bien là d'un miracle - pourra enfin avoir
lieu...
Finalement, et comme beaucoup on put le croire, Sirk
n'est pas ce cynique cultivé qui aborderait un matériau
jugé impur avec la distance amusée de l'esthète.
Il instrumentalise simplement les codes du mélodrame pour créer
un langage cinématographique unique, prêt à rendre
au plus près la vérité du cœur.
All That Heaven allows, c'est exactement Tout ce
que le Cinéma Permet...
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Disque
1 :
- Bande-annonce – 2 mn 30 : elle
est présentée en très bon état.
Disque 2 :
- Eclats du mélodrame : filiations
- 15 mn : Pierre Berthomieu interroge Jean-Louis Bourget,
historien du cinéma et enseignant à Normale
Sup, sur l’héritage de Douglas Sirk. Il disserte
sur divers cinéastes s’étant inspirés
parfois jusqu’au pastiche de son travail, de Rainer
Werner Fassbinder à Todd Haynes, en passant par
François Ozon et Catherine Breillat. Il s’interroge
également sur le mélodrame en tant que genre
populaire, qui semble avoir disparu avec Sirk pour se
diluer dans la production, les rares cinéastes
revendiquant encore le terme travaillant dans des niches
auteuristes.
- La Tendresse selon Sirk – 15
mn 10 : Interrogé en 2005, Todd Haynes, réalisateur
entre autres de Velvet Goldmine et Loin
du Paradis – relecture de Tout
ce que le ciel permet -, parle de ses modèles,
mais s’attarde surtout sur Fassbinder, dont il détaille
l’importance du travail pour le cinéma allemand
– et mondial – dans les années 70.
Un supplément intéressant mais peu centré
sur Sirk.
-
Les Films libèrent la tête –
10 mn : un comédien lit en voix off un texte de
Rainer Werner Fassbinder en forme de déclaration
d’amour au cinéma de Douglas Sirk, dont il
relève la subtilité de la mise en scène
et la subversion du faux happy ending.
- Quand la Peur dévore l’âme
– 25 mn 11 : François Ozon nous propose un
montage où des séquences ‘équivalentes’
– et parfois retouchées - de Tout
ce que le ciel permet et Tous les autres
s’appellent Ali s’enchaînent
pour former une seule histoire. Tout en montrant les différences
de progression narrative des deux films, Ozon s’amuse
à effectuer des rapprochements, et les bandes sons
et images se chevauchant font que le Sirk devient une
réminiscence pour les personnages de Fassbinder,
et parfois vice-versa, voir le plan où Ali se déshabillant
est présenté comme une rêverie de
Rock Hudson. Ça dépasse rarement l’exercice
de style, mais le résultat est agréable.
Une fois le supplément terminé, le spectateur
peut le revoir commenté par François Ozon.
- Contract Kid – 23 mn 03 : William
Reynolds revient sur sa carrière, depuis l’époque
où il était salarié par la Universal.
Il nous parle entre autres de William Wyler et Douglas
Sirk, qui semblaient le trouver idéal pour les
rôles de fils, ainsi que de ses partenaires Jane
Wyman et Rock Hudson. Une époque pour laquelle
il semble éprouver beaucoup de nostalgie.
Cette édition est disponible à l'unité
ou dans un coffret regroupant également Le
Temps de vivre et le temps de mourir, Mirage
de la vie et Le Secret Magnifique.
Test du Zone 2 : Franck Suzanne
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