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Critique de film
Le film

Wall Street

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L'histoire

Bud Fox est courtier dans une banque d’affaires de Wall Street. Il est ambitieux, un jeune loup aux dents longue qui ne rêve que d’avoir comme client Godon Gekko, l’un des hommes les plus puissants du monde de la finance. Pour séduire Gekko, Fox lui livre des secrets fournis par son père. Dès lors, Gekko le prend sous son aile et l’affranchit aux secrets de la finance de haute volée. Pour Fox, une nouvelle vie commence faite de luxe, d’argent, de filles faciles et d’appartements de grand standing. Mais aussi de corruption, de détournements, de mensonges et de trahisons. Et dans ce monde en guerre, Bud Fox pourrait perdre bien plus que son âme...

Analyse et critique

En passant de manière si surprenante, en l’espace d’un an (1986-1987), de Platoon à Wall Street, de la jungle boueuse au quartier d’affaires survolté, Oliver Stone prouve de manière définitive qu’il est un auteur complet : quel que soit le lieu, quelle que soit l’époque, il impose son univers patriarcal tourmenté, ses personnages extrémistes qui se brûlent les ailes, sa vision violente des rapports humains. A la limite, face à la si grande cohérence thématique du diptyque Platoon/Wall Street, et des films suivants, face à ces récits grandioses d’autodestruction, de descente aux enfers et de transfiguration par le feu, Stone montre qu’il était déjà, d’une certaine manière, le metteur en scène de Midnight Express, de Conan le Barbare, de Scarface et de L’Année du dragon !



Comme Platoon, et comme tous les films du cinéaste, Wall Street est un film d’hommes, un récit initiatique où le fils doit apprendre, douloureusement, à marcher sur les traces du père. Histoire universelle et immémoriale, celle du passage à l’âge adulte, avec cette question primordiale : que faisons-nous du monde légué par nos anciens ? L’acceptons-nous ou le rejetons-nous ?... Double autobiographique d’Oliver Stone, le héros de Platoon, Chris Taylor (Charlie Sheen), plongeait volontairement, presque servilement, dans une guerre créée par les pères, au nom de l’anticommunisme : la guerre du Vietnam. Ces pères vénérés avaient fait la Seconde Guerre mondiale, il s’agissait pour les fils de se mesurer à eux et de prouver leur valeur. Rite primitif, stupide et cruel qui fut pour Stone un traumatisme, en même temps qu’un réveil de conscience, et qui décida de sa carrière d’artiste. Le héros de Wall Street, Bud Fox, toujours incarné par Charlie Sheen par souci de cohérence et pour que le message pacifique de Stone soit clair, plonge tout aussi volontairement dans un autre type de guerre carnassière : celle des marchés financiers de New York, où les traders agressifs s’arrachent les parts d’entreprises montantes (ou coulantes) pour ensuite les revendre à bon prix, décidant ainsi du sort de millions d’employés à travers le monde. Certains traders comme Gordon Gekko (Michael Douglas) deviennent milliardaires à ce jeu spéculatif, jeu qui n’est, ni plus ni moins, que celui des parieurs dans les combats de coqs, et c’est bien cette idée de butin et cette idée de combat féroce qui attirent le jeune guerrier.



En 1987, les critiques ont tout de suite noté le grand point commun entre Platoon et Wall Street : le tiraillement du fils entre deux pères tout aussi compétents et séduisants, l’un étant humaniste, l’autre cruel : Willem Dafoe/Tom Berenger d’un côté, Martin Sheen/Michael Douglas de l’autre. Cette dualité peut sembler schématique mais elle fonctionne au contraire admirablement grâce au jeu puissant des quatre acteurs susnommés (concernant Wall Street, Douglas a été à juste titre oscarisé, mais Martin Sheen aurait pu l’être aussi), grâce à la fluidité de la progression dramatique (le jeune observe intelligemment le jeu des anciens et avance résolument de case en case), grâce aussi à la véracité, à la crudité des dialogues (c’est le point fort de Stone depuis toujours, celui-ci étant un véritable orfèvre en matière de punchlines vulgaires et/ou politiques - rappelons-nous les incroyables sentences de Tony Montana/Al Pacino ou de Stanley White/Mickey Rourke !). La dualité Martin Sheen/Michael Douglas est d’autant plus réaliste qu’elle est tout simplement celle de la politique : à un moment donné, toute personne ne doit-elle pas choisir entre une vision de gauche (le partage collectif) et une vision de droite (la réussite individuelle), ce que représentent respectivement ici Sheen et Douglas ?



Dans Wall Street, cette dualité « schématique » est encore plus tempérée par la sympathie que dégage Gekko (et dont ne bénéficiait pas Tom Berenger dans Platoon) : c’est certes un requin de la finance mais il est clairement montré comme un père aimant, un homme dynamique et bon chef d’équipe, un entrepreneur qui n’a pas oublié ses origines modestes et qui prend en quelque sorte sa revanche sur les WASP hypocrites, symbolisés ici par le milliardaire britannique Larry Wildman (Terence Stamp). Par ailleurs, le film ne se contente pas de cette rivalité entre Sheen et Douglas mais présente d’autres figures paternelles troublantes : Lynch (James Karen), le patron conformiste et opportuniste de Bud ; Dan (Franklin Cover), vieux trader au bout du rouleau, dépassé par la nouvelle génération et par l’informatique, bientôt licencié pour « manque de rendement » ; et surtout Lou Mannheim (Hal Holbrook), trader Républicain old school, vieux sage sentencieux critiquant ouvertement la voracité des jeunes loups, reflet du propre père de Stone. Si bien que, dans l’optique balzacienne de l’auteur, Bud Fox/Rastignac apparaît véritablement comme un héros en perdition, oscillant entre plusieurs destins possibles, entre plusieurs visions (ou miroirs) de son avenir.



Cette oscillation entre plusieurs surfaces miroitantes est la clé formelle du film : collant constamment aux mouvements incessants de Bud, la fluide caméra de Stone (travellings et filages se faufilant entre les obstacles) traduit non seulement l’agressivité, le stress des traders dans ces étouffants open spaces, mais elle donne aussi et surtout l’impression d’un va-et-vient stérile, celui de poissons dans leur aquarium, plus précisément de poissons-combattants ou rumble fishes (d’où le choix de Stewart Copeland à la musique ?). Ces « prisonniers » butent contre les parois de verre des bureaux et des buildings. Et contre eux-mêmes. Oppression incessante. Dès le départ en effet, Bud étouffe dans les transports en commun, il étouffe dans l’ascenseur qui le mène au bureau, il étouffe dans son agence surpeuplée, il étouffe dans son petit appartement new-yorkais, il étouffe dans l’atelier mécanique où travaille son père... Son but est donc d’avoir un gigantesque bureau avec baie vitrée, comme le requin Gekko, ou un gigantesque loft avec vue sur Manhattan, avec l’envoûtante sirène qui va avec (Daryl Hannah). Ironie du sort : une fois qu’il a atteint ses objectifs, il étouffe à nouveau, mais cette fois moralement, ayant obtenu ces avantages par malhonnêteté, en jetant en pâture la compagnie aérienne où travaille son père. Lorsque Bud découvre pour la première fois le bureau grandiose de Gekko et admire la vue sur les buildings dorés de Manhattan, il oublie que cette couleur dorée est celle du crépuscule, que cette couleur annonce la nuit.


Et c’est dans la nuit, sur le balcon de son loft luxueux, face au vide et au noir de l’abîme, que Bud semble se « réveiller » ; il s’interroge alors lucidement, amèrement, soudain conscient de l’absurdité et de la fausseté de sa nouvelle existence, voire du système entier : « Mais qui je suis ?... » De fait, l’artificielle inflation des années Reagan, que dénonce le cinéaste, va provoquer un nouvel effondrement boursier en octobre 1987, quelques semaines avant la sortie du film. Ce krach de Wall Street ne sera ni le premier, ni le dernier...

L’ambivalence et la complexité du cinéma d'Oliver Stone viennent de ce qu’il ne peut s’empêcher d’aimer ces guerriers pathétiques, ayant été l’un des leurs autrefois. En réalité, comme tout grand dramaturge, Stone aime généreusement tous ses personnages, qu’ils soient lucides ou aveugles. Il les comprend et il les pardonne. Ce sont ses miroirs, ce sont ses frères.

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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 22 septembre 2020