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Critique de film
Le film

Sept secondes en enfer

(Hour of the Gun)

Partenariat

L'histoire

Ce 26 octobre 1881 à Tombstone a lieu le fameux règlement de comptes à OK Corral qui oppose les frères Earp - aidé par Doc Holiday (Jason Robards) - et le clan des Clanton. Ike Clanton (Robert Ryan) demande à ce que Wyatt Earp (James Garner) soit arrêté et jugé pour avoir outrepassé ses droits lors de cet affrontement qui a couté la vie à trois de ses hommes. Wyatt est acquitté mais le danger reste grand pour lui et sa famille puisque Clanton a "acheté" la plupart des notables et hommes de loi de la ville. D’ailleurs, Morgan Earp tombe peu après dans un piège où il trouve la mort. Wyatt ne va désormais avoir de cesse que de le venger et de traquer tous les hommes ayant été sous la coupe de Clanton, quitte à détourner certaines lois pour parvenir à ses fins. Les cadavres vont s’accumuler sur le parcours de ce héros ici démythifié...

Analyse et critique

Même s’il fut longtemps mésestimé en France, John Sturges fut l’un des réalisateurs de westerns les plus passionnants des années 1950 avec notamment les chefs-d’œuvre que sont Fort Bravo (Escape from Fort Bravo), Règlement de comptes à O.K. Corral (Gunfight at the O.K. Corral) ou Le Dernier train de Gun Hill (Last Train from Gun Hill), sans oublier le superbe Un Homme est passé (Bad Day at Black Rock), sorte de western moderne progressiste unique en son genre. Après Les Sept mercenaires (Magnificent Seven) qui devint un classique instantané - notamment auprès du grand public -, la plupart de ses westerns suivants furent au contraire vilipendés avec violence. Le retour de bâton suite à un trop grand succès mal digéré par la critique ? Et pourtant, dans le domaine du western humoristique, et même si l’on peut effectivement très bien s’en passer, 3 Sergeants n’était clairement pas le navet annoncé - ne méritant en tout cas pas un tel lynchage - alors que la pochade à gros budget qui a suivi, Sur la piste de la grande caravane (The Hallelujah Trail), certes très moyenne, était cependant loin d’être honteuse.

Hour of the Gun est certainement le meilleur film de John Sturges depuis le début des années 60. Sans préambule ni mise en place, il débute dans le feu de l’action là où se concluait Gunfight at the O.K. Corral réalisé juste 10 ans auparavant, soit par le fameux duel au sein des rues de Tombstone entre les Earp et les Clanton. Les auteurs estimant que ce fait historique était connu de la majorité des amateurs de westerns, ils décident pour cette séquence d’ouverture de ne pas le présenter, pas plus que ses protagonistes. Alors que le générique se déroule sur un superbe thème de Jerry Goldsmith, on assiste à l’arrivée très tendue de chacun des participants sur les lieux du règlement de comptes. Le gunfight proprement dit ne dépassera pas la dizaine de secondes - comme parait-il dans la réalité - quand celui du film précédent durait une bonne dizaine... de minutes ! Sept secondes en enfer se présente donc à nous comme une sorte de suite/relecture du superbe et lyriquement emphatique Règlement de comptes à O.K. Corral sauf que le ton en est totalement différent, beaucoup plus vériste, totalement "dé-glamourisé" et pour tout dire un peu trop désincarné - à mon goût en tout cas. On peut lui préférer également d’autres visions un peu plus idéalisées de ce personnage emblématique du Far West qu'était Wyatt Earp telles La Poursuite infernale (My Darling Clementine) de John Ford ou Un Jeu risqué (Wichita) de Jacques Tourneur.

Le rythme est lent, l’action est totalement dédramatisée et le résultat se révèle être un western sec et dépressif au scénario certes austère et anguleux mais néanmoins très intéressant sur la fameuse "Law and Order" ainsi que sur la justice - à travers notamment plusieurs scènes de procès -, le film narrant avant tout une vengeance dissimulée sous couvert de la loi et au cours de laquelle son plus digne représentant, Wyatt Earp, la bafoue allègrement. Le plus célèbre des marshalls de l’histoire du Far West s’avère donc ici grandement démythifié, menant tel un justicier, poussé par d’irrépressibles pulsions, son expédition punitive, une vendetta préméditée et sans concessions. Même s’il est protégé par son badge et l’adoubement de ses supérieurs, sa conscience ne le laisse pas toujours en paix, tout à fait lucide quant à la dégénérescence de ses actes. A quelques reprises il fera même peur à Doc Holiday - qui n’est pourtant pas, loin de là, un enfant de chœur - avec son regard vide et ses paroles d’une sécheresse et d’une inhumanité effrayantes qu’il lui arrive de sortir avant ou après les exécutions sommaires de ses ennemis. Car le film dépeint également l’amitié qui lie les deux hommes vieillissants, plus trop à leur place en cette fin de XIXème siècle en pleine mutation, leurs relations parfois assez touchantes étant le seul aspect qui empêche le film de tomber dans une trop grande aridité et une trop grande raideur.

Le film comporte son lot de fulgurances sèches comme le "meurtre" de Warshaw par Wyatt Earp ou le duel final au Mexique entre Earp et Clanton, superbement réalisé, monté et cadré. La photographie de Lucien Ballard, expressément non flamboyante, ainsi que le très beau score de Jerry Goldsmith accentuent le caractère quelquefois nostalgique de ce western réaliste dans lequel les personnages sombres et stoïques n'expriment pas ou peu leurs sentiments et où l'on note une absence totale et surprenante de présence féminine. James Garner est impeccable, tout en "underplaying", apportant à son célèbre personnage la détermination et l’ambigüité voulues. L'émotion point par à-coups s'agissant de l'amitié que l'on sent bien réelle entre Wyatt Earp et un Doc Holiday désabusé, lui aussi interprété avec talent par Jason Robards. Robert Ryan, est quant à lui, tout à fait convaincant dans la peau de l’ennemi juré des deux hommes ; dommage que son personnage ne soit pas plus développé. A signaler la présence d’un tout jeune Jon Voight en tueur très inquiétant au regard bleu acier, et une sorte de private joke du réalisateur à son western le plus célèbre lorsque Doc Holiday part recruter des 'mercenaires' pour le posse qui doit être mis en place.

Sans avoir eu la tentation de lorgner vers le western italien qui sévissait à l’époque - la violence est bien plus sèche que sanguinolente -, John Sturges enrobe son film dans une sorte de classicisme crépusculaire comme on pouvait le trouver dans le sublime Coups de feu dans la Sierra (Ride the High Country) de Sam Peckinpah. Une ambiance crépusculaire mais un crépuscule grandement voilé de nuages qui fait que l’on suit cet âpre western aux personnages de "morts-vivants" avec un certain détachement et que cette intéressante et dense réussite est cependant loin d’atteindre le niveau de ses westerns des années cinquante. Quoi qu’il en soit, Gunfight at the O.K. Corral et Hour of the Gun forment un passionnant dytique, antinomique tant sur le fond que sur la forme, et que pour cette raison il serait dommage de ne pas regarder l’un sans l’autre, le romantique puis le désenchanté, le flamboyant puis le rigoureux. Quel que soit l'avis de chacun, il est bon de savoir que John Sturges était très fier de son western qu'il considérait comme l'un de ses meilleurs.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 23 décembre 2017