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Critique de film
Le film

Les Trois Sergents

(3 Sergeants)

Partenariat

L'histoire

Medicine Bend, petite ville à flan des montagnes rouges du Dakota ; une brusque et violente attaque indienne décime les habitants. Avant de passer l’arme à gauche, le télégraphiste a le temps de commencer à prévenir le Fort McClelland du massacre en cours. Le commandant de cet avant-poste décide d’envoyer sur place une escouade commandée par les sergents Mike Merry (Frank Sinatra), Chip Deal (Dean Martin) et Larry Barrett (Peter Lawford), trois amis inséparables qui ne lésinent ni sur la bouteille ni sur les coups de poing. C’est d’ailleurs au milieu d’un saloon ravagé par leurs frasques que le Sergent Boswell (Joey Bishop), chargé de les ramener, retrouve leurs traces. Une bagarre générale a mis l’établissement sens dessus-dessous à cause d’un ancien esclave noir, Jonah Williams (Sammy Davis Jr.), mis à mal par certains clients du bar. Les trois sergents ayant décidé de prendre sa défense, il s'en est suivi cette mêlée homérique. Jonah, joueur de trompette à ses heures, rêvant de s’engager dans la cavalerie, les suit jusqu’au fort malgré l’interdiction qui lui en a été faite. Il continue même de leur coller aux basques alors qu’ils se rendent pour leur mission à Medicine Bend où ils trouvent une ville fantôme. Peu après, ils sont attaqués à leur tour par les Indiens faméliques de Mountain Hawk (Henry Silva)...

Analyse et critique

3 Sergeants, après Ocean’s Eleven (L’Inconnu de Las Vegas) de Lewis Milestone, sera le seul des films du Rat Pack à réunir l’ensemble de ses cinq membres masculins les plus liés, à savoir Frank Sinatra, Dean Martin, Peter Lawford, Sammy Davis Jr. et Joey Bishop. Peter Lawford sera évincé du groupe peu après, suite à une affaire privée l’opposant au leader Frank Sinatra. Parmi les films ultérieurs avec toujours deux ou trois membres réunis, on pourra encore s’arrêter sur Quatre du Texas (4 for Texas) de Robert Aldrich ou Les Sept voleurs de Chicago (Robin and the 7 Hoods) de Gordon Douglas. Détail amusant : tous les titres contiennent des chiffres ; serait-ce un genre d’hommage aux jeux de dés tant appréciés des comédiens constituant ce groupe de joyeux lurons ? Le western de John Sturges verra d’ailleurs se dérouler une partie de poker assez cocasse puisqu’elle aura pour mises non de l’argent mais les outils de travail du maréchal-ferrant qui se trouve être l’adversaire de Dean Martin à cette occasion. Si trois des films cités ci-dessus purent être vus et revus assez facilement, le western humoristique de John Sturges, qui pourtant obtint un relatif succès au box office, resta dans les placards durant plus de quarante ans pour une raison qui demeure assez obscure. Si une grande partie de l’unanimité négative à son encontre remonte donc surtout à l’époque de sa sortie, les avis positifs sur ce film peuvent néanmoins aujourd'hui encore se compter sur les doigts d’une main, le public américain ayant pu redécouvrir le film depuis 2008 et sa sortie en DVD. Et pourtant 3 Sergeants n’est clairement pas le navet annoncé et ne méritait pas un tel lynchage. Non seulement le spectacle est plaisant mais, en espérant ne pas faire grincer trop de dents, il n’est même pas interdit de le préférer aux grosses machines réalisées par le cinéaste à la même époque, les précurseurs sans âme des blockbusters d’aujourd’hui que sont Les Sept mercenaires (The Magnificent Seven) ou La Grande évasion (The Great Escape).

Peut-être 3 Sergeants n’a plu ni à ceux qui s’attendaient à une comédie ni aux autres qui auraient préféré voir un traditionnel western de cavalerie du style de celui réalisé par Sturges lui-même en 1953, l’inégalé Fort Bravo (Escape from Fort Bravo). Car effectivement, 3 Sergeants, lointain remake westernien du Gunga Din de George Stevens, hésite constamment et ne s'avère être ni l’un ni l’autre ou plutôt un mix entre les deux, le film pouvant tout à fait être vu au premier comme au second degré. Le poème épique de Rudyard Kipling a été pour l’occasion transposé de l’Inde coloniale au Far-West des années 1870. Alors que se déroule le générique de début, on assiste au réveil d'une petite ville tranquille, les citoyens s’attelant à la tâche, accomplissant leurs gestes quotidiens avec quiétude. Un plan nous fait subrepticement découvrir sur les hauteurs des Indiens guettant l’activité de la bourgade puis faire un signe à un groupe de cavaliers situés de l’autre côté de la montagne. Ceux-ci s’élancent en une chevauché rapide et la caméra les suit traversant le canyon jusqu'à leur arrivée en ville. S’ensuit un massacre qui se termine dès la fin du générique sur une remarquable ellipse, un plan de coupe sur le télégraphiste qui sait sa dernière heure arrivée puis sur son "collègue" du fort qui constate que le message qu’il était en train de recevoir se termine brutalement. Une introduction remarquable qui met immédiatement en place les principaux éléments de la mise en scène très réussie de John Sturges : superbe appréhension de l’espace, magnifique utilisation du scope, placement millimétré des personnages dans le cadre, travellings et panoramiques très amples, le tout sur une musique très inspirée du méconnu Brian May, trompettiste et musicien de jazz qui collabora beaucoup avec Frank Sinatra et qui écrira encore pour lui l’excellent score du non moins jubilatoire Tony Rome est dangereux (Tony Rome) de Gordon Douglas. Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, sa composition pour 3 Sergeants ne démérite pas en comparaison des superbes scores d’Elmer Bernstein, compositeur habituellement attitré de John Sturges, et se révèle même enthousiasmante de bout en bout, aussi bien pour les scènes légères que pour les scènes d’action ou de suspense.

Tous ces éléments réunis aboutissent donc à une scène introductive d’une prodigieuse efficacité. S’ensuit une séquence au cours de laquelle on découvre nos trois sergents ainsi que l’ex-esclave noir joueur de trompette et danseur de claquettes interprété par Sammy Davis Jr. Une scène qui comporte une bagarre homérique à la fois très efficace et très amusante, qui n’a pas à rougir à côté de celles célèbres des Ecumeurs (The Spoilers) de Ray Enright ou encore du Grand Sam (North to Alaska) de Henry Hathaway, tous deux avec John Wayne. John Sturges bénéficie ici aussi du concours de cascadeurs chevronnés, d’un monteur plutôt doué et filme le tout avec tout le métier qu’on lui connait, après nous avoir offert durant les années 50 une multitude de grands films parmi lesquels, outre l’étonnant Fort Bravo, les superbes Un Homme est passé (Bad Day at Black Rock), Règlements de comptes à OK Corral (Gunfight at the OK Corral) ou encore le mésestimé Le Dernier train de Gun Hill (Last train from Gun Hill). John Sturges avait l’habitude de dire que 3 Sergeants était la pire chose qu’il avait misé en scène. Une affirmation selon moi très exagérée ; il suffit pour s'en rendre compte de simplement le comparer avec l’autre film qu’il signa avec Frank Sinatra en 1959, La Proie des vautours (Never so Few), un mélo de guerre aussi insupportablement ennuyeux que pesant. Son western humoristique avec le Rat Pack a au moins le mérite de ne pas se prendre trop au sérieux et de demeurer agréable ou amusant quasiment tout du long. Après la rixe épique que nous évoquions juste avant, Sturges nous prouve son génie à gérer un suspense avec l’arrivée de la troupe dans la ville fantôme de Medicine Bend. La très longue séquence de combat contre les Indiens qui s’ensuit est spectaculaire, Dean Martin, comme déjà dans Rio Bravo, se mettant à utiliser des feux d’artifices puis des bâtons de dynamite. Toujours cette même science du montage, de la topographie, du cadrage et du placement des personnages. Une belle leçon de mise en scène que cette séquence qui, d'un abord très tendu, ne manque pas non plus d’humour.

Après ces trois premiers quarts d’heure, les auteurs (dont l’excellent scénariste W.R. Burnett) passent à une partie se déroulant au sein du fort, bien plus légère, la principale occupation de Frank Sinatra et Dean Martin étant d’essayer d’empêcher leur pote Peter Lawford de quitter l’uniforme pour convoler en justes noces avec sa fiancée. Beaucoup de séquences savoureuses et assez drôles durant ce segment médian comme la '"entative d’empoisonnement" de Joey Bishop (très amusant en souffre-douleur ahuri des trois sergents), l'irruption de Sinatra et Martin durant les répétitions de la cérémonie de mariage, la partie de poker entre Dean Martin et le maréchal-ferrant avec pour mises les outils de ce dernier... Tout ceci ne vole évidemment pas bien haut mais les comédiens semblent s’amuser comme des petits fous et Burnett nous octroie quelques punchlines et situations plutôt cocasses. On ne s’ennuie pas. Puis arrive la troisième et dernière partie, celle un peu plus lourdingue de la recherche du camp indien au sommet de la montagne avec force calamiteuses toiles peintes (celle du pont suspendu) et kitsch d’assez mauvais goût (toutes les séquences au sein de la grotte en carton-pâte). Néanmoins le final redevient assez spectaculaire (la bataille soldats / Indiens) et Sturges de nous prouver une fois encore qu'il n'avait pas perdu la main à ce niveau. Excepté les décors en toiles peintes pas très glorieux de la dernière demi-heure, l'ensemble du film se déroule au sein de grandioses paysages naturels filmés dans le Bryce National Park en Utah que photographie superbement Winton C. Hoch ; le dépaysement est définitivement de la partie et finit de rendre ce western frivole, improbable patchwork d'action et d'humour, très fortement divertissant à défaut d'autre chose.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 18 avril 2015