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Critique de film
Le film

Roulette chinoise

(Chinesisches Roulette)

Partenariat

L'histoire

Angela, une adolescente handicapée, invite ses parents (Allerson et Carstensen) – qu'elle déteste - dans la maison de campagne familiale pour le week-end. Chacun, manipulé par leur fille, vient avec son amant (Lommel et Karina), ignorant la présence de l'autre. Cette combinaison particulière permet à Angela de monter une partie de "roulette chinoise" aux conséquences plus ou moins inattendues.

Analyse et critique

"J'ai pris ma décision, je rejoue au flipper et je laisse la machine gagner, pas d'importance – le vainqueur, en dernier lieu, c'est moi." - Rainer Werner Fassbinder, Celui qui a un amour dans le ventre (texte écrit pour le programme de la création de la pièce de théâtre de RWF, Du sang sur le coup du chat, 1971)

Tourné la même année que Le Rôti de Satan, le film semble se passer dans le même univers : on y entend un "fasciste" balancé à un chauffard, un artiste écartelé entre ciel et terre accusé de plagiat et la reprise du thème musical du Rôti pendant un échange sur la poésie. Une poignée d'acteurs demeure – Lommel, Mira, Spengler et Carstensen, que Fassbinder glamourise dès le début comme pour s'excuser de l'avoir enlaidi dans le Rôti. Les rejoignent Anna Karina et Macha Méril en gouvernante muette pour cette co-production avec la France (Les films du Losange), et que les spécialistes de Fassbinder tiennent pour un film conçu consciemment pour le public international. A la même époque, l'intérêt de la critique hors des frontières allemandes pour RWF augmente, avec des rétrospectives à Paris et New York ainsi que la parution d'une première étude sur son œuvre à Londres.

C'est déconsidérer un peu Roulette Chinoise que d'écrire que Fassbinder l'a un peu pensé comme un plat préparé spécialement pour la critique. Mais pour la première fois, on sent un peu le calcul, la copie rendue du bon élève après s'être fait taper sur les doigts pour Le Rôti de Satan. Les symboles sont là, fléchés : il y a un ange exterminateur dans le film du nom d'Angela. En face, un Gabriel déclame un poème sur l'Homme-Dieu. L'image d'une tête de cerf en décomposition après un plan panoramique sur une campagne assoupie nous signale qu'il y a quelque chose de pourri sous ces personnages, au cas où on ne l'avait pas remarqué – et confirme que Fassbinder n'aime pas être dehors, à voir sa caméra tournant autour de Karina et son amant pendant leur promenade en forêt, comme autant de barbelés invisibles.

Voir Roulette Chinoise après Le Rôti de Satan peut donner l'impression d'une redite – ce qui est un peu paradoxal pour une œuvre fassbindérienne basée sur l'intertextualité, la variation sur un même anathème. Le film est une version allégée du Rôti, un portrait de famille dysfonctionnel (avec amant et maîtresse intégrés dans un couple) dans un genre plus glacial chic que le glacial économique de Prenez garde à la Sainte Putain. Le manipulateur solitaire et suicidaire est cette fois un enfant – figure nouvelle chez RWF -, touché par la grâce et jouant avec ses poupées. Mais cela n'en reste pas moins intéressant. Si Kranz jouait bien avec son entourage dans Le Rôti, Fassbinder enfonce le clou en faisant du jeu le motif principal du film : cartes, marelle, échec et bien sûr comme plat de résistance la fameuse Roulette Chinoise du titre. Jouer révèle les personnages, les retournant, les combinant, les confrontant comme des cartes.

Au spectateur de juger s'il veut y prendre part, Fassbinder s'amusant à le dérouter en semant des cailloux de petit poucet quant au passé mystérieux de ses personnages. Quand l'un d'eux est comparé à un dirigeant de camp de concentration, cela pourrait être pris au mot. Le spectateur projette ce qu'il veut et peut chez ces marionnettes, d'autant qu'à mesure que le film progresse, les barrières sociales entre elles deviennent poreuses. La roulette chinoise finit par donner une même valeur aux rois, reines et valets. RWF rajoute à la perplexité ambiante au travers de la gouvernante jouée par Méril, au centre de certaines scènes les plus bizarres du film, dont celle – grandiose - où on la voit danser tant bien que mal avec les béquilles d'Angela sur fond de Kraftwerk.

Les acteurs sont théâtraux, impeccables dans leur manière de mimer l'amour, les gestes d'amour. La réalisation est plus que maîtrisée comme l'illustre le morceau de bravoure des vingt dernières minutes. Fassbinder y exploite toutes les possibilités du salon où se déroule la partie de roulette : vitrines, miroirs, déplacements des personnages et mouvements de caméra capturent, dédoublent – dans une scène antérieure, Angela citait le "Je est un autre" de Rimbaud - et exposent leur duplicité sous le regard microscope misanthrope de RWF. Si la topographie imprécise du film – le "château" pourrait être allemand, français ou tchèque - pourrait le situer à peu près n'importe où, la leçon de RWF a encore quelque chose à voir avec son pays : le conformisme et la cruauté chez les bourgeois, le refoulement du nazisme sont un air un peu connu. Mais la haine intergénérationnelle réciproque qu'on y trouve annonce celle de La Troisième Génération. Le titre du téléfilm de Fassbinder Je veux seulement qu'on m'aime s'applique au personnage mal-aimé d'Angela, trop sadomasochiste cependant pour espérer quoi que ce soit. Difficile de ne pas imaginer Fassbinder – enfant délaissé selon les témoignages - s'identifiant à cette gamine trop douée. Ou pas. Car, pour reprendre une réplique du film : "celui qui écoute aux portes entend parfois des vérités fausses". En faisant son malin au final (la fin en queue de poisson), Fassbinder gagne à un jeu dont il maîtrise les règles.

Las, le spectateur peut se croire à Las Vegas, où l'important, c'est de participer.

DANS LES SALLES

CYCLE FASSBINDER PARTIE 2

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 2 mai 2018

Présentation du cycle

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Leo Soesanto - le 14 décembre 2005