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Critique de film
Le film

Rio Lobo

Partenariat

L'histoire

Durant la Guerre de Sécession, le capitaine Cordona et ses guérilleros volent un chargement d'or destiné à l'Union et placé sous la responsabilité du colonel McNally. Au cours de l'attaque du train, l'officier que McNally considérait comme son fils est tué. Il jure de le venger. Peu après, il permet la capture de Cordona et de son éclaireur Tuscarora. Les deux rebelles refusent de livrer les noms des soldats nordistes qui leur ont indiqué le convoi d'or... Mais une fois la guerre terminée, McNally fait équipe avec les deux hommes afin de retrouver la piste des traîtres.

Analyse et critique

Howard Hawks est sans conteste l’un des plus grands cinéastes de l’histoire du cinéma hollywoodien, et sa réputation (notamment sur ce site) n’est plus à faire. Hawks a réalisé des chefs-d’œuvre dans tous les genres : la comédie (L’Impossible monsieur Bébé, La Dame du vendredi…), le drame (Seuls les anges ont des ailes…), le film noir (Le Port de l’angoisse, Le Grand sommeil…), le film d’aventures (Hatari !…), le péplum (La Terre des Pharaons), et bien sûr le western. On considère aujourd’hui Hawks comme l’un des plus importants réalisateurs de westerns, alors qu'il n'en n'a par ailleurs réalisé que cinq. Il y eu le grandiose La Rivière rouge, la première collaboration Hawks-Wayne, le très original et magnifique La Captive aux clairs, et enfin la fameuse trilogie informelle composée de l’inénarrable Rio Bravo (l’un des plus grands et plus beaux westerns de l’histoire du cinéma), du mémorable El Dorado (dont la réputation n’est également plus à faire) et du très controversé Rio Lobo. Ce dernier, qui est également le chant du cygne de Hawks au cinéma (ce sera son dernier film), supporte la réputation de mauvais western, paresseux et indigne du cinéaste qu’est Howard Hawks. Est-ce vraiment le cas ?

Rio Lobo compte, certes, nombre de défauts. L’intrigue paraît sans envergure, et même arrangée de manière à cacher le peu de consistance de l’ensemble, mais présente tout de même de jolies scènes. Prenons par exemple toute la séquence d’ouverture avec l’attaque du train. Elle est efficacement mise en scène, vraiment impressionnante et rythmée, entrecroisant avec maestria les divers niveaux du plan établi par les Confédérés (graisser la voie, récupérer le train, le stopper avec les cordages, emporter l’or…), et présentant un portrait tout à fait convaincant des sudistes fauchés mais malins, et du rouleau compresseur nordiste, à la fois déterminé et possesseur de gros moyens. Tout le début du film bénéficie d’un joli sens du détail, d’un montage assez rigoureux, d’une action omniprésente et d’une présentation des personnages fort sympathique. Ce qui nous amène à parler de la distribution. Evidemment nous retrouvons John Wayne, alors au sommet de sa gloire, déjà incontestablement mythifié aux yeux du public, et entamant la dernière ligne droite de sa carrière (il ne tournera plus que neuf films après celui-ci, dont sept westerns). Toujours solide, immense, fort et digne, en comptant un ajout d’embonpoint qui se fait sérieusement sentir avec l’arrivée des années 1970, le Duke montre qu’il a toujours le monopole du charisme : inutile de dire qu’il crève l’écran du début à la fin, comme à son habitude, et qu’il remonte le niveau du film, beaucoup plus modeste que ses quatre précédentes collaborations avec Hawks. S’il est plus fréquemment doublé à l’écran que d’ordinaire, c’est surtout parce qu'il vieillit et que les scènes en altitude commencent alors à se faire plus pénible pour lui. Ensuite, il y a Christopher Mitchum, fils de Robert, qui s’en sort convenablement : pour un jeune acteur au large sourire, il tire son épingle du jeu et ajoute un peu de fraîcheur à l’entreprise. Enfin, pour clôturer cette présentation du groupe de tête, il y a Jorge Rivero qui, après quelques films mexicains sans grande envergure, se fait engager par Hawks pour ce film. Rivero s’en sort, lui aussi, plus que correctement, surtout en regard de la direction d’acteurs un peu lâche. Il livre une interprétation sympathique, très masculine, et forme un joli duo avec Wayne. Son rôle sera en revanche malheureusement compromis par une histoire d’amour inintéressante qui tend régulièrement à ridiculiser son personnage. Hawks, n’ayant pu avoir Robert Mitchum (déjà présent dans El Dorado), décide ainsi de décliner le rôle en deux jeunes personnages, ceux tenus par Christopher Mitchum et Jorge Rivero. Si la combinaison ne fonctionne pas avec autant de réussite que dans El Dorado, force est de constater que les deux acteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes, n’ayant pas vraiment à souffrir de la comparaison.


Dès que le film commence vraiment, après la fin de la guerre (c’est-à-dire au bout d’une bonne demi-heure), l’ensemble plonge inexorablement vers le moins bon. En premier lieu, l'oeuvre présente techniquement beaucoup de problèmes. La photographie ne met pour ainsi dire personne en valeur, même pas Jennifer O’Neill qui, avouons-le, a pourtant un très joli minois. Les tons sont neutres, les nuances sont rares, mais parviennent tout de même de temps en temps à offrir de belles images : le bivouac en plein désert durant la nuit passée en extérieur par Wayne, Rivero et O’Neill est plastiquement assez beau. Ce qui n’est assurément pas le cas dans la scène suivante, le lendemain matin, quand tout ce beau monde se réveille, la séquence donnant fortement l’impression d’avoir été tournée en plein début d’après-midi (une « nuit américaine » pas très réussie). La tenue de l’image alterne entre le médiocre et le correct, ce qui peut paraître bien inhabituel pour un film de Hawks, tant l'homme a su par le passé constituer de véritables perles de simplicité et de beauté. La mise en scène paraît également bien légère. Nous ne comptons plus les passages zoomés, parfois de manière hideuse comme si le cadreur avait la tremblote. Hawks, confirmant par là son manque d’intérêt pour le film (et pour palier certains plans manquant de rythme ou ne signifiant tout simplement rien…), a certainement essayé de rattraper l’ensemble en balafrant son film à coups de zooms grossiers. Le résultat est loin d’être satisfaisant et parait, selon les circonstances, digne du travail d’un tâcheron. Hawks tâtonne et cela se sent terriblement. Dans les quelques lourdeurs techniques, citons aussi deux ou trois moments où la post-synchronisation des voix en studio se fait douloureusement sentir : la séquence la plus démonstrative étant celle où les héros se concertent pendant la nuit, sur leur cheval, juste avant que Cordona (Jorge Rivero) ne parte seul prévenir l’armée. On remarquera que les voix synchronisées sur les personnages semblent provenir d’un studio et se détachent des autres bruits d’ambiance. En fin de compte, Rio Lobo donne la forte impression d’avoir été bâclé pendant le tournage, bénéficiant en outre d’une post-production hasardeuse. Et ce qui apparaît avec force, c’est le désintéressement de Hawks pour le film.

Ricky Nelson, pourtant loin d’être un acteur génial, savait bouger et quoi faire de son corps dans Rio Bravo : ce n’est pas le cas de Jorge Rivero qui paraît de temps à autres bien maladroit dans les instants intégralement tenus par les dialogues, et particulièrement dans les scènes où il tient la réplique à Jennifer O’Neill, le pauvre semblant ne pas savoir quoi faire de ses bras ni quelle expression du visage adopter. Mais il se montre très athlétique dans les scènes d’action ou, dans une moindre mesure, dans celles qui font appel à un important déplacement du corps. En clair, Rivero, qui n’a pas à rougir de ses capacités d’acteur, n’a surtout pas dû être très conseillé par Hawks, pas plus que Christopher Mitchum ; toutefois cela se sent moins pour ce dernier, ses scènes étant moins nombreuses. Quant à John Wayne, et bien contrairement à sa très belle composition dans Rio Bravo par exemple, il fait du John Wayne, ni plus ni moins. Il cabotine un peu, fait les gros yeux, joue le papi confortable… Tout cela est très bien, d’autant que Wayne n’est plus un débutant et que son jeu semble donc toujours juste, mais aussi un tantinet décevant quand on voit ce qu’il peut faire d’excellent dans tant d’autres films. Jennifer O’Neill, en ce qui la concerne, s’entendait bien avec Hawks au début du tournage. Puis les choses se sont envenimées entre eux, et Hawks, de rage et par envie de rabaisser son actrice, a considérablement réduit ses apparitions dans le script, et donc dans le film. Le pire étant que cela se trouve être sans aucun doute l’une des grosses faiblesses de Rio Lobo : Jennifer O’Neill occupe l’écran assez souvent au début de l’intrigue post-Guerre de Sécession, pour ne plus faire que deux ou trois figurations anecdotiques à la fin du film. L’unité créée par la troupe d’acteurs au commencement du film s’en trouve bouleversée, et le rôle d'O’Neill apparaît alors comme déroutant, de moins en moins intéressant, pour ne pas dire inutile. Rio Bravo et El Dorado présentaient des personnages typés, présents, restant chacun à leur niveau donné au départ et évoluant au gré des mouvements du récit. Rio Lobo, lui, fait voler en éclat ces règles en raison des mésententes sur le tournage, et cela nuit encore un peu plus à un ensemble déjà fortement affaibli.

Malgré tout, cet ultime western de Hawks se défend et présente un spectacle tout à fait digne d’intérêt. La scène d’ouverture est une vraie réussite, et si le scénario possède un manque flagrant d’originalité, il faut tout de même reconnaître que l’on ne s’ennuie jamais. Des chevauchées, de l’humour, de l’action, du rythme, quelques très jolis moments (la mexicaine balafrée parlant avec haine de Hendricks, la fin où Wayne lui demande de l’aider à marcher…), on retrouve parfois tout ce qui fait la magie et le talent de Hawks au travers de sa merveilleuse filmographie. De plus, la reprise d’éléments existants dans Rio Bravo et El Dorado contribue à faire de Rio Lobo un digne troisième film de cette trilogie informelle. On retrouve une histoire d’amitié virile entre cow-boys, mais également la présence de la femme forte, ici déclinée en deux femmes, à la fois aventurières, belles, félines, sachant ce qu’elles veulent, et conscientes de la responsabilité qu'imputent leurs actes. Répond également présente à l’appel la figure du vieil homme bougon, râleur, amateur d’alcool et attachant en la personne de Jack Elam dans le rôle du père Philips, qui n’a pas grand-chose à envier à Walter Brennan et Arthur Hunnicutt précédemment. Les moments d’humour affluent, et l’on retiendra notamment cette phrase désormais assez connue de Jennifer O’Neill à John Wayne dans le film : « Je me suis couchée près de vous parce que… vous êtes confortable ! » Il faut concéder que si l’histoire d’amour entre les personnages de Rivero et O’Neill est inintéressante de par son absolu manque de finesse, les personnages, chacun dans leur domaine, sont attachants et attrayants. Bien sûr, ne pas parler de la musique de Jerry Goldsmith serait impardonnable. Solidement composée, alternant le minimalisme et les envolées lyriques, entre guitare sèche et grande orchestration, la musique du compositeur est tout simplement magnifique. Le générique, les chevauchées, le raid contre les assiégeants du ranch de Philips… ne seraient pas ce qu’ils sont si la musique n’était pas aussi belle, allant même jusqu’à donner du lyrisme là où il n’y en a pas et du rythme là où les plans ne fonctionnent qu’à moitié. La musique est donc ici un facteur important, contribuant à la réussite relative que constitue ce film.

Parmi les scènes « refaites », attardons-nous en outre sur la scène de l’échange à la fin du film, incroyablement inspirée de Rio Bravo. Quelques petits moments d’originalité (la présence d’une rivière propice au sort de Cordona, la fuite des hommes de Hendricks plutôt que la reddition) et un rythme solidement entretenu font de cette séquence un très bon moment. Mais il lui manque la magie, la simplicité, l’ambiance et le génie de son modèle. Ce final va même jusqu’à reprendre l’utilisation de la dynamite, mais en inversant le processus. Cette fois-ci, ce sont les « méchants » qui en usent, ou tout du moins qui essayent d’en user. Beaucoup plus aéré que Rio Bravo, en ce qui concerne les lieux de tournage, Rio Lobo n’arrive là encore pas à se démarquer de l’un des deux films précédents : El Dorado. Les chevauchées filmées simplement, sans effets, les ballades tranquilles dans le désert… Autant d’éléments qui renvoient au précédent western d'Howard Hawks. En fait, ce troisième opus n’arrivera jamais à se démarquer par quelque aspect que ce soit de ses deux prédécesseurs : il se contente de reprendre tous leurs ingrédients en n’essayant jamais d’apporter une quelconque originalité à la forme, comme le faisait pourtant si brillamment El Dorado. C’est précisément ce que l’on peut déplorer dans Rio Lobo ; de donner dans la répétition pure et simple, construisant ainsi un film se contentant paresseusement de répéter des motifs sans vraiment évoluer. Le film irait donc jusqu’à afficher les défauts de ses qualités : à force de vouloir donner des repères au spectateur pour qu’il se sente en terrain connu, il finit par perdre le sel de ce qui était au départ une éblouissante démonstration de force cinématographique engagée avec les deux premiers films du triptyque Hawksien. Et ce n’est pas quelques fusillades tonitruantes, un très bon casting en roue libre, et beaucoup d’humour qui y changeront quelque chose.

A sa sortie en salle, personne ne s’y trompe : les producteurs eux-même doivent concéder que le film est bien moins bon que prévu. Les critiques (sauf exceptions) ne se gênent pas pour enfoncer ce western, n’aidant en aucune manière la sortie bien compromise d’un film dont tout le monde attendait beaucoup plus. La fréquentation en salle confirme encore plus cette tendance, car si le film marche plutôt bien (4 250 000 dollars au box-office américain), il s’avère être une entreprise financière beaucoup moins rentable que les quatre précédentes collaborations Hawks-Wayne, et de plus, largement surpassé par l’écrasant succès de Little Big Man sorti exactement en même temps, un western concurrent totalisant 15 millions de dollars au box-office américain. Même Howard Hawks, vers la fin de sa vie, a été jusqu’à affirmer à propos de Rio Lobo : « A mon avis, ce film ne valait rien ! » On ne peut que trouver trop dur ce jugement d’un cinéaste au regard acerbe sur ce film qui vaut tout de même un peu plus que ce que les critiques ont pu en dire à l’époque. Rio Lobo finira 20ème au classement des succès cinématographiques de l’année 1970.

Il existe un article intéressant dans le livre Le Western (paru chez Tel, Gallimard, numéro 219), précédant la sortie du dernier film de Hawks : « (…) Si l’on songe à l’âge du réalisateur (l’âge des testaments), si enfin l’on envisage l’actuel sommeil du genre, c’est un film important qui va naître. » Certes, l’avenir va donner tort à cette citation, mais il est bon de relativiser l’échec artistique que ce western constitue pour beaucoup de spectateurs. Loin du chef-d’œuvre attendu, Rio Lobo, avec ses maladresses et ses erreurs, demeure tout de même un très bon divertissement, toujours honnête, et signé par un Howard Hawks au crépuscule de sa carrière.

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La fiche IMDb du film

Par Julien Léonard - le 24 janvier 2006