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Critique de film
Le film

Mourir peut attendre

(No Time to Die)

L'histoire

James Bond (Daniel Craig) n’est plus au service secret de Sa Majesté. Il vit désormais une retraite paisible auprès de Madeleine Swann (Léa Seydoux) et le couple cherche à oublier le passé. Mais le passé refait surface, d’abord à travers le souvenir douloureux de Vesper et du SPECTRE, ensuite à travers les agissements d’un homme mystérieux, Safin (Rami Malek), qui tua jadis la mère de Madeleine et qui veut répandre sur la planète un virus destructeur…

Analyse et critique

Voir Mourir peut attendre en octobre 2021 a été une expérience particulière : le retour de Bond au cinéma a été aussi, pour beaucoup d'entre nous, un retour au cinéma tout court, après des mois de pandémie de Covid-19, morne période où les salles avaient fermé leurs portes, une première dans l'histoire de cette industrie. Ce nouvel opus, achevé en 2019, était prêt à sortir en avril 2020, mais le confinement mondial de mars et ses lourdes conséquences économiques en ont décidé autrement. Eon Productions et Universal, la firme distributrice, ont préféré attendre sagement un retour au calme, refusant une diffusion internationale en streaming, comme pour d’autres blockbusters. De fait, ce refus du streaming identifie plus que jamais la saga James Bond au grand écran. Si la sortie d’octobre 2021 a été particulière, c’est aussi parce qu’elle a fait remonter en mémoire des dizaines d'autres séances, similaires et pourtant à chaque fois différentes, depuis les années soixante-dix ou, pour les plus âgés d'entre nous, depuis les années soixante.



Cette répétition dans le temps est primordiale. Voir un Bond au cinéma, c’est un rituel presque religieux, en ce sens qu’il prend place à intervalles plus ou moins réguliers, dans la pénombre d’une grande salle, avec des dizaines, parfois des centaines de fidèles tournés vers le même côté, des fidèles anonymes dont on ne voit que la nuque, qui regardent tous vers le proscenium, connaissant d’avance l’histoire qui va être contée mais espérant tout de même quelque chose : la cérémonie commence, on frissonne à l’éclat des cuivres de John Barry, on contemple trois cercles qui deviennent un Gun Barrel gigantesque, et on pénètre dans un autre monde. Impossible, du moins pour l’instant, de voir dans une production Netflix ces exploits vertigineux, ces cascades inouïes comme le saut de la moto au-dessus de la vieille ville… Impossible, sur notre écran domestique, d'éprouver cette ouverture vers le géant. Expérience encore plus particulière cette fois, puisque Mourir peut attendre donne, de par son récit, l'impression d'une dernière fois. Le film résonne comme un adieu à un certain type de cinéma, à un certain type de héros, venu des années soixante, venu d'un XXe siècle de plus en plus lointain.



Comme le public des fidèles est encore vivant, bien que de plus en plus âgé, le film a triomphé dans la mesure où il pouvait le faire, au milieu de certaines restrictions sanitaires. Au total : presque 800 millions de dollars de recettes. Excellente performance, digne des sorties précédentes ; mais comme le film a coûté la bagatelle de 300 millions de dollars, sans compter les frais d'assurance durant sa « rétention » de plusieurs mois dans un coffre-fort (pour éviter tout piratage), on se doute qu'il faudra quelques années pour qu'il soit vraiment bénéficiaire. Entretemps, en 2021, Amazon a racheté le catalogue de la MGM et a mis la main sur la saga James Bond. Une page se tourne pour notre héros…



Mais revenons au passé. Comme souvent avec les Bond récents, Mourir peut attendre a connu sa valse de scénaristes et de réalisateurs, ce que l’on peut comprendre : concocter une histoire originale avec un méchant jamais vu devient extrêmement difficile après vingt-cinq films ; impossible également d’imaginer des cascades totalement inédites face à la concurrence acharnée des Mission : Impossible. Le dynamique Danny Boyle a d'abord été choisi mais, semble-t-il, sa vision iconoclaste, pleine d’idées « délirantes » (dixit l’équipe artistique) n’a pas plu à la star Daniel Craig, qui avait une vision plus classique, plus dramatique - car, on le sait maintenant, c'est Craig qui voulait faire mourir Bond, afin de boucler l’arc narratif tragique de son personnage, un héros qu’il voit comme maudit. Après le départ fracassant de Boyle, et donc un script à reprendre du tout au tout, le choix de Eon s'est porté vers Cary Joji Fukunaga, qui s'est rendu célèbre pour la première saison de True Detective. Comme Sam Mendes, Fukunaga est un cinéaste mélancolique et violent, porté vers les personnages tourmentés (voir son adaptation de Jane Eyre en 2011), c’est donc le type de cinéaste qu’affectionne particulièrement la productrice Barbara Broccoli, mais il a l’avantage d’être rapide et efficace, ce qui s’est avéré parfait pour rattraper les mois de retard « causés » par Danny Boyle (ou bien par les caprices de Craig ?).



Depuis l’arrivée de Craig, fortement appuyée par Barbara Broccoli qui adore ce comédien, le projet est de faire un Bond humain et sombre, afin de se distinguer des délires de l’ère Pierce Brosnan et des autres films d’action plus « gratuits ». Faire de Bond, non pas un superman, mais un humain qui a des doutes, des périodes de dépression et qui évolue ainsi dans le temps, c’est tout simplement revenir à la conception du romancier Ian Fleming, conception qu’avaient suivi George Lazenby et Timothy Dalton, avec moins de succès, hélas ! que Craig. Quand, avant de mourir, il a passé le relais à sa fille Barbara et à son beau-fils Michael G. Wilson, le producteur Albert Broccoli a bien insisté sur ce point : certes, Bond, c’est le spectacle et l’exotisme, mais tout cela ne sert à rien si l’on oublie la formule originelle de Fleming. On peut donc voir l’ère Craig comme une promesse au père mourant, une promesse peut-être même réitérée sur sa tombe. Et, en dehors de toute considération touristique, on peut voir le choix de Sienne dans Quantum of Solace, de Rome dans 007 SPECTRE et de Matera dans Mourir peut attendre comme un tropisme plus ou moins conscient vers l’Italie, vers la terre des ancêtres, vers leurs tombes. Quand on sait qu’en plus le titre original, No Time to Die, est une référence à l’une des premières productions d’Albert Broccoli, avant la création d’Eon, on se dit que la boucle est bouclée et que cette allusion au tout début annonce… la fin. « This is the end… », chantait Adèle en ouverture de Skyfall...




Recueillement

Ce qui marque en effet dans Mourir peut attendre, c’est cette atmosphère palpable de deuil. Certes, sous l’ère Daniel Craig, le deuil est présent depuis Casino Royale, avec la mort de Vesper (Eva Green) ; il enveloppe ensuite la quête vengeresse de Bond dans Quantum of Solace, ainsi que celle de Silva (Javier Bardem) dans Skyfall et de Blofeld (Christoph Waltz) dans 007 SPECTRE. Mais ici le deuil n’est pas seulement dans l’intrigue, il est dans la fibre même du film. C’est d’ailleurs son plus bel aspect, ce qui en fait son charme profond, et c’est peut-être même… ce qui le sauve. Car avouons-le en effet, en dehors de la fin tragique, l’intrigue, à base de « méchant mégalomane voulant répandre sur terre un virus mortel et venger par là-même son enfance meurtrie » respire le déjà-vu à plein nez, même si Rami Malek parvient à instaurer un certain malaise par son aspect maladif et doux. Conscient sans doute de ce manque d’originalité et sachant pertinemment que les scènes d’action ne sont pas son point fort (elles sont ici dans l’honnête moyenne, sans plus), Fukunaga a tout misé sur l’atmosphère, ce qui, loin d’être superficiel, est au contraire payant, faisant ressentir au spectateur l’essence du film, à savoir l’adieu à la vie.



Avec le remarquable directeur de la photo Linus Sandgren (La La Land), il a volontairement filmé une bonne partie du métrage entre chien et loup, à l’heure où la lumière s’estompe, à l’heure où tout se tait. Le silence du sépulcre est d’ailleurs l’un des motifs les plus marquants du film, surtout dans le cadre d’un blockbuster : dès la séquence d’ouverture, le silence s’impose avec cette marche de Safin dans la neige, approchant lentement du chalet de Madeleine enfant. Les compositions symétriques de Fukunaga accentuent l’avancée inexorable de l’homme qui va marquer à jamais la vie de la jeune femme, en tuant sans pitié, à bout portant, sa mère dépressive et alcoolique (qu’il est loin, le temps de Roger Moore…) et en poursuivant l’orpheline sur un lac gelé, où elle finit par tomber. Le silence continue lorsque Madeleine « remonte à la surface », cette fois adulte. Elle émerge à la tombée du jour, dans une eau calme, étrangement observée par Bond, qu’elle confond un instant avec Safin : les deux hommes sont dans la même position dominante, sur la berge. Bond et Madeleine sont en villégiature dans le sud de l’Italie, à Matera. Lorsque les deux amoureux se promènent en voiture aux abords de la vieille ville, la musique est magnifique, romantique à souhait, mais pour le connaisseur, elle est de mauvais augure : c’est le thème de Tracy (Diana Rigg), composé par John Barry pour Au service secret de Sa Majesté. Or, tous les fans se rappellent le terrible sort de la jeune femme et le dernier plan du film (Tracy gisant dans l’Aston Martin, une balle dans la tête), plan lui aussi marqué par le recueillement et le silence.



Par ailleurs, la ballade a beau être romantique, nous sommes frappés par le cadre : une ancienne ville encastrée dans la roche, presque une ville-sépulcre, dans une Italie pauvre, l’endroit même où Pasolini filma L’Evangile selon Saint-Mathieu. Par tradition, dans le film du moins, la ville ancestrale pratique un étrange rituel : écrire un nom ou une pensée sur un bout de papier, puis le brûler en signe de pardon et d’oubli. Cela donne d’ailleurs le plus beau plan du film, d’autant plus beau qu’il est bref : seul dans sa chambre d’hôtel, dans le silence et le crépuscule, Bond écrit quelque chose sur un petit papier. On saura plus tard que c’est un adieu à Vesper. Le silence revient justement lorsque Bond se recueille auprès du tombeau de Vesper, dans la banlieue de la ville. Tout au plus entend-on le vent se lever et souffler mystérieusement… avant l’explosion qui précipite le drame. Voulant en finir avec SPECTRE et ses intrigues, Bond rompt avec Madeleine, qu’il pense liée à l’organisation criminelle, après avoir songé à se suicider avec elle (gros plan saisissant où, mitraillé dans l’Aston Martin, aux côtés de la jeune femme, Bond envisage un instant… de ne rien faire, d’en finir une bonne fois pour toutes). Il se réfugie à la Jamaïque, dans une villa déserte, au cœur d’une nature qui semble en deuil. La lumière de Sandgren, étouffée, capte remarquablement ce moment de paix. Mais Bond est aussi un homme d’action. C’est, semble-t-il, pour échapper à ce doux tombeau qu’il accepte la mission que lui confie son ami Felix Leiter (Jeffrey Wright), une enquête sur le vol d’un virus dangereux. « Comme au bon vieux temps », dit Leiter…



Dernière virée

C’est le deuxième acte du film, le plus banal d’un certain côté, mais pas le plus désagréable, car il nous rappelle à juste titre les anciens Bond. L’ex-007 doit capturer à Cuba un spécialiste du virus en question et découvre avec une sérénité amusée de « vieux dinosaure » les nouvelles recrues dynamiques du MI6, aussi charmantes qu’efficaces : Nomi (Lashana Lynch), nouvel agent 007, et Paloma (Ana de Armas), contact cubain de l’agence. Même lorsqu’il se retrouve dans une fête tout à fait étrange du SPECTRE, sur fond bleu fluorescent, Bond semble ne pas trop se prendre au sérieux et passe volontiers le relais à une Paloma déchaînée. Remarquons que cette idée de transmission entre merveilleusement en résonance avec le thème du virus : si Safin est incapable de transmettre autre chose que la mort, nos héros apprennent que l’on peut transmettre le bien. L’épisode cubain, c’est aussi cela : un hommage à la vitalité (et à la naïveté) de la jeunesse. On accepte d’autant mieux cette tonalité légère qu’on comprend justement qu’il ne s’agit pour Bond que d’une parenthèse. Autrement dit, ce n’est pas une maladresse du scénariste, c’est une fois encore un adieu : un adieu à l’ancienne franchise. D’ailleurs, un peu plus tard, la mort à la fois tragique et dérisoire de Leiter, qui rappelle celle de Mathis (Giancarlo Giannini) dans Quantum of Solace, vient nous remettre habilement, et de manière réaliste, dans la tonalité triste du métrage : oui, les agents secrets ont une espérance de vie limitée et Bond sait très bien qu’il va finir comme Mathis et Leiter. Et c’est peut-être parce qu’il veut une mort moins glauque que celle de ses deux collègues, qu’il se sacrifie aussi spectaculairement à la fin, pour conjurer le sort en quelque sorte. Il y a fort à parier que Fleming, s’il avait vécu assez longtemps, aurait tué James Bond - il le fait du reste dans le roman On ne vit que deux fois, avec un hommage de M à la clé, mais c’est une fausse mort ; Bond est en réalité amnésique, à l’autre bout du monde. Il est marié à une pêcheuse japonaise, avec qui il compte bien vieillir. Malheureusement…



L'île aux adieux

C’est sans doute en hommage à ce roman « post-dépressif » (Bond acceptait une mission au Japon pour sortir de sa dépression après la mort de Tracy) que les scénaristes situent le dernier acte de Mourir peut attendre dans une île au large du japon ; île abandonnée où, comme Blofeld dans le roman, Safin cultive la mort, sous la forme de plantes vénéneuses. Dans cette dernière partie, Daniel Craig a voulu transcender le motif habituel de la saga (la découverte de la base gigantesque du méchant) par une double transgression : donner à James Bond une petite fille, et tuer le héros. Tout l’enjeu était donc de ne pas tomber dans le ridicule. Comment Fukunaga s’en est-il sorti ?

Concernant la fille de Bond, il a pris soin de ne pas la faire parler ; ce silence qu’elle impose à Bond en le fixant de ses yeux purs évoque l’une des belles idées de The Irishman de Martin Scorsese : le tueur Frank Sheeran est sans arrêt scruté en silence par sa fille, comme une incarnation de sa mauvaise conscience (précisons que les deux films ont été conçus en même temps, donc pas de « copiage » de part et d’autre). En regardant cette petite fille, Bond comprend qu’il peut générer autre chose que la mort, mais il devine aussi confusément que cet acte contre-nature dans sa vie de tueur ne peut mener qu’à sa propre disparition.



Concernant la mort du héros en elle-même, il fallait évidemment qu’elle soit inéluctable et émouvante, pour que le spectateur ne s’en moque pas. Encore une fois, le lieu choisi joue beaucoup : une île perdue au milieu de la mer, une forteresse-bunker isolée qui évoque les fantômes d’anciennes guerres (Seconde Guerre mondiale ou guerre froide), une base secrète où les chercheurs se déplacent lentement, en silence, comme des spectres. Dans ce cadre, Bond se retrouve à un contre cent et souffre véritablement dans sa chair au fur et à mesure du combat, gravissant péniblement les marches de la forteresse vers le sommet. En « nettoyant » cette base maléfique, il se livre véritablement à un travail d’Hercule (impressionnant plan séquence dans l’escalier en béton, où il terrasse un à un ses adversaires ; ce sera son dernier exploit). Ce n’est pas un hasard si Bond, comme le demi-dieu antique, se voit contaminé par le poison, un poison là-aussi involontairement transmis par sa propre compagne. Par cette fin inéluctable et sacrificielle, 007 retrouve pleinement sa dimension mythologique, dimension qui était de toute façon en filigrane tout au long du film, puisque Bond y erre d’île en île, malheureux et las, ombre de lui-même, comme son ancêtre Ulysse : la Jamaïque, Cuba, l’Angleterre, l’ensemble d’îlots norvégiens où vit Madeleine, l’île japonaise, toutes ces contrées « isolées », séparées entre elles par des milliers de kilomètres, sont bien l’équivalent de ces îles méditerranéennes que traversait le héros d’Homère. Ici comme là, l’impression de franchir un monde abyssal. Mais, contrairement à Ulysse, Bond ne retrouvera pas sa compagne et n’aura pas la chance de vivre avec elle « le reste de son âge ».

Epilogue

Retour à Matera - la Méditerranée, mère des mythes, n’est pas loin. Retour aussi à Au Service secret de sa Majesté et à sa musique magnifique ; avec une variation toutefois : dans le film de 1969, la femme aimée était morte dans la voiture ; l'homme, seul, devait continuer son chemin. Dans Mourir peut attendre, c'est l’homme qui est mort ; il n'est plus dans la voiture - mais il hante l’habitacle ; et la femme continue son chemin. Elle n’est pas seule cependant. Elle va pouvoir raconter l'histoire de Bond à sa fille, qui écrira, plus tard peut-être, des romans sur son père. Car avec Barbara Broccoli, et depuis 2006, c'est aussi cela James Bond : une histoire de transmission, une histoire de femmes.

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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 4 mai 2022