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Critique de film
Le film

Mélodie en sous-sol

L'histoire

Charles, un gangster vétéran, vient de sortir de prison. En cellule, il a planifié un coup, le dernier, celui qui lui permettra de finir sa vie riche et heureux. Il a en tête le coup du siècle : le braquage du casino de Cannes. Pour réaliser son plan parfait, il s’entoure de Francis, son jeune compagnon de cellule, séducteur et courageux, et de son beau-frère Louis.

Analyse et critique

Après Le Président et Un singe en hiver, Henri Verneuil, Jean Gabin et Michel Audiard doivent encore un film à la MGM avec laquelle ils sont sous contrat. La première idée du cinéaste et de son dialoguiste est une histoire de pêcheur dans une colonie outre-mer. Lorsqu’ils la proposent à Gabin, la sanction tombe rapidement : il trouve cela très mauvais. En réalité, Verneuil et Audiard le savent, Gabin aime tourner à domicile. Audiard a alors l’idée de proposer l’adaptation d’une série noire signée John Trinian, Any Number Can Win, racontant l’histoire d’un braqueur ayant passé l’essentiel de sa vie en prison et projetant un dernier coup dans un casino. Audiard et Verneuil promettent évidemment à l’acteur que l’action se déroulera en France, ils obtiennent l’accord de Gabin et Albert Simonin se lance dans l’adaptation du roman, pour un film qui s’appellera Mélodie en sous-sol. Pour le second rôle du film, il est tentant de vouloir rejouer la carte d'un Un singe en hiver en plaçant face au monument Gabin une jeune star montante. Le choix se porte d’abord sur Jean-Louis Trintignant, mais Alain Delon va faire des pieds et des mains pour obtenir le rôle. Devant le refus des producteurs américains de payer un cachet important pour Delon, alors qu’ils considèrent que Gabin est un argument suffisant pour monter un film, le jeune acteur finit par accepter de renoncer à ses émoluments, en échange des droits du film au Japon. Une décision qui enrichira considérablement l’acteur, mais aussi l’histoire du cinéma français, en nous offrant la première des trois confrontations à l’écran de ces deux monstres sacrés dans un divertissement de haute volée, qui ouvre pour Henri Verneuil une nouvelle partie de sa carrière, qui le verra diriger avec brio plusieurs grosses productions.


Mélodie en sous-sol est tourné en plein âge d’or du film de casse, alors que le cinéma anglais multiplie les classiques du genre (Hold-up à Londres, Les Gangsters) et juste avant le succès de Topkapi. L'exercice va comme un gant à Henri Verneuil, cinéaste précis et rigoureux. Il livre un modèle parfait du genre, faisant du casse en lui-même un morceau de bravoure qui se fait l’égal des plus grandes séquences du genre, au niveau de celles du Rififi chez les hommes ou du Cercle rouge. L’ensemble est léger, brillant, et s’impose comme un divertissement d’une efficacité redoutable grâce à une écriture parfaite et un montage rythmé qui ne laisse jamais place à l’ennui. Verneuil propose un Cinémascope spectaculaire, utilisant à merveille chaque élément du décor, et offre un film esthétiquement impressionnant qui égale en majesté visuelle les plus grandes productions américaines. Les images les plus marquantes sont évidemment les dernières, qui voient le butin perdu remonter, billets par billets, à la surface d’une piscine. A une époque où il était encore de coutume, dans le cinéma français, que bien mal acquis ne profite jamais, il était naturel d'assister à un tel finale. Si le récit de son origine diffère selon les sources, entre point de départ de la conception du film selon Verneuil et fin alternative selon d’autres, le résultat est quoi qu'il en soit saisissant, et constitue probablement l’un des plans les plus marquants de l’histoire du cinéma français. Une vision donnant au film des accents hustoniens, et faisant notamment écho eu sublime Trésor de la Sierra Madre.

L’autre élément historique de Mélodie en sous-sol est bien évidemment la rencontre de ses deux comédiens principaux. Henri Verneuil avait déjà joué un rôle important dans la définition de la fin de carrière de Jean Gabin avec Le Président. Le rôle, presque unique pour un acteur français, le transformait déjà en pacha, hors du temps mais détenteur de la sagesse. Il continue ce travail dans Mélodie en sous-sol, où Charles ne semble pas en adéquation avec son époque, comme le montrent les premières images où il ne retrouve pas, à sa sortie de prison, sa maison dans un Sarcelles transformé. Gabin/Charles est perdu dans une société qui a changé, écrasé par les buildings et accompagné par la musique jazzy de Michel Magne. Mais s’il n’est plus de son époque, il n’en est pas moins celui qui guide et que l’on écoute, comme l’écoute Francis/Alain Delon tout au long du film. On sent pourtant que Delon, à travers son personnage, est déjà en train de prendre le relais. C’est lui qui mène l’action, séduisant les femmes et faisant l’essentiel du travail lors de l’exécution du casse. Il occupe le cadre et sa présence inonde chaque plan. Pourtant le roc, le centre du récit, celui vers lequel Delon lève les yeux, c’est Gabin. Si la camaraderie Belmondo/Gabin sautait aux yeux dans Un singe en hiver, c’est plutôt le respect qui domine ici. Le respect et la transmission : Gabin/Charles laisse Delon/Francis occuper le terrain, sous ses yeux et sous ses ordres. La confrontation des deux hommes est formidable d’intensité et de classe, le charisme de chacun des deux hommes nourrissant celui de l’autre, dans un lien unique et merveilleux entre deux époques du cinéma français


Divertissement magistral, Mélodie en sous-sol est aussi le film des changements d’époque, vers la jeunesse de Delon et vers une modernité américaine qui imprégnera pour toujours le cinéma d’Henri Verneuil. Le film sera un succès majeur, à l'étranger comme en France. Il ouvrira au cinéaste les portes des Etats-Unis où il tournera La Bataille de San Sebastian, avant de revenir en France avec un autre énorme coup : Le Clan des siciliens avec en point d’orgue, à nouveau, la confrontation entre Jean Gabin et Alain Delon.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 17 juillet 2020