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Critique de film
Le film

Massacres dans le train fantôme

(The Funhouse)

Partenariat

L'histoire

Contre l’avis de ses parents, Amy se rend, en compagnie de Buzz, son petit ami, et d’un couple d’amis, Liz et Ritchie, à la foire qui s’est installée en périphérie de sa ville. Ils sont suivis en cachette par le jeune frère d’Amy, Joey. La soirée se déroule bien jusqu’à ce que les jeunes se mettent au défi de passer la nuit dans le train fantôme...

Analyse et critique

Tobe Hooper a déjà 37 ans et seulement trois films derrière lui lorsqu’on lui propose de réaliser Massacres dans le train fantôme pour Universal : l’expérimental et confidentiel Eggshells (1970), Le Crocodile de la mort (1977) et surtout Massacre à la tronçonneuse (1974) qui fera sa renommée et contribuera avec quelques autres classiques de l’époque au renouveau du genre horrifique - et ce malgré une interdiction sur de nombreux territoires. Hooper est censé livrer un slasher (1) à la compagnie. Le genre est alors à l’apogée de sa popularité et rapporte généralement bien au box-office. La recette est simple et a déjà prouvé de nombreuses fois qu’elle permettait de rentabiliser au maximum un investissement limité. A titre d’exemple, pour un budget déjà ridicule pour l’époque de 300 027 $, le Halloween (1978) (2) de John Capenter rapporta plus de 47 000 000 $ rien que sur le sol américain. Deux ans plus tard, le Vendredi 13 de Sean S. Cunningham en rapportera près de 40 à la Paramount pour une mise de départ de seulement 550 000 $. Le genre n’inspire pas fort le réalisateur qui accepte cependant, attiré par l’idée de travailler dans l’atmosphère d’une fête foraine d’autant que le budget débloqué s’avère confortable.

Le script signé Lawrence « Larry » Block (3) s’écarte pourtant par plusieurs points des codes d’un genre « parfaitement codifié et qui a pour principe de base la rencontre entre un tueur, qui décime un par un les membres d’un petit groupe d’adolescents, et une jeune femme » comme le définit bien Stéphanie Vandevyver dans sa courte mais pertinente étude. (4) En effet, si l'on est bien en présence d’un tueur qui va éliminer un groupe de jeunes venus prendre leur pied en douce dans le train fantôme, Hooper et Block ne font pas du tueur un prédateur iconique à l’image d’un Mike Myers ou d’un Jason Vorhees, pas plus qu’ils ne vont résumer leur film à un banal jeu de massacre ayant pour seul enjeu la surenchère dans l’horreur. A aucun moment leur tueur ne se montre volontairement sadique, pas plus qu’il ne cherche réellement à se venger d’un mal qui lui aurait été fait, pour reprendre la définition du Mad Movies. (5) Le tueur ici ne tue pas pour le plaisir du geste, mais bien sur le coup de la frustration (ou sur ordre de son père). On est loin de l’exécution sommaire de rigueur dans le genre. Il est intéressant ici de se pencher sur le choix de Tobe Hooper de faire arborer à son tueur un masque de la créature de Frankenstein. Si le réalisateur a expliqué en interview que ce choix avait été dicté par le fait que Universal détenait les droits sur le design que Jack P. Pierce avait mis au point pour le film de James Whale, la vision du film suggère que la filiation va bien au-delà d’une simple coïncidence issue d’une histoire de copyright. (6)

Il est en effet difficile de ne pas faire de parallèle entre ces deux "monstres" si "humains" et "enfantins", tant leurs réactions peuvent s’apparenter à celles qu’un petit enfant pourrait avoir s’il n’a pas ce qu’il désire (la puissance et la dangerosité en moins). Ce sont tous deux des monstres souffrants, en recherche désespérée d’une certaine affection ou d’une reconnaissance au travers du regard de l’autre, non des prédateurs. Ici comme dans l’œuvre de Mary Shelley, le monstre n’est pas nommé, il demeure anonyme. Tous deux tuent un peu par accident ou en tout cas en réponse à une agression, par manque de maîtrise de soi. Hooper a d’ailleurs beaucoup d’empathie pour son monstre et fait preuve de beaucoup de sensibilité le temps de quelques scènes cruciales. La scène avec Madame Zena (Sylvia Miles) évidemment, mais également celles décrivant les relations d’amour/haine que celui-ci entretient avec un père partagé entre amour filial, qui le poussera envers et contre tout à défendre son fils, et dégoût pour la difformité de celui-ci. Kevin Conway (7) est remarquable dans le rôle du père...


De même, si le masque dans le slasher a pour objet l’inspiration de la terreur par l’identification du tueur, ici, le masque est là pour dissimuler au monde sa condition de monstre (paradoxalement ici sous un masque de monstre), pour approcher un tant soit peu une certaine "normalité" - du moins aux yeux des autres. Le tueur tombera d’ailleurs le masque au moment de commencer le massacre là où, généralement, c’est le contraire. Autre différence, le monstre tue ici essentiellement à mains nues contrairement au slasher classique où il se doit d’utiliser généralement l’arme blanche. Enfin, comme le souligne Stéphanie Vandevyver (8) : « la notion de sexualité est une des composantes majeures du slasher. En effet, plus l’adolescent(e) a une sexualité reconnue plus il/elle a des chances de se faire tuer rapidement. Le tueur et l’héroïne ont quant à eux une sexualité ambiguë, totalement inexistante. » Or force est de constater que cette grille de lecture ne s’applique de nouveau pas tout à fait ici. Amy est tout sauf une ingénue. Si elle est bien présentée comme vierge au début du film, elle laisse sous-entendre qu’elle n’a pas l’intention de le rester. Des deux personnages féminins, elle est la seule à se dénuder. Quant au tueur, si sa sexualité est loin d’être satisfaisante, on ne peut pas dire qu’elle est inexistante. On le voit, le film de Hooper s’éloigne sur un certain nombre de points des canons du genre dont il voudrait se revendiquer, ce qui en fait un slasher un peu à part. Ou pour paraphraser le livret un faux slasher, mais un vrai film de monstre.

Le film s’inscrit également dans la continuité thématique des films précédents du réalisateur, qui dépeignent des familles dégénérées et des freaks. On retrouve ici une certaine idée de la famille dysfonctionnelle, déjà au centre de Massacre à la tronçonneuse, et ce pas seulement au niveau du duo père/fils mais également au niveau de la famille d’Amy où la mère est clairement dépeinte comme alcoolique. On retrouve également une galerie de personnages marginaux errant dans la foire et qui croiseront à divers moments la route de nos adolescents : un homme errant comme ensanglanté, la vieille aux prédictions ou même le conducteur de pick-up rencontré par Joey sur la route. Block et Hooper refusent également catégoriquement tout manichéisme. Aucun des personnages n’est blanc ou noir. On l’a dit, la mère d’Amy est alcoolique, son frère, outre le fait de faire des blagues douteuses à sa sœur, l’abandonne clairement et sciemment à son sort, Richie n’hésite pas à voler alors que de leur côté, le forain et son fils tentent de survivre avec l’anormalité de celui-ci et de gérer les bourdes lourdes de conséquences dues à son inadaptation. Ils ne représentent pas, comme pourraient le faire d’autres boogeymen, une incarnation du mal absolue.


Affranchi de règles trop strictes inhérentes au genre et bénéficiant pour la première fois de caméras Panaflex lui permettant de filmer en Cinemascope, Hooper fait preuve d’une réelle inspiration et prend son temps pour installer l’ambiance. Le rythme du film est relativement lent. Il se passe peu de choses pendant la première heure, une fois l’introduction passée, ce qui peut décontenancer voire décevoir l’amateur de gore ou d’action. Le film restera d’ailleurs assez avare en moments gore, le principal attrait horrifique résidant dans le maquillage du tueur réalisé par Rick Baker. (9) Pourtant, à aucun moment le film n’ennuie. Il plonge insidieusement le spectateur dans cette ambiance foraine un peu glauque, ce monde interlope fait de tentes dissimulant des spectacles au goût d’interdits vendus par de douteux et inquiétants bonimenteurs. Monde qui semble fasciner Amy comme en témoignent les nombreux plans où elle s’arrête pour observer les attractions... On comprend pourquoi le réalisateur rêvait de tourner dans une ambiance de fête foraine tant il faut peu de choses pour que cette ambiance festive ne revête un caractère profondément angoissant. (10) Comme on l'a dit, Hooper s’amuse à parsemer la foire de personnages inquiétants, mais le décor lui-même possède quelque chose de malsain et d’inquiétant une fois déserté.


Avec un budget très confortable pour ce genre de production, de près de 3 000 000 $, et malgré une semaine de démarrage correcte à 2 765 456 $, le film ne rapportera finalement que 8 000 000 € à Universal. L’accueil mitigé réservé au film laissera un goût amer dans la bouche du réalisateur. Pourtant, si Massacres dans le train fantôme n’est pas un film parfait, pas plus qu’il n’est un chef-d’œuvre impérissable comme a pu l’être Massacre à la tronçonneuse, il mérite qu’on y jette un œil curieux. L’interprétation est plus que correcte, la musique de John Beale est aussi efficace qu’elle sait se faire discrète. Tobe Hooper y fait preuve d’une réelle maîtrise du cadrage et parvient parfaitement à suggérer ce sentiment de menace sourde qui plane sur le film, notamment dans sa première partie. Les deux principaux plans réalisés à la grue (11) sont à ce titre exemplaires - celui qui voit Joey seul devant la funhouse et le plan final - tout comme ces plans qui voient Joey effrayé par l’immense automate obèse siégeant à la devanture du train fantôme. Le tournage en éclairages naturels renforce l’immersion dans cet ambiance étrange où, comme dans un train fantôme, on ne sait jamais s’il faut rire ou avoir peur jusqu’à ce que survienne le drame et l’horreur et que le spectateur, à l’instar des protagonistes du film, ne se retrouve enfermé dans la funeste funhouse.



 

(1) Dans son hors-série sur le genre (Mad Movies HS n°17), Mad Movies en donnera une définition précise bien que non dénuée de second degré : Slasher (n.m.) : expression anglo-saxonne désignant un sous-genre du cinéma d’horreur apparu en Amérique du Nord au milieu des années 70. Tirée du mot to slash, verbe qui signifie taillader, balafrer ou frapper à l’aide d’un objet coupant, la formule « slasher » repose sur des codes précis et trois éléments constitutifs qui sont les suivants : 1. un tueur, le plus souvent masqué, imposant, traumatisé, adepte de la pose iconique et dont les motivations personnelles oscillent entre vengeance crasse et/ou sadisme pur. 2. une arme, principalement blanche, dont la symbolique phallique n’est plus à démontrer, qui permet de pénétrer les victimes avec plus ou moins d’efficacité suivant les aptitudes physiques du meurtrier et le type de lame choisi. 3. une victime, féminine ou masculine, même si la frustration du tueur le dirige volontiers vers des cibles du sexe dit faible. Souvent volages, les proies potentielles sont le reflet de tout ce que le meurtrier ne peut être ou ne peut posséder.
(2) Souvent considéré comme le « premier slasher», Halloween sera celui qui lancera et popularisera le genre, mais les spécialistes font plutôt remonter la genèse du genre au Black Christmas (1974) de Bob Clark avec Keir Duella, Margot Kidder et Olivia Hussey. La scène d’introduction du film de Hooper est un hommage évident aussi bien au film de Carpenter qu’au Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock.
(3) Romancier américain né en 1938 à Buffalo (Etat de New York) spécialisé dans le roman policier dont certains furent adaptés au cinéma comme Huit million de façons de mourir (1986) réalisé par Hal Hasby. The Funhouse sera son seul scénario pour le cinéma. Le seul autre film pour lequel il sera crédité à l’écriture étant le Captain America (1990) d’Albert Pyun pour lequel il sera responsable de l’histoire avec Stephen Tolkin.
(4) « Petits meutres entre amis - Le slasher, un genre souvent galvaudé » In l’Ecran Fantastique n° 261 de janvier 2006 page 56.
(5) Mad Movies HS n°17 page 6.
(6) La créature apparaît à plusieurs autres moments dans le film : en poster dans la chambre de Joey, sur l’écran télé des parents qui regardent La Fiancée de Frankenstein...
(7) Acteur trop rare, il joue ici trois rôles : ceux de tenancier du train fantôme, de la tente à strip-tease et du cabinet des monstruosités. On l’a vu dans Abattoir cinq de George Roy Hill, La Taverne de l’enfer de Sylvester Stallone ou même F.I.S.T. avec le même Sylvester Stallone.
(8) In l’Ecran Fantastique n° 261 de janvier 2006 page 56.
(9) Pour se glisser dans le costume du monstre, Hooper fit appel à Wayne Doba, un mime et danseur professionnel rencontré dans un club. Celui-ci ne réapparaîtra plus au cinéma que dans Scarface trois ans plus tard où il interprète le rôle d’Octavio le clown.
(10) Ce n’est pas pour rien que de nombreux films d’angoisse prennent une foire ou un parc d’amusement pour décors. On pense évidemment à La Foire des ténèbres de Jack Clayton d’après Ray Bradbury, mais aussi par exemple dans un autre genre, au Voyage de Chihiro de Miyazaki et son inquiétant parc d’amusement.
(11) La production avait loué une grue industrielle pouvant surplomber l’ensemble de la foire.

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La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 26 décembre 2016