Menu
Critique de film
Le film

Le Crocodile de la mort

(Eaten Alive)

Partenariat

L'histoire
















Pour
avoir refusé de se laisser sodomiser par un client, une jeune prostituée est expulsée du bordel où elle travaillait. Désemparée, elle se réfugie dans un hôtel miteux situé en bordure des marais. Elle ignore que derrière la bâtisse, le propriétaire abrite un crocodile qu’il nourrit de la chair des intrus qui pénètrent dans son domaine après les avoir assassinés à coups de faux. Commence alors une nuit de cauchemar.

Analyse et critique

Tobe Hooper s’est échoué sur les récifs du début des années 80. Après des débuts plus que prometteurs, il n’a pratiquement jamais cessé de décevoir les espoirs placés en lui. Après un monument qui allait profondément marquer l’histoire du cinéma - Massacre à la Tronçonneuse, faut-il le préciser - et une poignée de films intéressants, la carrière de Hooper a sombré : un suite quasi-parodique de son chef-d’œuvre, qui a ses défenseurs mais que l’on peut trouver risible, un grand film de fantômes qu’il a signé, mais pratiquement pas réalisé - Poltergeist -, une poignée de cannoneries lorgnant vers le Z, puis l’enfer du téléfilm et du direct to video. Pour un peu, il serait facile de le considérer comme l’homme d’un seul film. Ses premières œuvres peuvent néanmoins susciter l’intérêt, au moins jusqu’au début des années 80 et Massacre dans le Train Fantôme. Le Crocodile de la Mort est un projet confié au jeune réalisateur par le producteur Mardi Rustam qui souhaitait semble-t-il une nouvelle version de Massacre à la Tronçonneuse à destination des drive-in pouvant surfer sur le succès des Dents de la Mer.

Hooper ne s’intéresse guère à la créature, qui n’est d’ailleurs mise en avant que dans le titre français, ainsi que sur l’affiche originale. Conscient qu’il n’a entre les mains qu’un morceau de plastique peint sans aucune crédibilité, il limite au maximum ses apparitions, réduisant ses attaques à des ponctuations dans le récit. Le véritable monstre du film est bien le gérant de l’hôtel, schizophrène évident, dont les origines sont assez floues : les armes accrochées au mur, le drapeau nazi jeté sur un fauteuil laissent quelques indices - un vétéran du Vietnam tombé dans la violence redneck organisée ? -, mais laissent le spectateur dans le flou, et le rendent sans doute moins terrifiant que la famille de bouchers de Massacre à la Tronçonneuse dont le parcours était d’une terrifiante logique - consanguinité / chômage / reproduction démente de leur activité disparue. La schizophrénie du personnage est rendue intelligible par le jeu sur les lunettes : lorsqu’il les porte, il n’est qu’un gentil bouseux un peu dégénéré, dès qu’il les enlève il devient un meurtrier furieux. Or les membres de la famille de bouchers n’avaient qu’une unique personnalité, ce qui les rendait d’autant plus inquiétants. On peut voir dans ce personnage une citation parmi tant d’autres au Psychose d’Alfred Hitchcock, dont l’ombre plane sur le film. Tobe Hooper avait déclaré avoir réalisé Massacre à la Tronçonneuse 2 à destination de ceux « qui n’avaient pas compris l’humour du premier » - l’auteur de ces lignes en fait d’ailleurs partie. On note pourtant des traces d’auto-citation qui ne sont pas loin de verser dans l’auto-parodie : ainsi, la conquête de Robert Englund poursuivie par Judd dans la forêt évoque fortement une célèbre séquence de Massacre à la Tronçonneuse… si ce n’est qu’au lieu de hurler en sautant à l’arrière de la voiture, elle prend le temps d’expliquer sa situation au conducteur. Mais toutes les références à son précédent film ne sont pas forcément parodiques : ainsi, voir Marilyn Burns enfermée dans un sac se faire frapper à coups de balais fait toujours son petit effet.

Le Crocodile de la Mort évoque son prédécesseur dès le générique, où des images lunaires viennent remplacer les plans d’explosion solaire. Il s’en démarque toutefois sur plusieurs points. Il travaille en effet sur une ambiance plus fantastique. Là où Massacre à la Tronçonneuse était écrasé par le soleil texan, non seulement Le Crocodile de la Mort se déroule exclusivement de nuit, mais en plus baigne dans des éclairages outranciers qui par moments rappellent le travail de Mario Bava. Ceci dit, d’autres séquences, telle l’ouverture dans le bordel, évoquent plutôt certains films de Russ Meyer. Stylistiquement parlant, Le Crocodile de la Mort se propose d’être l’antithèse de son prédécesseur : l’option réaliste documentaire qui faisait la force de son premier film est ici remplacée par une stylisation qui ne cherche jamais à cacher son artificialité : ainsi, le décor quasi-unique de l’hôtel perdu au milieu du bayou semble être un décor de théâtre - et l’arrivée de la prostituée évoque irrésistiblement le début d’une pièce de Tennessee Williams. On peut sans doute voir dans ce travail esthétique un hommage de Tobe Hooper aux films des années 50 qu’il vénère – et cela s’avère bien plus réussi que dans son remake de Invaders from Mars. Et surtout, Le Crocodile de la Mort est gore, alors que le précédent fonctionnait largement sur la suggestion. On remarque que Hooper est co-crédité en tant que compositeur, et la bande-son est en effet remarquable : entre les innombrables morceaux country qui font baigner le film dans une ambiance redneck presque irrespirable, on note lors des séquences d’attaque des morceaux plus proches du bruitage travaillé que de la musique traditionnelle tout à fait remarquables. Autre intérêt du film, son casting, joyeusement cabot : le vétéran Neville Brand campe un plouc meurtrier tout à fait réjouissant, tandis que Marilyn Burns refait son numéro de Massacre à la Tronçonneuse avec le talent qu’on lui connaît - elle reste sans contestation possible l’une des meilleures hurleuses de l’histoire du cinéma. On remarque aussi un tout jeune Robert Englund, déjà fort doué pour interpréter les maniaques - et dont la première réplique semble avoir bien marqué Quentin Tarantino -, et surtout une jolie performance de William Finley - le Winslow Leach de Phantom of the Paradise - en bon père de famille dissimulant un fou furieux hystérique.

Il serait sans aucun doute vain d’espérer trouver dans Le Crocodile de la Mort un choc comparable à celui éprouvé à la vision de Massacre à la Tronçonneuse. Toutefois, il demeure tout à fait intéressant dans la carrière de Hooper et passionnera tous les amateurs de films d’exploitation… même s’il décevra les fans de films de monstres - spéciale dédicace à George Kaplan.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Frank Suzanne - le 20 mai 2005